S’agissant de la défense antimissile, nous travaillons également à des objectifs concrets pour 2009. Mais il faudra que nous restions attentifs aussi aux autres défis qui se font jour ”. Le secrétaire général de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord), Jaap de Hoop Scheffer, consacre exactement 29 mots, dans un discours qui en compte 2611, au problème des bases antimissile que George Bush projette d’installer en Europe, en Pologne et en République tchèque (1) – sans préciser exactement s’il s’agit de la défense antimissile américaine, de la réflexion européenne ou de celle de l’OTAN sur le sujet. Il parlait, le 27 mai 2008, devant l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, réunie à Berlin pour sa session de printemps.Dans le même temps, la presse mondiale s’interroge avec inquiétude sur la déclaration commune du président russe Dimitri Medvedev, qui consacrait sa première visite à l’étranger (hors républiques de l’ex URSS) à la Chine, et de son homologue chinois Hu Jintao, sur le sujet : “ Les deux côtés considèrent que créer un système de défense antimissile mondial, incluant le déploiement de tels systèmes dans certaines régions du monde, ou (établissant) des plans pour une telle coopération, ne contribue pas à l’équilibre et à la stabilité, et nuit aux efforts internationaux pour le contrôle des armes et le processus de non prolifération ” (2).
C’est que la question préoccupe chacun, d’un bout à l’autre de la planète : chacun sait de quoi il retourne, malgré les discours elliptiques du secrétaire général de l’OTAN. Ainsi, le Courrier du Vietnam (3) du 28 mai est-il parfaitement clair : “ Les Américains veulent déployer une batterie de 10 missiles intercepteurs en Pologne et un radar ultra-perfectionné en République tchèque pour parer, affirment-ils, à d’éventuelles menaces d’États « voyous », alors que Moscou y voit une menace directe pour sa sécurité ”. Et Pékin, donc.
Et l’Europe, direz-vous ? Parce qu’enfin, c’est bien sur son sol – une certaine région du monde – que les choses sont supposées se passer ? Elle a été et reste dans l’embarras.
Le 27 mai, la chancelière allemande, Angela Merkel, appelait les mêmes parlementaires à “ intensifier la coopération Otan-Russie « . La tenue d’un « dialogue régulier » est « primordiale » si l’on considère la querelle sur le bouclier antimissile américain, a encore jugé Mme Merkel, tout en réaffirmant que l’Otan resterait un « instrument indispensable de la coopération transatlantique » selon le quotidien le Monde du 27 mai 2008.
On entend aussi, en Grande-Bretagne, des voix pour plaider dans le même sens : “ (…) un rapport de plusieurs anciens ambassadeurs du Royaume-Uni à Moscou destiné au comité de la Chambre des Lords pour les affaires de l’Union européenne a été publié en Grande-Bretagne. Ils ont tous rejeté l’idée d’une « néo-dissuasion dirigée contre la Russie » et déclaré qu’il était grand temps d’abandonner le « ton par trop émotionnel et idéologisé employé dans les rapports avec la Russie par les néo-Européens de l’Europe centrale et de l’Est, ainsi que par l’administration Bush ” (4).
Les “néo-européens” de l’Europe centrale et de l’Est (quelle formule !) discutent, eux, directement avec Washington, nous en avons parlé ici (5), sans avoir au préalable consulté leurs partenaires – pas plus que l’OTAN d’ailleurs, dans une démarche bilatérale initiée par les Etats-Unis de George Bush. Nous soulignons à dessein qu’il s’agit bien de l’administration actuelle. Parce que le candidat républicain à la présidence américaine, John McCain, prenait, quant à lui, le même 27 mai 2008, une position sensiblement différente. Qu’on en juge :
La Guerre froide est finie depuis 20 ans et le temps est venu de prendre de nouvelles mesures pour réduire considérablement le nombre d’armes nucléaires dans les arsenaux du monde entier ”. Selon Cyberpress (Canada), “ Affirmant que la Russie n’était plus «l’ennemi mortel» des États-Unis, il a proposé de poursuivre le dialogue avec Moscou sur la réduction des arsenaux nucléaires et la réduction «voire l’élimination» du déploiement des armes nucléaires tactiques en Europe. Il a également proposé de poursuivre la discussion sur le projet de bouclier antimissile américain en Europe en proposant davantage de «transparence». M. McCain a aussi plaidé pour l’engagement d’«un dialogue avec Pékin sur les questions nucléaires et stratégiques ” (6).
Bien sûr, on peut gloser sur chaque mot et relever que dans le même temps, John McCain appelle à une “ ligue des démocraties ” (“ La Ligue des démocraties, ce sont des pays qui possèdent des valeurs et des objectifs communs, et contrôlent une part significative de l’économie mondiale, et je suis absolument convaincu que nous pouvons avoir un rôle très efficace ”), ligue qui pourrait contourner le Conseil de Sécurité des Nations Unies “ parce que la Russie bloque tout ce que nous entreprenons au sein de l’ONU ” (7). Nous en avons un exemple au Kosovo, loin d’être convaincant (8). Mais la volonté d’inflexion est perceptible.
Si les médias ont peu relevé l’intention, Dimitri Medvedev et Hu Jintao ont, eux, parfaitement entendu. Interrogé par un journaliste de la presse officielle chinoise (Ju Mengjun, de l’agence de presse Xinhua News), le président russe répond qu’il est “ en faveur de la résolution de toutes les questions de contentieux à l’intérieur du système existant de droit international qui a prouvé son efficacité : il s’agit en particulier des Nations Unies comme d’un certain nombre d’autres institutions qui travaillent à résoudre les disputes de l’humanité ” (9). Rien n’est changé aux avertissements de Vladimir Poutine président.
Et quelle est donc la position de la France qui va prendre la présidence tournante de l’UE au 1er juillet et reçoit du 29 au 30 mai le premier ministre Vladimir Poutine, pour son premier déplacement à l’étranger dans sa nouvelle fonction ?
Pour être nuancés, elle n’est pas claire.
Face à MM. Sarkozy et Fillon, Vladimir Poutine compte également aborder les relations entre la Russie et l’OTAN, notamment dans le contexte de l’adhésion éventuelle de la Géorgie et de l’Ukraine, le dossier du Traité sur les forces conventionnelles en Europe, dont la Russie a suspendu l’application en décembre dernier, et les projets de déploiement du bouclier antimissile américain en Europe de l’Est ” nous dit Ria Novosti (10).
Egalement, c’est-à-dire en même temps que le sujet du renouvellement du partenariat UE-Russie qui sera sur la table, accord régulièrement différé – sur des prétextes mineurs, viandes polonaises, inquiétudes baltes – quand le sujet de leurs intérêts communs, économiques, énergétiques, est au coeur des préoccupations des pays membres. Or le président français et son premier ministre se contredisent sur les relations Russie OTAN : “ Nicolas Sarkozy s’est déclaré, mercredi, à Varsovie, favorable « sur le principe » à une adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’Otan. Lors du sommet de Bucarest début avril, les dirigeants de l’Alliance atlantique ne sont pas parvenus à un accord sur le rapprochement avec les deux pays. La France s’était alors opposée à cette initiative, estimant que les deux pays n’étaient pas mûrs ” écrit le JDD du 28 mai (12).
Mais François Fillon, selon le Figaro du 1er avril 2008, disait sans ambiguïté : “ Nous voulons avoir sur ce sujet un dialogue avec la Russie, et c’est ce que le président de la République dira à Bucarest demain lors du sommet de l’Otan (…). La France a un avis différent de celui des Etats-Unis sur la question ”. Sur la question du bouclier antimissile ? Le président tient des propos dilatoires (En juin 2007 (13) : “ M. Poutine a raison de nous dire qu’il faut comprendre le sentiment national russe mais je lui demande de prolonger sa réflexion. Comprenons l’histoire de la Pologne, comprenons l’histoire de la République tchèque ”).
A Bucarest, lors du sommet de l’OTAN, en avril 2008, il s’agit de voir “ comment cela va évoluer ” (14).
Eh bien nous voyons comment les choses évoluent, dans un contexte de fin de règne outre atlantique et de tension mondiale (énergie, matières premières, crise financière). Des esprits s’ouvrent, aux Etats-Unis, à la fin du rêve unipolaire (il suffit de lire, dans la livraison de mai-juin 2008 de Foreign Affairs (15), les perspectives de l’âge de la “ non polarité ” dans lequel nous entrons). Nous supposons qu’ils sont lus à Moscou et à Pékin. Mais, en même temps, l’entêtement d’une partie de l’administration américaine à conduire au plus loin une politique passéiste de guerre froide provoque un durcissement des relations est-ouest dans une configuration obsolète. Le rapport britannique (16) déjà cité montre longuement que les sujets de coopération sont nombreux et vitaux : lutte contre le terrorisme, contre la prolifération nucléaire, pression sur les Etats belliqueux, maintien d’un ordre mondial, chacun avec ses atouts propres.
Le même rapport plaide encore pour un rôle européen véritable, tout en montrant que les limites de l’exercice : “ M. Karaganov, un analyste politique influent, a écrit : il y a des éléments sérieux pour penser que les projets européens (en matière de politique de défense et sécurité commune) sont dans une crise systémique… L’Union européenne ne peut pas prétendre à un rôle indépendant et de leader parce que sa capacité militaire n’est pas assez développée et parce qu’elle est incapable de formuler une politique étrangère unique ou même un point de vue commun. Sa tentative de créer une politique étrangère et de défense commune est jusqu’ici non seulement inefficace mais souvent encore contre productive ”.
L’Europe hors jeu, l’ONU bousculée, les Etats-Unis déstabilisés, la Russie en interrègne, l’Asie touchée par la crise, l’énergie rare, le pain et le riz manquants, où sont les repères ? “ Aucun doute, l’ère de la multipolarité viendra en son temps. Dans peut-être une autre génération à peu près, il y aura de grandes puissances faisant jeu égal avec les Etats-Unis, et le monde ressemblera, dans sa structure, à celui de l’avant première guerre mondiale ” nous dit Foreign Affairs qui, dans les affres du rêve impérial qui se dissipe, paraît sur le point de réinventer la Société des Nations.
Sauf que nous avons l’ONU, si imparfaite soit-elle, et une meilleure pratique du dialogue, mondialisation oblige. Et si l’on s’occupait du présent, loin des idéologies et du néo pessimisme ?

Hélène Nouaille
 

Sur le sujet :
n° 284/2007 Bouclier antimissile US : l’Europe touchée au coeur n° 287/2007 Missiles : l’appel russe à l’Union européenne n° 322/2007 Forces armées en Europe (FCE) : Poutine passe à l’acte n° 361/2008 Défense antimissile : les Polonais bougent leurs pions

 

Notes :
(1) Speech by NATO Secretary General Jaap de Hoop Scheffer at the NATO Parliamentary Assembly’s 2008 Spring Session, le 27 mai 2008 (Le début est en anglais, la fin en français). http://www.nato.int/docu/speech/2008/s080527a.html
(2) Ria Novosti, 23 mai 2008 Visite de Medvedev en Chine: l’ABM global menace la stabilité dans le monde (déclaration russo-chinoise) http://fr.rian.ru/world/20080523/108209558.html
(3) Le Courrier du Vietnam, le 28 mai 2008  Bouclier américain : Moscou étudie des mesures mais veut croire à un accord http://lecourrier.vnagency.com.vn/default.asp?xt=xt34&page=newsdetail&newsid=42273
(4) Armées.com, le 29 mai 2008, Accord Russie-UE : l’Europe veut un contrat de mariage http://www.armees.com/Accord-Russie-UE-l-Europe-veut-un-contrat-de-mariage,28778.html
(5) Voir n° 361/2008 Défense antimissile : les Polonais bougent leurs pions
(6) Cyberpress.ca, avec l’AFP, le 27 mai 2008, McCain propose de réduire l’arsenal nucléaire américain http://www.cyberpresse.ca/article/20080527/CPMONDE/80527163/6488/CPACTUALITES
(7) Alterinfo.net, le 21 avril 2008 Nucléaire iranien: McCain songe à contourner l’ONU, paralysée par le veto russe http://www.alterinfo.net/Nucleaire-iranien-McCain-songe-a-contourner-l-ONU,-paralysee-par-le-veto-russe_a18981.html
(8) Kosovo : EU, UN deadlocked over Kosovo http://www.b92.net/eng/news/politics-article.php?yyyy=2008&mm=05&dd=25&nav_id=50524
(9) Interview for Chinese Media: Xinhua news agency, People’s Daily newspaper, and China Central Television (CCTV) http://www.kremlin.ru/eng/text/speeches/2008/05/22/0718_type82916_201206.shtml
(10) Ria Novosti, le 29 mai 2008 Poutine à Paris: les relations Russie-UE au coeur des consultations http://fr.rian.ru/world/20080529/108754417.html
(11) Le JDD, 28 mai 2008, Sarkozy veut élargir l’Otan à l’est http://www.lejdd.fr/cmc/scanner/international/200822/sarkozy-veut-elargir-l-otan-a-l-est_120798.html?popup
(12) Entretien du président de la République avec le Figaro, le 7 juin 2007, sur le site de l’ambassade de France à Londres, http://www.ambafrance-uk.org/Entretien-du-President-Sarkozy-sur,9075.html
(13) Intervention de Nicolas Sarkozy au sommet de l’OTAN à Bucarest, le jeudi 3 avril 2008, disponible sur le site de Léosthène : “ Je voudrais aborder la défense anti-missiles. S’agissant de la prolifération balistique, c’est un fait, la menace est croissante. Certains d’entre nous se préparent à y répondre par une capacité de défenses anti-missiles. Pour la France, une telle capacité peut apporter un complément utile face à une frappe limitée, mais elle ne pourra jamais suffire à préserver nos intérêts vitaux. La garantie ultime de notre sécurité repose sur la dissuasion nucléaire. Nous en avons parlé avec le Royaume-Uni. Nous reconnaissons que l’initiative prise par les Etats-Unis et d’autres est utile. La France y participera avec pragmatisme. Voyons comment cela va évoluer ”.
(14) Foreign Affairs, mai juin 2008, Richard. N. Hass, President of the Council on Foreign Relations, The Age of Nonpolarity, What Will Follow U.S. Dominance, disponible en ligne (en anglais) : http://www.foreignaffairs.org/20080501faessay87304/richard-n-haass/the-age-of-nonpolarity.html?mode=print
(15) Select Committee on European Union Fourteenth Report, chapter 6, § 215. http://www.publications.parliament.uk/pa/ld200708/ldselect/ldeucom/98/9809.htm#a46 Pour une consultation aisée de ce rapport, très intéressant, adresse du sommaire, cliquable par chapitres : http://www.publications.parliament.uk/pa/ld200708/ldselect/ldeucom/98/9802.htm