Si la force est un droit, si la convenance est un titre, quelle sera désormais la sûreté des Etats ?
(Extraits de la minute de Vergennes à Louis XVI le 8 décembre 1774).
Nous parlons bien de l’ex Yougoslavie, ce pays du sud-est de l’Europe, créé après la première guerre mondiale sur les décombres de l’empire ottoman, qui a servi de verrou, selon les circonstances, à l’empire austro hongrois, à l’empire allemand, à l’empire soviétique. “ Sa création et sa disparition tiennent aux volontés des grandes puissances à l’issue des deux guerres mondiales plus qu’à celle des peuples concernés ” écrivions-nous en novembre dernier (1). En effet. Après l’éclatement de l’URSS, en 1991, la République fédérale de Yougoslavie perd, aux yeux des occidentaux vainqueurs de la guerre froide, son importance stratégique. Tito, le résistant à l’Allemagne nazie mais aussi à Staline, est mort en 1980. Ses successeurs peinent à tenir ensemble une fédération de peuples et de religions composites : Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine. Monténégro, Serbie (dont le Kosovo) et Slovénie.Slobodan Milosevic, un serbe, a accédé au pouvoir en 1989, l’année même de la chute du mur de Berlin. Avec la disparition de l’URSS (1991), l’Europe craque : l’Allemagne du chancelier Kohl voit l’opportunité de reprendre ses territoires de l’Est, et y travaille dans la fièvre. En Yougoslavie, les élections accentuent les revendications identitaires et les contre réactions centralisatrices. Comment naît l’idée de son démembrement ? Les historiens le diront. Parce qu’elle était non alignée ? Mais en novembre 1990, le FMI, la Banque mondiale et le Congrès américain cessent leur aide à Fédération yougoslave (2). Que peut faire le pouvoir central sans moyens ? En juin 1991, la Slovénie et la Croatie se déterminent par référendum, comme le leur autorise la constitution yougoslave, pour leur indépendance. Et le 23 décembre 1991, sans avoir consulté personne, l’Allemagne reconnaît (juste après le Vatican), la souveraineté des deux nouveaux pays, suivie par le reste de l’Europe des douze, piégée, en janvier 1992, en proposant un calendrier à la Bosnie et à la Macédoine.
Le reste est connu, d’avril 1992, début de la réaction serbe en Bosnie, à l’intervention de l’OTAN (30 août 1995), dans un tourbillon de violences. Y a-t-il, chez les Européens, une politique concertée ? Il ne semble pas : il a fallu, pour convaincre les opinions publiques, un habillage médiatique (“ l’effet CNN ”, analyse Warren Zimmermann pour la Rand Corporation) dont le voile commence à peine à se soulever (3). Milosevic cède et ce sont les accords de Dayton (14 septembre 1995), naissance des deux Etats de la République serbe de Bosnie d’une part et la Fédération de Bosnie et Herzégovine d’autre part. Mais les troubles reprennent ailleurs, au Kosovo précisément, au sud de la Serbie. Les violences s’y multiplient entre l’armée serbe et les milices albanaises de l’UCK. Les Européens tentent sans succès de négocier (Rambouillet, février 1999) à partir d’un plan américain (4) et décident, sans mandat de l’ONU, d’intervenir avec l’OTAN (5).
Les bombardements commencés le 24 mars 1999 s’achèvent le 10 juin suivant, avec l’accord de Kumanovo, signé par les militaires serbes qui acceptent de retirer leurs forces armées et de police. La “ Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo ” (MINUK), chargée d’assurer “ une administration intérimaire dans le cadre de laquelle la population du Kosovo pourra jouir d’une autonomie substantielle au sein de la République fédérale de Yougoslavie » (résolution 1244 du Conseil de Sécurité) ” est née, pour une période de 12 mois reconductible “ tant que le Conseil n’en aura pas décidé autrement ”. Le Kosovo est sous protectorat de fait. Les rapports de l’ONU qui se succèdent dénoncent une situation très dégradée (6). Le finlandais Martti Ahtisaari, mandaté par l’ONU, travaille à proposer un plan de résolution du conflit et présente un rapport final le 26 janvier 2007 (7).
Le rapport est récusé par les Serbes, qui y voient la partition finale de leur province, en contradiction avec la résolution 1244 de l’ONU, adoptée par le Conseil de sécurité le 10 juin 1999 (8) et qui ne permet pas l’ambiguïté : elle promet que le “ Kosovo pourra jouir d’une autonomie substantielle au sein de la République de Yougoslavie ”. Ce que soulignent aussi les Russes, qui déclarent fermement que “ le soutien à une déclaration unilatérale du Kosovo est immoral et illégal ” (Vladimir Poutine, conférence de presse du jeudi 14 février 2008), alors que la majorité albanaise au pouvoir au Kosovo, dirigée par un ancien chef des milices de l’UCK (Hashim Thaçi), se prépare à déclarer unilatéralement l’indépendance de la province, “ en coordination ”, dit-elle, avec les Etats-Unis et l’Union européenne.
Malgré ses divisions (la Bulgarie, Chypre, l’Espagne, la Grèce, la Roumanie, la Slovaquie ne souhaitent officiellement pas reconnaître le Kosovo comme nation indépendante, d’autres sont réservés) et en attendant de se trouver une politique tout court, et qui fasse l’unanimité de ses membres, l’Union se prépare donc à contourner la résolution 1244 de l’ONU ? Comme la menace d’un veto russe ne permet pas une continuation du mandat ONU, elle a préparé une force “civile” de police (et de juristes) de 2000 hommes (EULEX) pour encadrer ce qu’elle n’appelle pas indépendance, mais “indépendance sous surveillance internationale”. Les forces de l’OTAN (16000 hommes) resteraient (?) sur place, sans mandat de l’ONU.
Avec quelle idée sous jacente ?
Eh bien, nous dit Jean Arnault Dérens, rédacteur en chef du Courrier des Balkans pour la Fondation Robert Schuman (9) : “ l’Union européenne ne dispose que d’une « arme » pour stabiliser la région : l’adhésion. Bien évidemment une intégration des Etats balkaniques ne peut s’envisager que sur le long terme. Cependant, l’Union européenne pourrait mettre en place sur le moyen terme, un sommet UE-Balkans élaborant des objectifs, des impératifs auxquels devraient se plier la Serbie et ses voisins et un calendrier précis. Ces impératifs pourraient s’articuler autour de trois grandes lignes : le respect des frontières, le respect des droits des minorités, la recherche de bonnes relations régionales. En « échange » du respect de ces impératifs, l’Union européenne pourrait s’engager à établir un plan d’adhésion ”.
C’est-à-dire, si nous comprenons bien, établir un protectorat de fait sur l’ancienne Yougoslavie, dont les parties éclatées ne sont, en dépit d’une épuration ethnique avérée, ni viables ni stables. “ L’Union européenne doit se doter d’une politique régionale pour les Balkans. Les critères de Copenhague ne sont absolument pas suffisants et la politique européenne d’adhésion au cas par cas n’est pas réaliste. La région des Balkans doit être considérée dans son ensemble. La « crise du Kosovo » ne se résume pas au Kosovo mais est une crise régionale secouant également la Bosnie, la Macédoine et le Monténégro. Il est illusoire de vouloir abstraire le Kosovo de la zone dans laquelle il se trouve comme l’avait fait le plan  Ahtisaari (…). Outre le fait de ne pas considérer la crise du Kosovo dans sa dimension régionale, l’Union européenne risque de reproduire les erreurs qu’elles a faites depuis l’éclatement de la Yougoslavie : chercher des solutions provisoires en comptant sur le temps pour apaiser la situation ”  dit encore Jean Arnault Dérens.
Encore faudrait-il à ce plan élaboré, une fois de plus, sans les peuples (ceux des pays membres et ceux des autres), un semblant de stabilité sur le terrain. Notons que le nouveau président serbe, Boris Tadic, est opposé à l’indépendance du Kosovo. Que les Serbes du nord du Kosovo se préparent à en réfuter l’existence. “ Il faut (…) souligner que Boris Tadic a adopté le texte portant sur le réexamen des relations avec les Etats reconnaissant un futur Kosovo indépendant. Les relations entre la Serbie et l’Union européenne semblent lourdement menacées ”, prévient Jean Arnault Dérens, qui ajoute “ Plus rapidement, la question de la Bosnie risque de refaire surface. En effet, la Serbie ne manquera pas d’interroger la communauté internationale sur les droits des Serbes de Bosnie en comparant la situation avec celle des Albanais du Kosovo. Inévitablement, cette indépendance aura des conséquences importantes pour la Bosnie ”.
Et les Russes, direz-vous ? Ils reviennent dans l’Est de l’Europe, inexorablement, au-delà de la Serbie (avec laquelle Gazprom a signé des contrats). Par la Bulgarie (centrale nucléaire), par la Bosnie (raffineries), par leur projet de gazoduc qui intéresse l’Italie, entre autres choses. Et ils jouent, avec une grande modération apparente, dans le droit fil de la légalité internationale que l’Union européenne, paradoxe des paradoxes, piétine. Ils posent ouvertement la question qui préoccupe tout le monde : “ Je ne veux vexer personne, mais la république (turque) de Chypre du Nord est indépendante de fait depuis 40 ans. Pourquoi ne la reconnaissez-vous pas ? N’avez-vous pas honte, vous les Européens, d’employer les doubles standards en réglant les mêmes questions dans différentes régions du monde ? « .
S’ils annoncent leur intention “ d’adapter leur politique ” envers les régions du Caucase qui revendiquent leur autonomie (Ossétie, Abkhazie du Sud) on sait que la boîte de Pandore est ouverte pour tous ceux, en Europe même, au Moyen-Orient, en Asie, en Afrique, qui se piquent d’autonomie – quoique disent les diplomates européens (sous couvert d’anonymat, toujours : le Kosovo ne serait pas un précédent).
Nous n’avons pas parlé des Etats-Unis ? Ils sont pourtant, en coulisse, omniprésents. Pressés de se laver les mains d’une affaire qui ne les intéressent plus, ils font pression sur les pays européens : ainsi en a-t-il été en Slovénie, présidente de l’Union pour six mois, sollicitée par Daniel Fried, Secrétaire d’Etat américain adjoint aux Affaires européennes, (10) pour reconnaître l’indépendance du Kosovo – l’idée étant pour Washington de ne parler qu’après que le plus possible de volontaires se sont prononcés et de plaider alors le fait accompli.
Certes, le dépeçage de la Yougoslavie est achevé – au bénéfice de qui ? Mais, dit un proverbe anglais, les fautes du passé ont de longues ombres. Voilà que son fantôme torturé revient tout entier hanter, avec ses guerres, une Europe volontiers donneuse de leçons de légitimité internationale et qui se prépare, avec un protectorat de fait qui ne respecte pas la souveraineté des populations concernées et dont le succès est très incertain, à affaiblir la crédibilité de la seule instance internationale reconnue par tous, l’ONU.
Pour la loi du plus fort ?

Hélène Nouaille

En accès libre :
n° 347/2007 Désordre en Bosnie : le retour aux réalités
n° 305/2007  Kosovo : une bombe à retardement
n° 253/2006 Kosovo : l’impasse est totale

Texte :
Jacques Bainville et l’avenir des Balkans (chapitres VII et IX de son livre, Les conséquences politiques de la paix)

Cartes :
L’Empire Ottoman en 1912 : http://www.lib.utexas.edu/maps/historical/ward_1912/ottoman_empire_europe_1792.jpg
Les Balkans : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b6/Balkan_topo_en.jpg
L’évolution territoriale de la Yougoslavie entre 1815 et 1999 (Cécile Marin et Philippe Rekacewicz — janvier 2000) http://www.monde-diplomatique.fr/IMG/artoff602.jpg
La région du Kosovo, au sud de la Serbie, avec ses minorités (Philippe Rekacewicz) : http://fr.mondediplo.com/IMG/artoff14777.jpg
Déploiement des forces de l’OTAN au Kosovo (PDF, cliquer sur l’icône, sous le drapeau, à droite) : http://www.operationspaix.net/-KFOR-

 

Notes :
(1) Voir léosthène n° 327/2008  Désordre en Bosnie : le retour aux réalités
Voir aussi : n° 356/2007 Fragmentations territoriales : le Kosovo en exemple
(2) Un acte du Congrès américain en marque la date : 101st CONGRESS, 2d Session, H.R.5114 Amendments. October 24, 1990. “ASSISTANCE FOR YUGOSLAVIA SEC. 599M. None of the funds appropriated or otherwise made available pursuant to this Act shall be obligated or expended to provide any direct assistance to the Federal Republic of Yugoslavia : Provided, That for purposes of this section, the prohibition on obligation or expenditures shall include direct loans, credits, insurance, and guarantees of the Export-Import Bank of the United States or its agents : Provided further, That the Secretary of the Treasury shall instruct the United States Executive Director of each international financial institution to use the voice and vote of the United States to oppose any assistance of the respective institution to the Federal Republic of Yugoslavia : Provided further, That this section shall not apply if substantially all of the assistance provided to any program, project, or activity is used in a Yugoslav Republic which has held free and fair elections and which is not engaged in the systematic abuse of human rights : Provided further, That this section shall not apply to assistance intended to support democratic parties or movements, emergency or humanitarian assistance, or the furtherance of human rights : Provided further, That this section shall not apply if the Secretary of State certifies to the Congress that the Federal Republic of Yugoslavia is in compliance with the obligations of the Helsinki Accords ”.
(3) L’analyse, très intéressante, de Warren Zimmerman, qui a été ambassadeur américain en Yougoslavie de 1989 à 1992, est disponible en ligne (en anglais) : http://www.rand.org/pubs/conf_proceedings/CF129/CF-129.chapter11.html
(4) Voir l’article, très clair, de Paul-Marie de la Gorce pour le Monde Diplomatique, Histoire secrète des négociations de Rambouillet, mai 1999 http://www.monde-diplomatique.fr/1999/05/DE_LA_GORCE/12005
(5) L’habillage médiatique tient encore une fois une place de choix : l’émotion soulevée à l’époque par le massacre de Racak, (femmes et enfants albanais), dont l’ambassadeur américain William Walker témoigne, est considérable et sert, selon l’aveu de madeleine Albright de “point d’inflexion”. Son existence est aujourd’hui mise en doute : voir en particulier le transcript d’une émission de BBC2 diffusée le 12 mars 2000 (documentaire télévisé) à l’adresse : http://news.bbc.co.uk/hi/english/static/events/panorama/transcripts/transcript_12_03_00.txt
(6) Voir léosthène n° 253/2006 Kosovo : l’impasse est totale “ Si l’on en croit les rapports officiels de l’émissaire spécial norvégien mandaté par l’ONU, Kai Eide, les choses ne vont pas dans le sens espéré de “ la paix et de la démocratie ”. Dans son rapport du 7 octobre 2005, Kai Eide reconnaît sans barguigner l’existence d’une corruption généralisée appuyée sur des réseaux claniques et d’une mafia kosovar puissante qui font échec à “ l’application des normes ”. Sur la situation des Serbes, voir le reportage du quotidien Libération, 19 décembre 2007 : Kosovo, épuration feutrée http://www.liberation.fr/transversales/grandsangles/298904.FR.php
(7) La mission, le travail et les documents afférents sont disponibles en ligne (en anglais) à l’adresse : http://www.unosek.org/unosek/index.html
(8) RESOLUTION 1244 (1999) Adoptée par le Conseil de sécurité à sa 4011e séance, le 10 juin 1999, disponible en ligne (en français) : http://www.un.org/french/docs/sc/1999/99s1244.htmRéaffirmant l’attachement de tous les États Membres à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la République fédérale de Yougoslavie et de tous les autres États de la région, au sens de l’Acte final d’Helsinki et de l’annexe 2 à la présente résolution ”. Dans ce cadre, accepté par Belgrade, elle “ Autorise le Secrétaire général, agissant avec le concours des organisations internationales compétentes, à établir une présence internationale civile au Kosovo afin d’y assurer une administration intérimaire dans le cadre de laquelle la population du Kosovo pourra jouir d’une autonomie substantielle au sein de la République fédérale de Yougoslavie, et qui assurera une administration transitoire de même que la mise en place et la supervision des institutions d’auto-administration démocratiques provisoires nécessaires pour que tous les habitants du Kosovo puissent vivre en paix et dans des conditions normales ”.
(9) Fondation Robert Schuman, Après les élections présidentielles serbes, quels enjeux pour le Kosovo, les Balkans et l’UE ? Entretien avec Jean-Arnault Dérens, le 11 février 2008, disponible en ligne (en français) : http://www.robert-schuman.eu/entretien_europe.php?num=22
(10) Voir la dépêche AFP US meddling costs Slovenian diplomat his job, le 30 janvier 2008. http://www.thepeninsulaqatar.com/Display_news.asp?section=World_News&subsection=Rest+of+the+World&month=January2008&file=World_News2008013015012.xml La nouvelle a occupé peu de place dans la presse mais provoqué beaucoup d’émotion dans les cénacles européens.