La flotte russe est basée en Crimée, aujourd’hui en Ukraine, à Sébastopol, sur la Mer Noire, depuis plus de deux siècles – après que la Russie a arraché le Khanat de Crimée à l’empire ottoman (1783). “ Sébastopol est le seul port « en eaux chaudes » de la Marine russe. La Crimée, cédée à l’initiative de Nikita Khrouchtchev à l’Ukraine, à l’occasion du « 300e anniversaire de la réunification des deux pays », a fait partie de la Fédération de Russie jusqu’en 1954 ” précise Ria Novosti.Le successeur de Staline, né en Ukraine (1894), à Kalinovka, a pris là une décision aux conséquences considérables : Russie et Ukraine réunies représentaient 200 millions d’habitants sur les 285 millions de l’URSS en 1991 (2). Zbigniew Brzezinski, conseiller du président Carter, né en Pologne en 1928 et ardent militant de la déconstruction de l’URSS puis d’un nouveau containment de la Russie, n’ignorait pas l’importance géopolitique de l’Ukraine : “ Elle n’est certainement pas un simple pion : elle n’est peut-être pas une reine, mais assurément un élément important de l’échiquier – l’un des plus importants (3), disait-il en 2004, tout en reconnaissant, à la différence de la Pologne ou des pays Baltes, comme “ une partie de l’empire russe continûment depuis le dix huitième siècle ”.
Sans elle, estimait l’auteur du Grand Echiquier, la Russie ne parviendrait pas à retrouver un rôle mondial d’importance comparable à celui de la défunte URSS : “ Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. Et quand bien même elle s’efforcerait de recouvrer un tel statut, le centre de gravité en serait alors déplacé ”. Mais à la question de son éventuelle appartenance à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), il se défaussait prudemment sur les Ukrainiens : “ Je le pense si l’Ukraine le veut ”…
Or, nous le savons, l’Ukraine est très divisée sur la question, une bonne moitié géographique du pays (le sud et l’est) se réclamant de nationalité russe (voir la carte). “ À la fin de 1991, l’Ukraine proclama son indépendance de l’URSS, ratifiée ensuite par un référendum national, le 1er décembre de la même année. Puis des tensions avec la Russie au sujet de la Crimée ne tardèrent pas à apparaître. Peu après l’indépendance, un mouvement sécessionniste dirigé par des Russes se forma en Crimée. La Crimée proclama même son indépendance, mais celle-ci fut finalement abrogée en mai 1992 ” nous dit l’université de Laval (Canada) (4).
Et de poursuivre : “ Puis, le même mois, le Parlement de la fédération de Russie déclara nul et caduc le transfert de 1954 qui rattachait la Crimée à l’Ukraine. Les Russes se ravisèrent et finirent par reconnaître la Crimée comme faisant partie de l’Ukraine. Dans l’état actuel des choses, la république de Crimée est une entité autonome, mais faisant partie «intégrante et inséparable» de l’Ukraine (…) Plusieurs dispositions de la Constitution ukrainienne de 1996 — les articles 134 à 139 — sont consacrées à la République autonome de Crimée qui, par ailleurs, est dotée de sa propre constitution selon laquelle elle exerce le pouvoir dans des domaines comme la préservation de la culture ”… russe, bien entendu.
En outre, il se trouve que Sébastopol jouissait d’un statut de ville militaire fermée, rattachée directement à Moscou pendant la période soviétique. Que les discussions ont été âpres entre Russes et Ukrainiens au lendemain de l’éclatement de l’URSS (1991) autour du “partage” de la flotte russe (5). Un accord (Traité d’Amitié et de Coopération) est trouvé en 1997 : les Russes, contre monnaie sonnante et trébuchante, louent le port pour une durée de 20 ans, jusqu’en 2017 – sans que, dans leur esprit, la situation soit définitive, ni les incidents absents. Mais c’est à l’occasion de la célébration du 225ème anniversaire de la présence de la Flotte russe dans la mer Noire, le 11 mai dernier, que la question est brutalement réapparue.
Le maire de Moscou, Iouri Loujkov “ a déclaré à Sébastopol que le statut de cette ville n’était pas encore défini et que la Russie réglerait cette question en se basant sur son « droit national ». Il a rappelé qu’en 1948, Sébastopol avait été subordonnée directement aux autorités fédérales soviétiques et « n’avait pas fait partie des régions et des territoires transmis à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev en 1954  » (6). Comme on l’imagine, les réactions ukrainiennes ont été vives, Kiev ayant interdit à Iouri Loujkov d’entrer désormais dans le pays. La tension précédait néanmoins l’incident, le porte-parole du ministère ukrainien des Affaires étrangères Vassili Kirilitch ayant présenté en avril dernier un mémorandum “ sur le retrait du territoire ukrainien de la Flotte russe de la mer Noire ” qui, selon lui, débuteraient en juin 2008 – ce que les Russes considèrent comme non prioritaire.
Au-delà des gesticulations, que peut-on lire dans ce regain de tension ?
Si l’on se place dans le contexte géopolitique de la Mer Noire, dont sont riveraines à la fois l’Union européenne, par la Bulgarie et la Roumanie, mais aussi la Turquie, qui en contrôle l’accès à la Méditerranée par les détroits, la Géorgie (et la région de l’Abkhazie) et la Russie, nous sommes bien dans une zone de contacts sensibles. Ajoutons les arrières pays (la Transnistrie), le Caucase et ses conflits gelés (Abkhazie et Ossétie du Sud), et le passage des oléoducs existants ou en projets en provenance d’Azerbaïdjan et de l’Asie centrale mais aussi de Russie – et la volonté d’influence américaine : “ la région est critique au regard des objectifs actuels de la politique étrangère américaine, et les Etats-Unis doivent faire un effort pour maintenir leur présence légitime dans la Mer Noire ” relevions-nous en septembre 2007 (7).
Vladimir Poutine l’avait très clairement annoncé, en particulier lors de la 43ème conférence sur la sécurité de Munich (8), la Russie ne resterait pas sans réaction face à l’avancée de l’OTAN sur ses pourtours, au mépris de ses engagements : “ (…) nous avons le droit de demander : contre qui est dirigée cette expansion ? Et qu’est-il advenu des assurances données par nos partenaires de l’Ouest après la dissolution du Pacte de Varsovie ? Où sont ces déclarations aujourd’hui ? Personne ne s’en souvient. Mais je me permettrai de rappeler le discours du Secrétaire général de l’OTAN le 17 mai 1990. Il disait alors que “ le fait que nous soyons prêts à ne pas positionner d’armée de l’OTAN hors du territoire allemand donne à l’Union soviétique une ferme garantie de sécurité ”. Où sont ces garanties ? ” (8).
Question de l’installation des missiles ABM américains en Pologne et en Tchéquie, indépendance unilatérale du Kosovo soutenue par Washington et par une partie des pays membres de l’UE en déni du droit international, rien de ce que le président russe aujourd’hui premier ministre avait évoqué n’a été réglé : et la Russie de Dimitri Medvedev, tout en restant, elle, dans la stricte observance des Traités et du droit, continue de durcir ses positions en appuyant sur les points sensibles (en Géorgie avec l’Abkhazie, au Kosovo en soutenant la Serbie, entre autres) et en multipliant, dans le domaine de l’énergie, les accords bilatéraux avec les pays membres de l’UE dont les intérêts bien compris divergent dans les faits d’avec les ambitions américaines.
Et l’Ukraine, où la révolution orange a accouché d’une situation fragile (9) est un terrain particulièrement sensible : déjà, en juin 2006, une opération de l’OTAN, Sea Breeze (10), avait-elle été précipitamment interrompue. Ainsi 250 Marines, débarqués les 27 et 28 mai en Crimée pour préparer l’opération, se voyaient-ils bloqués dans un hôtel par un mouvement populaire sous protection militaire puis contraints de quitter le pays les 11 et 12 juin. Si le référendum promis sur la question de l’adhésion à l’OTAN est tenu, le résultat en sera, selon les sondages, négatif : si la majorité des Ukrainiens, russophones ou non, aspirent à l’indépendance, comme ils l’avaient montré en 1991 en rompant avec l’URSS, ils ne sont majoritairement pas favorables à s’inféoder à Washington. Il y a là, pour les Russes, un terrain favorable.
Néanmoins, le problème de la flotte russe basée à Sébastopol n’est pas imaginaire : “ La présence de la Flotte russe de la mer Noire en Crimée est un autre grand problème russo-ukrainien. Une nouvelle base navale sera aménagée à Novorossiïsk d’ici 2017, pour un montant de 56 milliards de roubles (1,5 milliards d’euros), mais celle-ci devra se contenter d’un rôle secondaire. En effet, une telle somme est insuffisante pour construire une deuxième Sébastopol ” (11) peut-on lire le 19 mai 2008 sur le site de Ria Novosti (Revue de presse). “ Le délai de location de la base en Crimée expire en 2017, et l’Ukraine ne veut rien entendre au sujet d’une éventuelle prolongation : au mois d’avril, la Russie a reçu la proposition d’entamer des négociations sur les délais et procédures du retrait de la flotte ”.
Et la question reste entière :  » On ne peut pas évacuer la Flotte de la mer Noire, et elle n’a nulle part où se déplacer (…). Historiquement, la base a été fondée à Sébastopol, et elle doit rester là-bas « . Les différentes hypothèses évoquées par les militaires russes se heurtent en effet à des problèmes de financement, au moins. Et, on le comprend, les Russes ne renonceront pas à leur présence en Mer Noire, qu’ils dominent avec les Turcs (12) et où ils sont, au sens propre, ancrés. On sait que dans l’UE on serait porté à s’entendre avec son puissant voisin, au moins pays par pays – et qu’on ne voit pas comme urgente l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Mais on ne sait pas comment le futur président américain infléchira la politique extérieure américaine, s’il l’infléchit.
Ce qui donne tout sons sens à la conclusion abrupte de l’article sus-cité (11) : “ La Russie conserve donc un levier d’influence sur l’Ukraine : il lui est impossible d’adhérer à l’Alliance (atlantique) tant qu’une base étrangère est présente sur son territoire ”.
Une belle partie de bras de fer s’annonce…

Hélène Nouaille

 

En accès libre :
Léosthène n° 55/2004 Mer Noire : un inédit russo-turc ? http://www.leosthene.com/spip.php?article407
Léosthène n° 335/2007 Ukraine : le triomphe de l’incertitude http://www.leosthene.com/spip.php?article703
Léosthène n° 327/2007 Mer Noire : l’Europe absente de ses frontières http://www.leosthene.com/spip.php?article693

Cartes :
Carte de la Mer Noire en 1912 : http://www.lib.utexas.edu/maps/historical/ward_1912/black_sea_crimean_war.jpg
Ukraine : pourcentage de la population se réclamant de la nationalité russe http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/images/Ukraine-nationalites-ukr-russe-map.GIF
Carte de la péninsule de Crimée: http://feefhs.org/new/Feefhs/Maps/RUSE/CRIMEA.jpg
Carte détaillée (routes et relief de la péninsule, en russe) : http://www.robinzon.geomsk.ru/krim/images_krim/images_oteli/crimea_map_2.jpg
La ville de Sébastopol et la baie (en russe) : http://www.asinfo.com.ua/crimea/map/sevastopol_1.jpg

 

Notes :
(1) Ria Novosti, 16 janvier 2008, Flotte russe de la mer Noire: la Russie garantira l’intangibilité de ses installations côtières http://fr.rian.ru/defense/20080116/97089723.html
(2) La Russie compte 141 millions d’habitants en 2007 et l’Ukraine 46 millions (chiffres Population data net) http://www.populationdata.net/liste-des-pays.php
(3) Zbigniew Brzezinski, entretien avec Viktor Zamyatin, The Day, The Day Weekly Digest en anglais, Kiev, Ukraine, Tuesday, mardi 18 mai 2004 http://www.artukraine.com/parced/ZBIGNIEW_BRZEZINSKI:_UKRAINE_IS.php?gallary=Build%20Ukraine&toplink=../buildukraine/index.htm
(4) Université de Laval (Canada), Ukraine, données historiques (en français), à l’adresse : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/ukraine-2histoire.htm
(5) Voir Le Monde diplomatique, Alain Guillemoles, Récalcitrante Ukraine, décembre 1996, à l’adresse : http://www.monde-diplomatique.fr/1996/12/GUILLEMOLES/7483#nh4
(6) Ria Novosti, le 13 mai 2008, Russie-Ukraine: les propos de Loujkov nuisent au bon voisinage (officiels ukrainiens) http://fr.rian.ru/world/20080513/107273902.html
(7) Voir léosthène n° 327/2007 Mer Noire : l’Europe absente de ses frontières La phrase est de l’analyste Ariel Cohen pour Heritage Foundation.
(8) Voir la traduction (non officielle) de l’intervention du président russe Vladimir Poutine à la 43ème Conférence sur la Sécurité de Munich, le 10 février 2007, sur le site de Léosthène : http://www.leosthene.com/spip.php?article562
(9) Voir léosthène n° 335/2007 Ukraine : le triomphe de l’incertitude http://www.leosthene.com/spip.php?article703
(10) Sur le détail de l’opération, voir (en anglais) Vladimir Socor, Protests in Crimea, incitement from Moscow, pralysis in Kyiv thwart militar exercices, le 14 juin 2006, http://www.jamestown.org/edm/article.php?article_id=2371180
(11) RiaNovosti, le 19 mai 2008, Revue de presse, SmartMoney, La base navale russe en Crimée, un levier d’influence sur l’Ukraine http://fr.rian.ru/analysis/20080519/107746071.html
(12) Voir Léosthène n° 55/2004 Mer Noire : un inédit russo-turc ?