Les Ukrainiens votent pour sortir de l’impasse ” titrait le Figaro le 29 septembre. Eh bien après que les 37 millions d’électeurs ont été appelés aux urnes pour des législatives anticipées, il n’en est rien. Le paysage sorti des urnes décrit la situation en Ukraine, avec ses deux pôles, géographiques et historiques, de l’est et de l’ouest – et Kiev l’ukrainienne un peu à part. Et l’ampleur des voix accordées à Ioulia Timochenko ? Une résultante de la politique spectacle, largement promue par l’Occident, comme nous l’avons déjà vu en 2004 avec ce que les médias ont appelé la “ révolution orange ”, belle image de marketing.Nos lecteurs se souviennent de ce que nous écrivions alors (1) : “ Les élections en Ukraine illustrent parfaitement la confrontation plus ou moins feutrée Russie/USA : les deux pays ont été activement présents dans leur préparation, les États-Unis avec leurs dollars et leurs experts en communication, présents sur le terrain auprès de Viktor Iouchtchenko, Vladimir Poutine avec son soutien officiel et personnel à l’autre candidat, Viktor Ianoukovitch. Le premier trouve sa base électorale autour de Kiev et à l’ouest de l’Ukraine, dans un agrégat qui rassemble, côte à côte, une population jeune et sincère qui aspire à une démocratie transparente et un noyau nationaliste et religieux, plutôt antisémite, dont les convictions démocratiques ne sont pas la priorité.
De l’autre côté, Viktor Ianoukovitch s’appuie sur le bassin du Donetsk et la ville de Dniepropetrvsk, sièges de l’industrie lourde du charbon et de l’acier, des oligarques de l’industrie lourde (dont le magnat Rinat Achmetov qui finance sa campagne) et d’une population qui craint les conséquences sur l’emploi de la concurrence occidentale, comme elle a pu le vérifier dans les ex-pays de l’Est entrés dans l’UE. La forte minorité russophone de la région craint aussi pour son avenir et son statut, profondément choquée des conditions faites à leurs semblables en Lettonie, privés de droits sans que l’Union européenne s’en émeuve. Cette Ukraine-là est absente des médias occidentaux, comme l’est celle d’Odessa ou de Sébastopol, en Crimée. Elle n’en est pas moins redoutablement réelle ”.
Notons qu’aujourd’hui, chacun avait compris la puissance de la “ communication”. C’est l’agence russe Ria Novosti qui nous le dit (2), reprenant un article d’un confrère américain : “ Les partis du président ukrainien Viktor Iouchtchenko et du premier ministre Viktor Ianoukovitch ont bénéficié de l’aide de célèbres conseillers américains pendant la campagne des législatives, annonce le journal San Francisco Chronicle ”. Tout en précisant : “ Le journal fait remarquer que les partisans de Viktor Iouchtchenko et Viktor Ianoukovitch, craignant les accusations d’ingérence des Etats-Unis, s’efforcent de ne pas afficher la présence de consultants américains et leur demandent de signer des accords de non-divulgation des informations dont ils ont connaissance. La plupart des consultants avec lesquels le journal a tenté de prendre contact se sont refusés à tout commentaire ”.
Quoi qu’il en soit, à l’heure où nous écrivons (94 % des bulletins étant dépouillés), c’est le parti dit des Régions du premier ministre Viktor Ianoukovitch qui recueille le plus de voix avec 34, 18 % des suffrages contre 30, 81 % à Ioulia Timochenko, le président Ianoukovitch (Notre Ukraine) arrivant en troisième position avec 14, 28 % des voix. Le parti communiste obtient 5,37 % des voix, celui de l’ancien président du Parlement Vladimir Litvine 3,98% et le parti socialiste 2,95 (il faut 3 % des voix pour obtenir un siège au Parlement).
A ce point, il faut recourir aux calculettes et se faire aider d’un devin.
Mais la victoire nette du “ bloc orange ” annoncée avec imprudence par la presse européenne (comprenez l’alliance entre le parti de l’actuel président et celui de Ioulia Timochenko) n’est pas au rendez-vous. Et les contestations commencent : alors que l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) a qualifié les élections de “ libres et pluralistes ” (3), le président Iouchtchenko a fait savoir qu’il désirait “ ouvrir une enquête ” sur les raisons des lenteurs du dépouillement dans l’est (qui lui est défavorable) de l’Ukraine. Son rival revendique sa victoire et demande la formation d’une coalition gouvernementale – quand Ioulia Timochenko (4), persuadée d’être victorieuse en voix à la sortie dès urnes en a fait de même dès lundi matin.
Et quelle que soit la coalition qui se mettra en place après les contestations, la tension entre les deux parties de l’Ukraine n’en sera pas diminuée par un coup de baguette médiatique.
Ukraine veut dire “marche frontalière” en russe. Marche entre l’Union européenne – plus exactement une Pologne très revancharde et très impliquée dans l’histoire de l’Ukraine (5) – et la Russie, avec laquelle la frontière n’a toujours pas été matérialisée depuis la création de la CEI. L’Ukraine a appartenu à l’ensemble de l’URSS jusqu’en 1991. Les influences respectives de ses voisins y sont aggravées par la volonté américaine de camper aux portes de la Russie, avec l’OTAN, par exemple – pomme de discorde au coeur de la population. On sait aussi que le pays est un couloir de transport pour les hydrocarbures à destination de l’UE (voir la carte). Qu’il est riverain de la Mer Noire. On voit bien les enjeux des ingérences extérieures.
Pour autant, les Ukrainiens de toutes tendances se retrouvent-ils sur un souhait commun ? Oui, celui précisément d’être ukrainiens. Il existe très peu de “rattachistes” à la Russie dans l’est russophone, et si l’ouest du pays rêve d’Europe, c’est d’abord au sens de la prospérité économique. C’était d’ailleurs ce que déclarait Viktor Iouchtchenko élu président aux Ukrainiens le 23 janvier 2005 : “ Nous, les citoyens d’Ukraine, sommes devenus une nation unie. Personne ne peut nous séparer, que ce soit sur la base des langues que nous parlons, des religions que nous pratiquons ou des origines politiques que nous avons. Nous partageons un destin ukrainien commun. Nous avons une fierté ukrainienne commune. Nous sommes fiers d’être ukrainiens (…) ”.
Propos que ne désavoue pas son rival Viktor Ianoukovitch. Les deux hommes ne se détestent pas. Aucun des deux ne souhaite une quelconque partition du pays. Tous deux ont leurs soutiens de l’ombre, oligarques compris (6) – sans oublier le rôle des églises chrétiennes orthodoxe (très riche, à l’est) et catholique, à l’ouest. Les observateurs les plus pondérés notent qu’une coalition entre eux, avec pour objectif le souci exclusif des intérêts de l’Ukraine et la continuation de la modernisation du pays serait bienvenue. Si l’Ukraine connaît une croissance de presque 8 % l’an (7), les fruits en sont mal répartis, la corruption est quotidienne et la lassitude le sentiment dominant partout.
Les forces en présence et leurs leaders, qui sont les mêmes depuis 2004, parviendront-elles à un accord opérationnel ? Le moment serait propice : l’Union européenne n’a pas de projet clair, les Etats-Unis, affaiblis par l’Irak, sont en pré campagne électorale, la Russie y est entrée. Et rien ne serait pire qu’une balkanisation de l’Ukraine, une de plus, aux portes de l’Europe.
Se rassembler autour d’un objectif commun, autour d’un mythe commun, dirait Régis Debray, n’est-il pas le propre d’une nation ?
Nous le souhaitons aux Ukrainiens.

Hélène Nouaille

Cartes :
Carte générale de l’Ukraine :
http://images.nationmaster.com/images/motw/commonwealth/ukraine_rel93.jpg
Ukraine et Roumanie en 1918 : http://www.cybergeo.eu/docannexe/image/3230/img-1-small487.jpg
Le résultat des élections par régions en 2004 : http://www.cartesetdonnees.com/FR05/DEC/exemplesImages/ukraineElecPres2004.gif
L’Ukraine, corridor énergétique de l’Europe (Philippe Rekacewicz, 2005) http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/IMG/arton12048.gif

 

Notes :
(1) Voir, en accès libre, leosthène n° 76/2004 du 27 novembre 2004 : Ukraine, l’illusion du grand soir démocratique http://www.leosthene.com/spip.php?article409
(2) Ria Novosti le 1er octobre 2007 Législatives en Ukraine : les principaux partis ont reçu l’aide de conseillers américains. http://fr.rian.ru/world/20071001/81785140.html Selon le journal, le parti de Viktor Iouchtchenko aurait reçu l’aide d’une entreprise dirigée par Stan Grinberg, un ancien analyste qui menait des sondages d’opinion pour le président américain Bill Clinton. Le parti de Viktor Iouchtchenko aurait également reçu l’aide de Stephen Schmidt, ancien directeur de la campagne électorale du célèbre acteur et gouverneur de Californie Arnold Schwarzenegger, et de Neil Newhouse, collaborateur de l’actuel candidat républicain à la présidence américaine Mitt Romney quand ce dernier était gouverneur du Massachussetts. Le Parti des régions de Viktor Ianoukovitch a été assisté par le célèbre politologue américain Paul Manafort, auparavant conseiller du sénateur américain Robert Dole, candidat à la Maison Blanche en 1996 (…). Le journal ne précise pas si le Bloc Ioulia Timochenko a eu recours à des conseillers étrangers ”.
(3) Voir la déclaration de l’OSCE (1er octobre 2007) en ligne (en anglais) : http://www.osce.org/item/26824.html
(4) Le personnage de Ioulia Timochenko est ainsi décrit par notre confrère la Tribune : http://www.latribune.fr/info/Ioulia-Timochenko-pas-assuree-de-redevenir-Premier-ministre-d-Ukraine-~-IDCCD9B80B83C07969C1257367003B8011(…)  Ioulia Timochenko, égérie de la Révolution orange de 2004, devrait entamer, à 46 ans, une deuxième carrière politique, en devenant de nouveau Premier ministre. Elle l’a en effet déjà été, mais pour sept mois seulement, de février à septembre 2005, date à laquelle le président Viktor Iouchtchenko, fatigué des querelles, la limoge. La rupture avec l’ancien allié est ultra – médiatisée. Et c’est avec lui qu’elle devrait travailler dans les mois à venir. Ioulia Timochenko n’en est pas à une contradiction près. Pour ses supporteurs, c’est une fée, qui sait hypnotiser les foules, et jouer avec les médias. Pour ses détracteurs, une sorcière, on ne peut plus manipulatrice. Née dans une famille modeste, devenue économiste, elle qui pourfend les privatisations faites à la va vite se serait largement enrichie dans les années 90, à la tête d’une entreprise énergétique grâce, précisément, à l’opacité des structures et du commerce du gaz dans le pays…. Ces accusations de corruption lui ont même valu d’être emprisonnée pendant plus d’un mois en 2001. Peine perdue : elle refuse toujours de dévoiler le montant de sa fortune. Elle qui s’habille de plus en plus chic, travaille infatigablement et dormirait même dans son bureau. Mais son agenda chargé ne l’empêche quand même pas de poser pour des magazines féminins dont elle fait régulièrement la couverture ”.
(5) Sur l’histoire de l’Ukraine, qui est complexe, voir (par exemple) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_l’Ukraine ou le site de l’université de Laval (Canada) avec des liens et des cartes : http://www.tlfq.ulaval.ca/AXL/Europe/ukraine-2histoire.htm
(6) Sur le rôle des oligarques, voir le court article du Figaro publié le 29 septembre 2007 : les oligarques au coeur de la politique http://www.lefigaro.fr/international/20070929.FIG000000814_les_oligarques_au_coeur_de_la_politique.html
(7) Sur la situation économique du pays, voir l’Université de Sherbrooke (Canada) en français : http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/pays/UKR/fr.html