Dimitri Medvedev a fait, le 5 juin dernier à Berlin, où il était officiellement reçu en visite d’Etat, une proposition pour la sécurité de la région euro atlantique dont tout le monde parle – derrière les portes fermées, selon la mauvaise habitude que prend l’Europe. Et si nous n’en avons que des échos, nous disposons heureusement du discours du nouveau président de la Fédération de Russie (1). Nous pouvons donc le consulter, y réfléchir et tenter de comprendre pourquoi la question se pose de savoir qui osera le premier ouvrir publiquement le dialogue.
L’actualité russe ramène l’affaire au premier plan : le 15 juillet, devant ses ambassadeurs, Dimitri Medvedev en a repris les principaux éléments en définissant concrètement “ les aspects principaux de la politique étrangère russe ” (2) tout en demandant son appui et ses lumières au corps diplomatique de son pays. Il venait d’approuver un document général qu’il a présenté aux ambassadeurs comme “ sérieux et équilibré, qui donne les directions du travail que nous aurons à faire ensemble, travail fondé sur une analyse de tous les aspects de la vie contemporaine internationale ”.
Et les idées exposées au travers de ces deux discours sont incontestablement intéressantes, même et surtout si elles ouvrent sur une myriade de questions sur l’architecture actuelle de l’ordre (ou du désordre ?) européen et mondial. “ Le monde, après avoir survécu à la Guerre froide, en est encore à chercher un nouvel équilibre ” – qui n’en est pas conscient ? Nous voyons que le monde tangue à la fois sur le plan économique, financier et politique, sans oublier les menaces que son développement anarchique fait peser sur le climat, sur l’environnement et sur les perspectives de suffisance alimentaire aujourd’hui et pour les années à venir.
Où se place Dimitri Medvedev ? Au coeur, il le dit nettement, “ de l’ensemble de la région euro atlantique, et par conséquent (…) de la civilisation européenne dans son entier ”. Civilisation, précise-t-il, dont la Russie fait historiquement partie, avec l’Union européenne et l’Amérique du Nord – trois “ branches ” du même tronc, qui ont aujourd’hui, après la fin de la Guerre froide et le renoncement russe à tout retour à l’ère soviétique, à coopérer autour du “ meilleur de ce qui fait l’héritage commun de la civilisation européenne ” dans un cadre “ véritablement égalitaire ” où la Russie puisse apporter “ toutes ses capacités et ressources naturelles, financières et intellectuelles ”.
Civilisation, précise-t-il encore, qui porte une lourde responsabilité : “ L’ordre du monde futur est directement lié au futur de l’Europe, de l’ensemble de la région euro atlantique, et par conséquent au futur de la civilisation européenne dans son entier ”. Et pour quelle raison ? Pour avoir, même divisée, réussi à vaincre le pire, d’abord, et au prix fort : “ Nous ne pouvons pas (…) nous permettre de nous dépouiller de l’héritage commun, spirituel et moral, qu’a été notre grande victoire sur le nazisme. Nous ne pouvons oublier que la préservation de la culture européenne pendant ces années a été acquise au prix de millions de vies sacrifiées par les populations d’Union soviétique comme par d’autres peuples européens ”.
Pour avoir su construire, ensuite, à l’image de la France et de l’Allemagne – et de la Russie et de l’Allemagne – “ deux pays européens qui ont traversé des temps difficiles dans leur histoire ” – une “ confiance réciproque ” et une “ réconciliation historique ” autour des “ idéaux humanistes et des valeurs partagées par l’Europe entière et qui font partie de la culture de la Russie et de l’Allemagne unifiée ”. Ainsi, parlant à Berlin, Dimitri Medvedev rappelle-t-il à la fois sa légitimité européenne (l’armée soviétique a brisé la Wehrmacht : coût, 21 millions de morts) autour d’un corpus de valeurs communes aux trois “branches” de la civilisation européenne et l’exemplarité, pour le monde dans son entier, des rapports qui unissent aujourd’hui la Russie “actuelle” et l’Allemagne “unifiée” – comme la Russie et l’Europe.
Au coeur de ce relèvement, il y a aussi le droit, le respect du droit (3), des règles que chaque Etat se donne et des règles communes, définies par le droit international, avec, en son centre, les Nations Unies. Certes, tout est imparfait et s’élabore patiemment, aussi bien pour les Etats (“ nous oublions que dans de nombreux pays, Allemagne comprise, le processus a pris des dizaines d’années ”) que pour la communauté internationale. Quant à l’ONU, dont la réforme est une nécessité “ afin de mieux répondre aux réalités du monde multipolaire d’aujourd’hui ”, elle est irremplaçable. En effet, “ les fondateurs des Nations Unies ont montré une grande profondeur de vue et ont construit une organisation dans laquelle les pays coopèreraient sur la base de l’égalité. Il n’existe pas d’autres organisations de ce type dans le monde, et les années à venir n’en produiront vraisemblablement pas une autre ”.
Ces grands principes posés, difficilement réfutables si l’on y réfléchit, Dimitri Medvedev constate que la région euro atlantique a besoin de se réorganiser entre partenaires. Elle vit encore, pour partie par inertie, sur une logique de blocs qui date de l’ère soviétique. Si l’on examine la situation en Europe aujourd’hui, “ il est difficile d’échapper à la conclusion que l’architecture européenne actuelle porte encore la marque d’une idéologie héritée du passé ”. L’OTAN elle-même “ a échoué jusqu’ici à donner un nouvel objet à son existence ” et ses tentatives dans ce sens (extension vers l’est, nouveaux membres, missions mondialisées, non respect du droit international comme il en est, de fait, au Kosovo), sont dangereuses : “ nos relations en seraient complètement minées, ruinées pour longtemps ”). L’OSCE “ pourrait, semble-t-il, assembler une unité européenne renouvelée ” mais elle n’est pas, en l’état, en mesure de le faire.
Alors ? Dimitri Medvedev, dont le discours reprend exactement l’esprit – et la vivacité – de la déclaration de Vladimir Poutine à la 43ème conférence de Munich sur la Sécurité (4), n’en reste pas à l’analyse. “ Ma conviction est que l’Atlantisme en tant que principe historique unique a fait son temps. Nous avons besoin de parler aujourd’hui d’unité entre tous les membres de la région euro atlantique, de Vancouver à Vladivostok ”. En conséquence, il propose un pacte qui réunirait toutes les parties de la région euro atlantique (les “trois branches”) “ fondé, naturellement, sur les principes de la Charte des Nations Unies ”, pacte qui amènerait à élaborer et signer ensemble “ un traité juridiquement contraignant sur la sécurité européenne dans lequel les organisations qui travaillent aujourd’hui au sein de la région euro atlantique pourraient devenir des associés ”.
Son objet ? Contrôle des armements, conditions de l’usage de la force, réduction des dépenses d’armement – élaboration d’un mécanisme de coopération et de surveillance réciproque, au fond, un moyen de contenir les encombrants, un moyen de régulation, qu’on y songe… Un accord Briand-Kellogg (1928) qui aurait réussi – avec la Russie, qui était alors au ban des nations. Pour lancer les discussions, Dimitri Medvedev suggère : “ Je propose aussi que nous envisagions de tenir un sommet européen général pour démarrer le processus de construction de cet accord. Tous les pays européens sans exception devraient participer à ce sommet, mais individuellement, en laissant de côté toute allégeance à des blocs ou à d’autres associations. Les intérêts nationaux complètement départis de toute motivation idéologique déformante devraient être le point de départ de tous les participants ”.
Ainsi, dans un climat apaisé avec des garanties réciproques, pourrait se poursuivre l’intégration européenne dans toutes sortes de domaines (et notamment technologique) parce cette intégration ne “ doit pas et ne devrait pas s’arrêter sur les rivages de la Baltique ou sur les frontières de l’Europe de l’Est ”. Et s’il faut du temps, y compris à la Russie elle-même, voilà une construction qui permettrait d’éviter “ chaos et incertitudes ” – et autres dérives vers le non droit et le recours de plus en plus fréquent à la force “ maintenant que le système bipolaire artificiel disparaît au profit d’un système international plus naturel, poly centré ” autour d’un coeur, les Nations Unies.
Les réactions ? Eh bien Dimitri Medvedev ne devait guère se faire d’illusions. Dans son discours du 15 juillet aux ambassadeurs russes, il rapporte qu’elles ont “ au moins été neutres et dans un certain sens encourageantes ”. Officiellement, il faut chercher attentivement pour en trouver des traces. Officieusement, la proposition russe, provoque, on s’en doute, un séisme intéressant – par l’ampleur des changements que le plan induit, au moment où les Etats-Unis réévaluent leur position. “ Le ‘nouveau réalisme’ émergent aux USA en matière de politique étrangère ne dérive pas tant de changements idéologiques : il est dicté par la combinaison des crises politico-stratégiques et économico-financières que les Etats-Unis traversent ”  peut-on lire, sous le titre Le nouvel ordre mondial et les relations transatlantiques, dans la Lettre du Rhin du 9 juillet 2008 (5).
Durant les quatre dernières semaines, il y a eu une remarquable densité de visites d’Américains de haut niveau en Allemagne : George W. Bush, George Bush Sr., Bill Clinton, Condy Rice, Henry Kissinger, pour nommer les plus éminents. Le 24 juillet, Barak Obama se rendra à Berlin. Sauf pour le président sortant, tous les autres visiteurs sont engagés, d’une manière ou d’une autre, dans le processus en cours d’un recalibrage ‘réaliste’ de la politique étrangère américaine ”. Recalibrage contraint, souligne notre confrère, mais recalibrage en cours. Et nous voyons par exemple Henri Kissinger rencontrer le ministre des Affaires étrangères allemand Steinmeyer et déclarer que les possibilités d’une “ coopération plus proche avec la Russie doivent être exploitées par tous les moyens ” en évoquant tous les problèmes en cours, de l’Irak à l’Iran, de la fin des blocs au désarmement nucléaire – sans oublier le système anti missile américain, cet objet de discorde.
Sur le continent européen, on ne parle guère en public, donc. On est tout étourdi. On étudie. (Si Dimitri Medvedev propose “ un arc de sécurité de Vancouver à Vladivostok, ça mérite d’être étudié  » – Nicolas Sarkozy). Qui osera le premier faire un geste ? Mais on se réunit beaucoup en cercles fermés où l’on peut (enfin ?) se laisser aller à réfléchir aux conséquences explosives d’une révélation sur le petit monde fermé de la pensée conventionnelle : et si la Guerre froide était finie ? Ce qui entraîne d’autres surprises : et si les Russes étaient européens ? Et s’ils étaient constructifs ?  Et s’il y avait des pièges ? Et si l’on travaillait avec eux ? Mais alors… Et d’autres questions viennent – notamment celle de la pertinence de l’OTAN qu’on ne chuchote qu’avec des mines effarées – mais des idées sont nées, des hypothèses s’ébauchent, des scénarios se dessinent, clairement, qui chemineront.
La Russie a joué, au bon moment, l’ouverture. Un vent s’est levé, vivifiant. Des voiles opaques se déchirent. Le reste prendra du temps.

Hélène Nouaille

 

Notes :
(1) Dimitri Medvedev Speech at Meeting with German Political, Parliamentary and Civic Leaders, June 5, 2008, Berlin http://kremlin.ru/eng/speeches/2008/06/05/2203_type82912type82914type84779_202153.shtml
(2) Dimitri Medvedev Speech at the Meeting with Russian Ambassadors and Permanent Representatives to International Organisations July 15, 2008 Russian Foreign Ministry, Moscow http://kremlin.ru/eng/speeches/2008/07/15/1121_type82912type84779_204155.shtml
(3) Dimitri Medvedev insiste beaucoup, dans son discours à Berlin, sur la filiation européenne commune : “ Dans le même sens je voudrais insister encore une fois sur le fait que la démocratie russe et européenne partage des racines communes. Nous partageons le même ensemble de valeurs et les mêmes sources du droit : droit romain, germanique et français. J’ai dit dans le passé que la démocratie est toujours façonnée par l’histoire et par le cadre de la nation. Nous avons une histoire commune et nous partageons les mêmes valeurs humanistes. Cette pensée commune est la fondation qui nous permet de ne pas juste parler le même langage juridique ou d’affaires aujourd’hui, mais aussi le même langage politique ”.
(4) Discours de Vladimir Poutine à la 43ème Conférence de Munich (accès libre, en français)
(5) Letter from the Rhine July 9, 2008 http://www.solon-line.de/the-kissinger-steinmeier-debate.html