Vladimir Poutine est en Autriche (23 et 24 mai). Le chancelier autrichien, Alfred Gusenbauer, se dit très satisfait des accords croisés d’investissement entre les deux pays (trois milliards d’euros). “ Les milieux d’affaires des deux pays ont « encore beaucoup d’idées dans des domaines tels que l’énergie, les constructions mécaniques et l’automobile », et des accords sont « en préparation » concernant ces projets, a-t-il souligné ” (1) tout en précisant que “ L’Autriche fait son maximum pour que la Russie soit admise à l’OMC ” (Organisation mondiale du Commerce).Vladimir Poutine est à Luxembourg. “ Sur invitation du Grand-Duc Henri, le président russe Vladimir Poutine se rendra jeudi (24 mai) au Luxembourg en visite officielle, pour ce qui constituera la première visite d’un chef de l’Etat russe dans le Grand-Duché dans toute l’histoire des relations russo-luxembourgeoises ” (2).
Romano Prodi, chef du gouvernement italien, est optimiste malgré l’échec du Sommet UE Russie à Samara (17 et 18 mai) :  » Mais je suis certain qu’il s’agit de difficultés temporaires … La Russie et l’Union européenne sont étroitement liées, interdépendantes et elles sauront emprunter des voies de développement commun », a déclaré Romano Prodi à la conférence « Jeunesse de l’Europe de l’Est et de l’Asie centrale : de la politique à l’action » qui s’est ouverte lundi soir à Rome ” (3).
Et encore ? “ Le Premier ministre portugais José Socrates, en visite officielle en Russie, participera au forum d’affaires russo-portugais « Russie et Portugal: nouvelles possibilités pour le commerce et les investissements » (10h00, Chambre de commerce et d’industrie de Russie) ” (4). Notons que le Portugal assure la prochaine présidence européenne après l’Allemagne, dont le mandat s’achève le 30 juin.
La famille européenne occupe-t-elle seule l’agenda ? Que non. “ La coopération entre la Russie et l’Afrique connaît ces derniers temps une dynamique nouvelle. Le niveau des contacts s’élève, ils s’intensifient. Un travail régulier est effectué en vue d’élargir et d’approfondir la coopération mutuellement avantageuse dans les domaines commercial, économique, scientifique, technique, humanitaire et d’autres encore. Je suis certain que le partenariat russo-africain, éprouvé par le temps, suivra une ligne ascendante. Toutes les prémisses nécessaires existent pour cela ” – déclaration du président russe à l’occasion de la Journée de l’Afrique (5).
Et du côté de l’Asie ? Eh bien c’est l’année de la Russie en Chine et les rapports entre les deux pays sont constants : “ La Russie apprécie hautement le niveau actuel des rapports bilatéraux « , a affirmé M. Saltanov, (vice-ministre russe des Affaires étrangères) prenant la parole à un forum consacré aux rapports entre les deux pays organisé par le parti Russie unie et le Parti communiste chinois ” (6). Les exercices antiterroristes conjoints se poursuivent par ailleurs en Asie centrale : “ Les représentants de l’OTSC (Organisation du Traité de sécurité collective), du Centre antiterroriste de la CEI (Communauté des Etats indépendants), ainsi que des Etats ayant le statut d’observateur à l’OCS (le Pakistan, l’Iran, l’Inde et la Mongolie) assisteront aux exercices. Les exercices dureront jusqu’au 31 mai ” (7).
Pourquoi se pencher ainsi en détails sur l’agenda de Vladimir Poutine ?
Parce que, vue de la majorité des médias européens et américains, la Russie serait redevenue un ennemi imprévisible et dangereux, dont il faut se méfier – mieux, qu’il faut isoler, arme au pied. Jim Hoagland en donne la raison majeure (8) pour le Washington Post : “ Son régime a utilisé ses réserves de pétrole et de gaz ainsi que son rôle de fournisseur d’énergie quasi monopolistique pour la majeure partie de l’Europe comme un pouvoir qui rend la Russie invulnérable et lui donne un statut dominant sur un Occident qui s’affaiblit ” (9).
Nous savons bien que la course mondiale à l’énergie, accrue en période de croissance de l’Asie quand l’instabilité domine le Moyen-Orient donne mécaniquement un avantage aux fournisseurs sur les consommateurs – qu’ils soient Perses, Arabes, Africains, Américains du sud ou Russes. La Russie d’après l’URSS devait réajuster son système de fourniture à ses anciens pays satellites qui bénéficiaient de tarifs sous évalués – ce qui ne s’est pas fait sans mal (10) et a provoqué, mi-feinte ou mi-réelle, une inquiétude en Europe – en tous les cas un début de réorganisation des rapports des pays membres de l’UE avec la Russie, réorganisation qui s’est faite individuellement, l’Allemagne en tête, avec le projet du gazoduc sous la Baltique (11).
Dépendance tragique de l’Europe à l’ours russe ? Un rapport du Sénat français (12) résumait ainsi la situation : “ La Russie (…) est un acteur énergétique global d’une dimension particulière. Ses atouts sont considérables : 30 % des réserves mondiales de gaz, 10 % des réserves de pétrole, 20 % des réserves de charbon et 14 % des réserves d’uranium. Cette richesse naturelle est servie par un pouvoir fort. L’Europe est très largement dépendante pour son approvisionnement énergétique de la Russie, qui lui fournit 50 % de son gaz et 20 % de son pétrole. Mais cette dépendance est réciproque, puisque l’Union européenne représente 30 % en volume et 70 % en valeur des recettes de Gazprom. Près de 40 % des recettes de l’État russe et 75 à 80 % des recettes d’exportation de ce pays dépendent directement du seul marché de l’énergie européen ”.
La Russie avait proposé dans le cadre du G8 des négociations sur un “ partenariat énergétique global ” en plus, pour l’Europe en particulier, d’un partenariat Russie  UE lancé en octobre 2000 – mais qui se heurte aux divisions internes de l’Union, attisées par une administration américaine qui supporte mal l’influence progressivement restaurée d’une Russie convalescente sur le théâtre mondial – et qui ne peut pas souhaiter un rapprochement Bruxelles Moscou, considéré comme une menace sur son hégémonie en Europe par Washington. Or les raisons premières de cette hégémonie – la défense de l’Europe contre la menace soviétique – ont disparu.
Rappelons-nous : il n’y a pas si longtemps (1984), Raymond Barre écrivait (13) : “ Les pays européens font appel aux missiles américains, non pas parce qu’ils ont besoin d’une plus grande puissance de feu nucléaire, mais parce qu’ils ont besoin d’être rassurés sur l’engagement de l’Amérique à l’égard de leur défense ”. C’était du temps de l’URSS. Et pourtant, l’ancien premier ministre français relevait déjà : “ Il se peut que des divergences surgissent entre les Etats-Unis et l’Europe pour des raisons compréhensibles. Leurs intérêts respectifs ne coïncident pas toujours ni complètement, mêmes s’ils demeurent des partenaires très étroitement liés dans l’Alliance atlantique ”. Ou encore : “ Ce n’est pas aux Etats-Unis de résoudre les problèmes économiques de l’Europe. Mais dans un monde de plus en plus marqué par l’interdépendance, un pays doit prendre en considération les implications internationales des politiques qu’il adopte, tout particulièrement quand ce pays a l’économie la plus puissante du monde ”.
Et, quels que soient les desiderata américains et l’impuissance de Bruxelles, quelles que soient les réelles difficultés russes à instaurer des habitudes démocratiques nouvelles dans son histoire, les intérêts russo-européens sont convergents. Et les fondamentaux économiques éloquents : taux de croissance en augmentation depuis cinq ans, chômage réduit à 6,5 %, investissements importants dans les secteurs indispensables de l’éducation et de la santé, revenus mieux répartis dans la population, tout montrer une économie qui se développe – avec les opportunités que la proximité géographique offre aux Européens. Donc, à côté de déclarations de “ fermeté ” sur le “ respect des droits de l’homme ”, chacun des pays de l’ancien “ Ouest ” européen travaille, bilatéralement, avec Vladimir Poutine, de l’Italie à l’Espagne, de l’Autriche au Luxembourg, de l’Allemagne à la Finlande – la France de Nicolas Sarkozy comprise (14), en laissant les anciens pays de l’Est à leurs craintes – peuvent-ils d’ailleurs faire autrement ?
Pendant ce temps, à Moscou, on travaille aussi à la périphérie. Vladimir Poutine vient d’obtenir du Kazakhstan que tout son gaz continue d’être transporté vers la Russie : “ Au cours de la visite de Vladimir Poutine au Kazakhstan et au Turkménistan du 12 au 15 mai 2007, les chefs des trois Etats ont convenu de construire un gazoduc caspien pour transporter le gaz d’Asie centrale vers la Russie. L’accord sera signé d’ici au 1er septembre prochain, selon la déclaration des trois leaders. Il a été également décidé d’augmenter la capacité annuelle du gazoduc existant Asie centrale – Centre (Russie centrale) jusqu’à 90 milliards de mètres cubes. (…) L’élargissement des systèmes de transit de gaz via le territoire russe consolidera le monopole du géant gazier russe en matière de livraisons de gaz à l’Europe ” (15).
La faiblesse de l’Europe nous paraît, ici comme ailleurs, de ne pas savoir défendre ses intérêts propres sans complexe vis-à-vis de ses alliés comme de ses partenaires. Elle a des choses à dire, et doit les dire, à chacun. Elle sait que ses intérêts sont de travailler au développement d’une Russie prospère et d’intensifier ses échanges avec elle, dans un partenariat équilibré. C’est, du point de vue humain, économique, géopolitique et tout simplement du bon sens, le seul chemin possible – sauf à construire, cette fois-ci par l’Ouest, un nouveau rideau de fer, peut-on savoir pourquoi faire ?
Une tentative visant à empêcher ou à ralentir le développement économique d’un autre pays n’a pas sa place dans la politique d’un Etat démocratique en temps de paix. C’est là une façon de préparer une nouvelle guerre, non pas de l’empêcher ” (George Kennan, cité par Raymond Barre).
La raison fasse qu’il soit entendu.

Hélène Nouaille, Collaboration Alain Rohou

 

En accès libre : Léosthène n° 179/2006 : Ukraine, Géorgie, Moldavie, la fin de la charité gazière

 

Notes :
(1) Ria Novosti, 24 mai, texte en français disponible à l’adresse : http://fr.rian.ru/world/20070524/66008843.html
(2) Ria Novosti, 24 mai, texte en français, disponible à l’adresse : http://fr.rian.ru/world/20070524/66011350.html
(3) Ria Novosti, 22 mai texte en français, disponible à l’adresse : http://fr.rian.ru/world/20070522/65857634.html
(4) Ria Novosti, agenda du président pour la journée du 29 mai, disponible en ligne (français) : http://fr.rian.ru/announcements/20070529/66232503.html
(5) Ria Novosti, 25 mai, texte en français, disponible en ligne à l’adresse : http://fr.rian.ru/world/20070525/66098883.html
(6) Ria Novosti, texte en français, disponible à l’adresse : http://fr.rian.ru/russia/20070525/66097514.html
(7) Ria Novosti, 28 mai, texte en français, disponible en ligne : http://fr.rian.ru/world/20070528/66177812.html
(8) Une violente campagne de presse accompagne le version diabolisée de Vladimir Poutine. Sur ce phénomène de “ communication ”, nous reviendrons en détails dans une prochaine lettre.
(9) Washington Post, 27 mai, Dealing with Putin, Jim Hoagland, disponible en anglais à l’adresse : http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2007/05/25/AR2007052501924_pf.html
(10) Léosthène n° 179/2006 : Ukraine, Géorgie, Moldavie, la fin de la charité gazière (accès libre)
(11) Léosthène n° 207/2006 : Russie Europe et énergie, dépendance à double sens
(12) Rapport d’information du Sénat n° 259, fait au nom de la délégation pour l’Union européenne sur la politique européenne de l’énergie, par M. Aymeri de Montesquiou, Sénateur : http://www.senat.fr/rap/r05-259/r05-2590.html La citation : http://www.senat.fr/rap/r05-259/r05-25927.html#toc235
(13) Réflexions pour demain, Raymond Barre, Hachette 1984 (p 325 et suivantes)
(14) Il est plutôt amusant de constater la prudence avec laquelle s’est exprimé Pierre Lellouche, député UMP conseiller de Nicolas Sarkozy pour la Défense pendant sa campagne électorale et connu pour son soutien à l’administration Bush, dans les colonnes de Nezavissimaïa Gazeta, dès l’élection gagnée : “ La Russie et le peuple russe ne posent pas de problèmes pour l’équipe du nouveau président de la République française, la coopération avec Moscou sera au contraire très étroite ” (cité par Ria Novosti, le 15 mai) : http://fr.rian.ru/world/20070515/65501862.html
(15) Ria Novosti, le 28 mai, texte en français disponible à l’adresse : http://fr.rian.ru/business/20070528/66222957.html