“ L’actuelle crise financière qui frappe les Etats Unis sera vraisemblablement jugée, en rétrospective, comme la plus dévastatrice connue depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ”. Qui parle ainsi ? Nul autre qu’Alan Greenspan, l’ancien patron de la Réserve fédérale américaine, dans les colonnes du Financial Times, le 17 mars 2008 (1). Il libère ainsi une parole interdite depuis des mois, un état de fait nié par à peu près tous les intervenants financiers, les économistes et les politiques – du moins, pour les derniers, dans leurs déclarations officielles. Mais il restreint curieusement le problème : si les Etats-Unis sont l’épicentre de la crise, ils ne sont pas seuls en cause, c’est l’ensemble de la planète qui est concernée dans son système financier, dans son économie dite “ réelle ”, menacée de paralysie faute de financements disponibles, et au-delà dans ses grands équilibres régionaux.Une année ou presque s’est écoulée depuis l’apparition des signes avant-coureurs de l’abcès des crédits « subprime ». De proche en proche, les marchés financiers, par nature inséparables du capitalisme réel (l’économie tout entière est un vaste réseau d’échanges), sont frappés de paralysie. Un nombre croissant de reconnaissances de dettes sous toutes leurs formes (et elles sont innombrables) ont cessé d’avoir un prix. Elles sont invendables. On ne peut imaginer déni plus radical de l’économie de marché ” écrit Paul Fabra (2) pour les Echos, sous un titre explicite, “ Une accablante faillite intellectuelle ”. Une faillite qui s’explique de plusieurs manières, entre autres par le conformisme des acteurs mais aussi par la configuration inédite de la période, qui est celle du début du 21ème siècle et non pas celle du siècle dernier, référence préférée de nombre d’analystes.
Les turbulences qui secouent notre système international apparaissent donc au grand jour – avec ses développements inévitables (3). Ce que George Bush se décide à appeler une économie “ in Challenging Times ” le lundi 17 mars (voir la vidéo en bas de page) s’avère plus grave qu’un simple ajustement, une crise cyclique comme l’économie capitaliste en a régulièrement connu, puisqu’elle touche le coeur même du système autour duquel le monde s’est organisé depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Coeur dont le modèle, qui a fasciné le monde et s’y est imposé, battait à trois temps dans le contexte d’une planète considérée comme un grand marché : contrôle de la monnaie dominante, le dollar, énergie suffisante à prix faible, suprématie diplomatique et militaire, le tout dans un contexte de grande confiance, exprimée ou pas, dans le dynamisme de la société américaine.
Ce qui nous intéresse ici, ce sont les conséquences géopolitiques de la crise en cours, crise qui affecte le “ pilier de l’ordre mondial du XX° siècle qu’ont été les Etats-Unis ” disions-nous en septembre 2007 (4). Si l’on veut bien admettre que la transition actuelle en cours affecte l’ordre mondial, on doit se demander comment ses différents acteurs vont gérer – ou essayer de gérer – ce passage. On sait bien que chacun va être affecté différemment, selon ses liens structurels avec le système financier et bancaire américain, selon la nature de ses échanges, selon l’état de développement de son économie, selon, enfin, sa position géopolitique. Mais la pensée la plus répandue jusqu’à aujourd’hui était que tout le monde était soucieux de préserver l’équilibre US, la chute du mastodonte présentant plus d’inconnues et d’inconvénients que d’avantages.
Ce qui est vrai jusqu’au point où la crise est irréversible. Et l’on peut relever déjà, parmi les failles, que la solidarité entre banques centrales américaine et européennes n’est pas une évidence : les intérêts de la zone euro s’écartent d’avec ceux de Washington. Même si un certain nombre de pays européens va subir de plein fouet la déroute d’établissements bancaires qui ne fait que commencer (dont l’Allemagne, la Grande Bretagne, mais aussi les “sérieux” légendaires comme le Luxembourg), l’euro, dont l’envolée n’a pas cessé du fait du repli du dollar protège la zone de l’enchérissement mécanique des hydrocarbures et des matières premières. Or la banque centrale européenne maintient sa politique monétaire tandis que la banque fédérale américaine, à la poursuite de la relance, réduit ses taux d’escompte et multiplie des facilités accordées au système bancaire inimaginables il y a six mois (5). Le signe est très clair : les intérêts européens ne sont pas convergents avec les intérêts (et l’agenda) américain.
Du côté asiatique, à la fin du congrès annuel de l’Assemblée populaire nationale (APN), le premier ministre chinois Wen Jiabao ne dissimulait pas hier son inquiétude lors d’une conférence de presse très explicite : ses liens avec l’économie américaine et avec le dollar lui posent problème. Son souci est de ralentir la croissance chinoise (ce qui arrive au plus mauvais moment pour l’économie mondiale, note Bloomberg (5)), de limiter l’inflation (11, 2% au dernier trimestre) et les turbulences d’origine “ internes et externes ” tout en notant qu’il sera “ difficile d’arriver d’atteindre cet objectif ”, même en enjoignant aux banques d’augmenter leurs réserves et de hausser leur taux d’intérêt – c’est à dire qu’il ne parviendra pas à contenir la surchauffe, avec les besoins énergétiques afférents. Il ne s’agir plus de ménager l’Amérique, mais de passer 2008.
Or l’un des points de tension éruptifs se situe bien, comme nous l’avions relevé en septembre (4), sur les matières premières et particulièrement sur l’énergie – ce dont George Bush lui-même s’est fait l’écho. Où se trouvent les réserves ? Au Moyen-Orient, Washington règne sur les pays producteurs – hors Iran, qui fournit précisément plus de 15 % des besoins énergétiques chinois. En Amérique latine, le Venezuela, qui représentait avant 2003 15 % de l’énergie américaine (à quasi parité avec le Mexique et le Canada) se tourne vers d’autres clients, dont la Chine. Laquelle est présente en Afrique (Soudan, mais aussi Angola, Nigeria…). La Russie seule, fortement liée à l’Europe pour ses échanges, échappe à la mainmise américaine, ce qui lui offre d’ailleurs, avec sa manne monétaire (qui n’est pas seulement en dollars), un formidable levier en temps de disette.
On voit très nettement les zones à risque, qui sont d’ailleurs celles qui font l’objet aujourd’hui des foudres américaines – l’Iran, le Venezuela, le Soudan – et on peut comprendre le pourquoi du discours anti Russe récurrent depuis la reprise en main par Vladimir Poutine du secteur énergétique de son pays. Or, dernier des trois piliers de la puissance américaine, reste le pilier militaire. Le complexe militaro industriel est encore une source de profits et un outil utilisable – contrairement au dollar qui échappe à la Fed. Comment l’équipe en place – jusqu’en janvier 2009, ne l’oublions pas – va-t-elle réagir dans ce domaine à une crise qui va s’amplifier pendant la campagne électorale présidentielle ? Comment rassembler un pays qui doute ?
Nous le verrons en partie à Bucarest, lors du sommet de l’OTAN (2 au 4 avril), que Washington veut considérer comme son bras armé et qu’il désire impliquer directement. Les Russes y sont invités. Là encore, les intérêts de chacune des parties en présence divergent, sur à peu près tous les sujets (Afghanistan, Kosovo, Iran, Irak, Liban…), comme sur le rôle de l’organisation ou les contributions, en hommes ou financières, qui sont demandées à ses membres. L’incertitude pèse sur le futur américain comme sur la situation de chacun : le fossé culturel et stratégique si bien apparu lors du somment de l’OTAN à Riga, en novembre 2006 (6) ne s’est pas comblé, et les pronostics sont difficiles. Jamais depuis 1945 les Etats Unis ne se sont trouvés devant une crise qui menace aussi directement leurs fondamentaux et leur puissance. C’est cela qu’il faudra gérer, car nous sommes très vite passés d’une crise sectorielle bancaire à une crise financière puis à un ralentissement économique qui augure une période noire – ce qu’on appelle sans fard outre-Atlantique The Second Great Depression (7).
Malgré les discours de façade, les faits montrent que la dépression qui s’annonce sera gérée par chacun en fonction de ses intérêts propres, qui sont contradictoires. Les uns sans les autres, disions nous en titre. Espérons que ce ne soit pas les uns contre les autres.

Hélène Nouaille

Carte :
Who has the oil ? http://inglis.house.gov/images/issues/WorldAccordingtoOil.jpg

Vidéo : Bush : Economy is in Challenging Times, The Washington Post, lundi 17 mars 2008, 1’09”.
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/video/2008/03/17/VI2008031700737.html?wpisrc=newsletter&wpisrc=newsletter&wpisrc=newsletter

 

Notes :
(1) The Financial Times, le 17 mars 2008, We will never have a perfect model of risk, disponible en ligne (anglais) : http://www.ft.com/cms/s/0/d386202c-f3c3-11dc-b6bc-0000779fd2ac.html?nclick_check=1
(2) Les Echos, 14 mars 2008, Paul Fabra, Une accablante faillite intellectuelle http://www.lesechos.fr/info/analyses/4700608.htm
(3) Les avertissements se multiplient à propos des fonds de pensions, prochains outils menacés de financement des retraites, aux Etats-Unis et dans quelques pays européens : “ Americas Watchdog’s National Mortgage Complaint Center is the most authoritative source in the United States on predatory mortgage lending, and Americas Watchdog’s Corporate Whistle Blower Center is one of the best known shareholder protection services in the world (…) the group warned that, « a US real estate market collapse could put at risk the entire economy and US pension funds. » http://extrarealty.blogspot.com/2008/03/americas-watchdog-warns-pension-funds.html
(4) Voir léosthène n° 332/2007, Euro à 1$41, conséquences géopolitiques Historique du cours du dollar de 2001 à 2008 http://www.industrie.gouv.fr/energie/petrole/textes/se_dollar2.htm
(5) “ La réunion du comité de politique monétaire de la Fed, qui se tient aujourd’hui après clôture de Paris, constitue le point d’orgue de la semaine. Suite aux événements qui ont secoué le secteur bancaire américain, avec le sauvetage de Bear Stearns, racheté à prix cassé par JPMorgan Chase, les intervenants tablent non plus sur une réduction du loyer de l’argent de 75 points de base, mais sur une détente de 100 points. Le taux directeur passerait ainsi de 3%, à 2%. La Réserve fédérale a fait la démonstration, ces derniers jours, de son activisme en faveur des marchés et du système financier en général. Elle a abaissé son taux d’escompte et créé une facilité de prêts aux banques d’investissement pour le financement des participants sur le marché de la titrisation ”. Les Echos, le 18 mars 2008, analyse de la séance boursière à Paris, 12H 34.
(6) Voir léosthène n° 249/2006 L’OTAN à Riga : un fossé culturel et stratégique
(7) Voir le site Depression2.TV, Surviving the Second Depression, (en anglais) et l’article Welcome to the Future, du 16 mars 2008 : http://depression2.tv/d2/node/42