Les bagarres devant les boulangeries de pain subventionné sont devenues quotidiennes et font la une des journaux. Au moins 15 personnes qui tentaient d’acheter du pain sont mortes dans plusieurs régions d’Egypte. Il y a encore quelques jours, la police a été envoyée dans la banlieue de Hélouan, au sud du Caire, pour empêcher que les funérailles de deux jeunes hommes ne finissent en vendetta généralisée : les deux victimes ont été tuées lors d’une bagarre pour le pain qui a dégénéré en bataille rangée entre deux familles qui a également fait 17 blessés ” (1). La presse égyptienne décrit quotidiennement les échauffourées, le mécontentement – le désespoir – des familles qui attendent pendant des heures de pouvoir acheter l’élément de base de l’alimentation d’une majorité de la population : le pain.Que se passe-t-il donc ? Avec, pour 44 % des Egyptiens, deux dollars par jour pour vivre (le salaire moyen est de 100 euros), l’augmentation des produits de base (huile, sucre, farine) est insupportable. “ Et si le pain est la nourriture essentielle chez tous les peuples, il a une particularité chez les Egyptiens qui l’appellent « eich » (vie), alors qu’en arabe classique, on le surnomme « khobz ». En fait, le peuple égyptien peut se passer de tout sauf du pain, comme l’explique l’historien Ahmad Amine. De nombreuses familles qui ne gagnent pas suffisamment d’argent pour s’offrir du ghomous (viandes et légumes préparés en sauce) ont besoin de consommer beaucoup de pain pour se remplir la panse ” avertissait déjà Al Ahram en février dernier (2).
L’Egypte est le deuxième plus grand importateur de blé au monde (4,5 millions de tonnes par an). Fin 2007, le prix atteignait 350 dollars la tonne, quand il était de 200 dollars l’année précédente. Le système des subventions gouvernementales, qui date de fait des années 1940, a permis de maintenir le prix du pain à 5 piastres depuis déjà vingt ans : 17000 boulangeries vendent du pain subventionné, majoritairement dans les zones urbaines – et le gouvernement vient de demander à l’armée d’ouvrir 500 kiosques supplémentaires au Caire (17 millions d’habitants), effort qui semble insuffisant pour répondre aux besoins d’une population exaspérée par ce qu’elle soupçonne être une fraude sur la farine : acheté 80 livres égyptiennes, le sac subventionné serait revendu à 200 livres aux restaurants, pratique qui expliquerait la pénurie de galettes disponibles.
De multiples études réalisées ces dernières années soulignaient la fragilité de l’équilibre agro alimentaire des régions du sud de la Méditerranée et de l’Egypte en particulier. “ Au Sud de la Méditerranée, l’évolution démographique et la question alimentaire obligent à regarder le développement rural comme un enjeu stratégique. La croissance démographique au cours du dernier tiers du XXème siècle a bouleversé les équilibres socio-économiques de ces pays, qui n’entament que depuis peu leur transition démographique. Le cas de l’Egypte est révélateur : sa population devrait atteindre 95 millions d’habitants en 2025 contre 32 millions en 1970, soit un triplement démographique en l’espace d’un demi-siècle ” constatait un Séminaire international tenu au Caire en 2006 (3).
Parallèlement, les distorsions se sont accrues entre les espaces ruraux et urbains au bénéfice des villes, et “ la balance agricole des pays de la rive Sud s’est considérablement dégradée, avec de véritables krachs alimentaires pour l’Algérie et l’Egypte ”. Si l’intégration de l’Egypte dans la mondialisation des échanges agricoles s’est considérablement accrue depuis 1960 (importations multipliées par 11, exportations par 5), le pays est d’autant plus vulnérable, avertit le rapport, “ aux distorsions que provoquent la libéralisation et la concentration des richesses ”. Dépendante à 50 % des importations pour ses céréales (4), l’Egypte avait pu maintenir un approvisionnement à bas prix, évitant les “ émeutes du pain ” qui, réprimées dans le sang par l’armée, avaient fait plus de 70 victimes en 1977. La hausse des cours mondiaux (agricoles et énergétiques) a mis fin à cet équilibre vital.
Pourtant, direz-vous l’Egypte n’était-elle pas le grenier à blé de Rome ? Si, mais la culture du blé a été réduite au profit des fruits et légumes destinés à l’exportation. Le secteur agricole emploie 35 % de la population et ne correspond qu’à 15 % du PIB. Le modèle européen de développement agricole, cher, très structuré, de haute technicité, est inadéquat et hors de portée. Au développement raisonné souhaité par les experts (“ mixer le modèle vietnamien – intensification, micro-exploitations, méticulosité – avec le modèle italien – diversification des activités rurales, petites industries agro-alimentaires performantes, services et tourisme dans les campagnes ”) a été préférée “ une recherche forte en matière de libéralisation pour assurer au meilleur prix l’approvisionnement des grandes villes et si possible des campagnes ”.
Une pratique qui détruit le tissu social du pays, jetant une partie de la population agricole dans les taudis urbains et mettant à mal durablement un des fondement – une assise rurale digne – de la société égyptienne. La crise actuelle est si forte qu’elle touche la classe moyenne urbaine où les grèves se multiplient (fonctionnaires, professeurs, médecins), crise d’autant plus dangereuse dans un pays travaillé par le fondamentalisme musulman (5) que des élections municipales se tiennent d’ici quelques jours. “ Dans ce contexte catastrophique, les analystes craignent que les élections municipales du 8 avril prochain ne tournent à l’affrontement généralisé. Déjà tendue par les arrestations massives de candidats potentiels des Frères musulmans, la campagne électorale prend une tournure inquiétante. De quoi alarmer le président Hosni Moubarak qui a ordonné à l’armée d’aider à la production et à la distribution de pain subventionné avec ses propres boulangeries. Quelque 15 millions de personnes devraient également bénéficier de tickets de rationnements pour les produits les plus courants ” (6).
Voilà de quoi méditer sur les limites de “l’idéologie” de la régulation par la “ main invisible du marché ”. L’Egypte n’est pas seule dans son cas. En Asie, la tension porte sur le riz (Malaisie, Cambodge, Philippines, Indonésie…), en Amérique latine sur les céréales (Argentine), pour ne pas évoquer l’Afrique. D’ailleurs, l’avertissement des instances internationales concernées est clair : “ En raison de la hausse des prix de la nourriture et du carburant, le Programme alimentaire mondial (PAM) estime maintenant avoir besoin d’au moins un demi milliard de dollars de plus que prévu pour assurer les coûts de ses projets approuvés pour 2008 (375 millions de dollars pour les vivres et 125 millions de dollars pour le transport). Cette somme viendrait s’ajouter aux 2,9 milliards de dollars nécessaires pour répondre aux besoins projetés pour 2008 selon les estimations du PAM de l’année dernière ” (1). Le ton de l’organisation est pressant, le constat sévère : “ Les réserves alimentaires ont atteint leur niveau le plus bas depuis trente ans, et les marchés des produits de base sont extrêmement volatiles, et sujets à des pics soudains et à la spéculation. La situation s’est aggravée avec la chute du dollar – la monnaie dans laquelle tous les produits de base sont échangés ”.
La situation qui s’installe n’était pas imprévisible. Tensions démographiques, changements de comportements dans les pays émergents, raréfaction de l’énergie, modifications du climat (sécheresses) : toutes les variables de la crise étaient connues, comme l’était la nécessité de mettre en place des modèles de développement raisonnés et durables, de veiller à laisser aux Etats – qui interviennent dans l’urgence et avec leurs limites budgétaires d’aujourd’hui – une autonomie d’action pour protéger durablement leur population des aléas du marché mondial. Un lecteur nous faisait observer il y a peu que la plupart des révoltes violentes ont commencé, dans l’histoire, avec des pénuries alimentaires. Il nous semble pourtant que les émeutes de la faim en Egypte sont peu entendues en Occident où l’on préfère parler, de façon abstraite de “ guerre au terrorisme ” et privilégier les engagements militaires.
Ce qui manque le plus, outre les céréales et le riz, ne serait-il pas un peu de bon sens ?

Hélène Nouaille

Données générales sur l’Egypte :
http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/pays/EGY/fr.html

Vidéo :
Reportage BBC (en anglais) : montée des tensions sociales, pénurie de pain : http://www.bbc.co.uk/mediaselector/check/player/nol/newsid_7280000/newsid_7289000?redirect=7289058.stm&news=1&nbram=1&bbwm=1&nbwm=1&bbram=1&asb=1

Cartes :
Carte satellite : http://www.geopoesia.ru/geo/map/Egypt-map.html
Egypte : carte générale avec relief (CNRS) : http://www2.cnrs.fr/sites/journal/image/carte_egypte.jpg
Egypte, utilisation des sols (sans date) : http://www.visite-egypte.com/images-egypte/egypt_land.gif

Notes :
(1) Al Ahram, n° 706, 19 au 25 mars 2008, disponible en ligne en français : http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2008/3/19/leve0.htm
(2) Chiffres confirmés par les statistiques de la FAO qui indiquent que les céréales et le blé plus particulièrement sont à la base du régime alimentaire de la plupart des pays méditerranéens (consommation de 370g en moyenne par jour contre 183g pour la moyenne mondiale).
(3) Séminaire International, Politiques de développement rural durable en Méditerranée dans le cadre de la politique de voisinage de l’Union européenne (2007 / 2013), 8 / 9 février 2006 – Le Caire, Egypte http://doc.abhatoo.net.ma/DOC/IMG/pdf/B1_FR_HERVIEU.pdf.
(4) Entre 1995 et 2007, les cinq premiers fournisseurs de l’Egypte ont été les Etats-Unis, l’Australie, la France, la Russie et la Turquie :  blé dur, blé tendre, farine, semoule et gluten en valeur depuis 1995. Source : COMTRADE
(5) Voir léosthène n° 174/2005  Egypte : les Frères musulmans, la tentation de l’interdit http://www.leosthene.com/spip.php?article335
(6) Libération, Claude Guibal, La hausse du prix du blé replonge l’Egypte dans la crise du pain, le 1er avril 2008 http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/318668.FR.php