Avant tout, une remarque : indocile, turbulente, décalée peut-être, la Pologne est un pays majeur, pour l’équilibre de sa région et pour l’Europe au sens large, oui, jusqu’à l’Oural… Comme souvent dans son histoire, ce qui s’y passe bouscule les ordres établis. Justement, aujourd’hui, des choses bougent. Lesquelles ? Le premier ministre polonais Donald Tusk a confié à l’édition polonaise de Newsweek dans un commentaire publié lundi que le Pologne “ ne devait certainement pas se presser sur la question des missiles anti missiles… Rappelez vous, ce bouclier est sensé défendre l’Amérique, pas la Pologne ” (1). Le langage est nouveau : c’est celui du premier ministre polonais issu du résultat des élections anticipées de 2007 qui ont vu la défaite du parti (PIS) des frères Kaczynski, nationaliste et populiste. Leur échec est lié à la situation intérieure de la Pologne : alors que le mieux être économique de la classe moyenne a permis d’apaiser en partie les crispations de la population et libéré des aspirations à une normalisation de la vie politique, la période a été marquée sous les “jumeaux” Kaczynski par une agressivité d’un autre temps. Chasse aux sorcières, omniprésence de l’Etat et de ses services spéciaux, méfiance et tensions avec les voisins allemands et russes ne sont, ont décidé les électeurs, plus de saison, en donnant la main à la Plate-forme civique (PO) de Donald Tusk (allié au PSL pour obtenir une majorité de gouvernement).
Les signes de changement d’attitude du nouveau gouvernement se multiplient, et se concrétisent clairement autour de la question du bouclier anti missiles dont Washington négocie l’installation en Pologne (missiles intercepteurs sur le territoire polonais et base radar en République tchèque), provoquant une vive tension avec Moscou et un malaise en Europe, l’Union européenne pas plus que l’OTAN n’ayant été associés à cette décision (2). Les explications américaines justifiant la reprise du vieux projet de guerre des étoiles du président Reagan – il s’agit cette fois de se protéger contre les attaques éventuelles des Etats voyous (entendez l’Iran et la Corée du Nord) ne parviennent pas à convaincre les Russes qui y voient “ un geste pour le moins hostile ”. Xavier Solana, pour sa part, restait évasif, précisant à la presse que l’utilité du projet lui semblait “ questionnable ” et que les Européens devaient faire “ tout (leur) possible (…) pour avoir de bonnes, solides relations avec la Russie ”. Nous étions en mars 2007.
En novembre 2007, lors de son premier discours au Parlement polonais, Donald Tusk marque un premier infléchissement : “ Nous serons prêts à continuer des négociations sur la question après une série de consultations avec l’OTAN et avec certains de nos voisins ”, ajoutant déjà qu’il tenterait de “ convaincre les Américains de la nécessité de renforcer les propres défenses polonaises ” ce qu’apparemment, Washington n’entend pas. Vladimir Poutine, comme il l’avait annoncé lors de la Conférence de Munich sur la Sécurité (3), en février 2007, avait dénoncé en juillet 2007 le traité sur les Forces conventionnelles en Europe (FCE), traité signé en 1990 qui limite le nombre de déploiements militaires et d’armes conventionnelles sur le continent (4). Paradoxe, le parapluie américain ravive de vieilles peurs géopolitiques dans une Pologne que son histoire et sa position géographique avaient poussé dans le giron de Washington.
Et Donald Tusk le dit, toujours en novembre 2007 : “ Nous voulons un dialogue avec la Russie (…) et nous sommes heureux se constater que notre voisin de l’Est envoie des signaux montrant qu’ils réfléchissent aussi dans cette voie ”. Moscou a effectivement engagé un dialogue avec Washington, proposant une collaboration en matière de surveillance en offrant sa base radar de Garbala (Azerbaïdjan) ainsi que le radar en construction à Armavir (Russie du sud) comme alternative aux sites américains de Pologne et de République tchèque. Mais bien que le contact direct entre les deux présidents russe et américain autour d’une partie de pêche aux Etats-Unis ait apporté un espoir de détente (5), les promesses échangées oralement ne se concrétisent pas.
Et visiblement, la nouvelle équipe polonaise a pris ses dispositions pour, quant à elle, amorcer un dialogue avec Moscou – et ce en lien avec ses homologues tchèques. Ainsi, l’agence russe Ria Novosti peut-elle écrire le 4 janvier dernier : “ Donald Tusk se rendra la semaine prochaine à Prague où devrait débattre avec le premier ministre tchèque Mirek Topolanek de l’éventuel déploiement en Pologne et en Tchéquie d’éléments du système antimissile américain, selon une porte-parole du gouvernement polonais. M. Topolanek avait annoncé dans un entretien au journal Hospodarske Noviny que sa visite aux Etats-Unis le 27 février serait également « centrée » sur ce thème. « Tusk ira en Amérique en janvier », a-t-il précisé ”.
Le 9 janvier, c’est le ministre polonais des Affaires étrangères Radoslaw Sikorski, lors une interview accordée au quotidien Gazeta Wyborcza, qui précise à la fois que la base américaine “ ne peut pas être déployée en Pologne sans l’aval du parlement polonais « , que “ ce n’est pas là un projet polonais, mais uniquement américain ” et que pour la Pologne “ Nous ne nous sentons pas menacés par l’Iran « , tout en complétant sa pensée : “ Certes, nous écouterons attentivement les arguments de Moscou. C’est en cela que consiste la diplomatie. Mieux, nous y sommes invités par les Etats-Unis qui mènent avec la Russie des négociations sur l’ABM depuis plus longtemps et plus intensivement que nous « .
Que font les Russes ? Ils se déplacent en Pologne. “ Le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Kisliak se rendra mercredi soir à Varsovie à la tête d’un groupe d’experts pour discuter du déploiement du bouclier antimissile américain en Europe de l’Est, a confié à l’agence RIA Novosti un représentant du MAE russe.  » Le chef adjoint de la diplomatie russe partira pour Varsovie ce soir « , a-t-il déclaré.  » Les questions de l’implantation d’éléments du système américain ABM seront examinées jeudi », a ajouté le diplomate. En décembre dernier, lors d’une réunion du Conseil OTAN-Russie à Bruxelles, le ministre polonais des Affaires étrangères Radoslaw Sikorski a invité des experts russes à Varsovie pour discuter du projet de déploiement, sur le territoire polonais, d’éléments du système de défense antimissile ” annonce Ria Novosti le 9 janvier.
En retour, toujours selon l’agence russe, Donald Tusk a programmé une visite officielle à Moscou, le 8 février prochain, avant un éventuel déplacement à Washington. Ces discussions bilatérales russo-polonaises, font, on s’en doute, couler de l’encre dans la presse, outre-atlantique. “ Les commentaires des leaders polonais sur la défense anti missiles marquent la perte d’influence de l’administration Bush ”, titre une dépêche de l’Associated Press du 8 janvier, expliquant “ Avec un nouveau leadership arrivant bientôt à Washington, la Pologne et la République tchèque peuvent se demander : est-il mieux de coller à la ligne de Bush sur la défense anti missiles quand le prochain président pourrait retirer la prise du programme ? Les deux nations se sont attiré la colère de la Russie – un voisin de plus en plus puissant et sûr de soi – en soutenant l’idée de construire ce système de défense sur leur sol. Le calcul pourrait être que la priorité diplomatique première, à l’heure actuelle, est devenue d’éviter une détérioration supplémentaire des relations avec le Kremlin ”.
Il faut dire ici que le projet américain n’a pas l’assentiment de la population, ni en Pologne, ni en République tchèque. Que, pour la Pologne au moins, la reprise de relations plus détendues avec l’Union européenne, après une période de blocage systématique, est une priorité pour l’équipe au pouvoir qui a devant elle un calendrier de réformes intérieures difficiles (fiscalité, système de santé, retraites) et peu de marges de manoeuvre. De l’autre côté de l’Atlantique, des voix s’élèvent aussi pour modérer l’ardeur unilatéraliste américaine. Ainsi le sénateur républicain Mel Martinez, en visite à Prague où il rencontrait le comité le comité des Affaires étrangères du Sénat tchèque le 10 janvier dernier a-t-il déclaré qu’il serait “ important que des membres importants de l’OTAN ” se départissent de leur “ neutralité ” actuelle pour soutenir activement le projet – tout en assurant que la prochaine administration américaine ne modifierai pas les plans engagés.
Rien n’est moins certain, ni du côté OTAN, ni du côté de Washington : on sait qu’initié par Ronald Reagan, le projet de guerre des étoiles et ses avatars ont été mis en veilleuse par le président Clinton. Le projet est d’autre part très onéreux dans une période qui s’annonce difficile pour l’économie américaine. Que réserve la boîte à surprises des urnes américaines ? Aucun candidat (hors Edwards) n’envisage de modifier la stratégie de déplacement et maintien vers l’Est des bases militaires américaines : Irak, Asie Centrale. Les bases en Europe de l’Est resteront-elles prioritaires quand elles compliquent un peu plus les relations au sein de l’OTAN, en particulier parce que certains pays membres (dont l’Allemagne) tiennent par dessus tout à leurs bonnes relations avec la Russie ?
Au fond, la réponse est peut-être en Pologne : si son intégration dans l’Union, son partage des intérêts de l’Union, voire une ouverture de la Russie lui apparaissent plus profitables qu’une hypothétique “ protection ” américaine en matière de défense, si les vieilles peurs bien compréhensibles d’un pays qui a rappelons-le, disparu de la carte européenne pendant presque cent cinquante ans sous la pression de ses voisins finissent par s’apaiser lentement, alors son rapport à sa propre histoire en sera changé – et celui de l’Europe aussi. Nous disons de l’Europe, et non pas de l’Union. Le jeu polonais vis-à-vis des ses voisins (Pays Baltes, Ukraine) a en effet été jusqu’ici guidé par sa violente antipathie des Russes et sa peur des Allemands. Il pourrait se trouver l’amorce d’un équilibre différent dont tous les partenaires de la région ont besoin, Russie comprise.
Hypothèse optimiste ? En tous les cas, la période d’incertitude américaine s’y prête. C’est dans les temps de dégel que les pions peuvent bouger, c’est ce qui se passe sous nos yeux.

Hélène Nouaille

En accès libre : Léosthène n° 154/2005  Pologne : vieilles peurs et constantes géopolitiques
Léosthène n° 287/2007 Missiles : l’appel russe à l’Union européenne

 

Cartes :
Le radar ABM américain en République tchèque (infographie) : http://fr.rian.ru/infographie/20071108/87180274.html
Pologne, 1771 1795 http://israel.blog.lemonde.fr/files/2006/12/cartes-partages-pologne.jpg
La formation de la Pologne (1918 1923) : www.histoirealacarte.com/images/cartes_fixes/tome3/formation-pologne.gif

 

Notes :
(1) International Herald Tribune, le 8 janvier 2008 : Polish leader’s comments on missile defense point to Bush administration’s waning influence http://www.iht.com/articles/ap/2008/01/08/europe/EU-GEN-Poland-Missile-Defense.php
(2) Voir léosthène n° 284/2007 Bouclier antimissile US : l’Europe touchée au coeurSa portée d’intervention couvrira une portion significative de la partie européenne de la Russie, et son intégration avec les services de renseignement américains renforcera davantage le potentiel antirusse de ce dispositif. Nous serons contraints de rechercher des mesures défensives asymétriques et bien sûr beaucoup moins coûteuses ” déclarera le chef d’Etat-major russe, le général Youri Baluvevsky.
(3) Voir la traduction en français de l’intervention de Vladimir Poutine à Munich sur le site de Léosthène
(4) Voir léosthène n° 322/2007, Forces armées en Europe (FCE) : Poutine passe à l’acte