Suite ? Mais oui. Les Russes sont tenaces. Aussi, à peine dissipés les échos de son discours à Belgrade (1), Dimitri Medvedev soumet-il le Traité annoncé sur la sécurité européenne à ses partenaires. “ Préparer et signer un Traité de Sécurité européenne pourrait être un point de départ pour créer une zone commune de sécurité euro-atlantique et apporterait des garanties égales et fiables à tous les Etats – Je veux encore le répéter : cela s’appliquerait quelles que soient par ailleurs les alliances militaires ou autres auxquelles chacun appartient ” disait-il le 20 octobre dernier devant l’Assemblée nationale serbe. Sa proposition était déjà la reprise de la volonté, exprimée à Berlin le 5 juin 2009, de reconsidérer les relations et “l’architecture européenne ” qui “ porte encore la marque d’une idéologie héritée du passé ” (2). Vladimir Poutine avait, lui, et en des termes plus vifs, mis en cause l’ordre du monde dès février 2007, lors d’une intervention qui avait surpris les Alliés à la Conférence de Munich (3).Que dit ce traité (4) ? “ Conformément au Traité, les Parties coopéreront les unes avec les autres sur la base des principes d’une sécurité indivisible, égale et entière. Toute mesure prise par une des Parties signataire, individuellement ou avec d’autres Parties, y compris dans le cadre d’une organisation internationale quelle qu’elle soit, devra être instaurée en respect des intérêts de toutes les autres Parties en matière de sécurité ”. Avec le rappel insistant de la primauté de l’ONU : “ Ce Traité n’affectera pas et ne doit pas être interprété comme affectant la responsabilité première du Conseil de sécurité de l’ONU dans le maintien de la paix et de la sécurité internationales, pas plus que les droits et les devoirs des Parties signataires conformément à la Charte des Nations Unies ”. A qui est-il proposé ? Il sera “ouvert à la signature de tous les Etats de l’espace euro-atlantique et eurasien de Vancouver à Vladivostok, comme aux organisations suivantes : l’Union européenne, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTCS), l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ” comme à l’espace post soviétique.
Allons droit au but : la réaction très maussade du Wall Street Journal (5) est éclairante. “ L’objectif du traité, selon la déclaration du Kremlin ”, écrit Marc Champion, “ serait que ‘aucun Etat ni organisation internationale ne puisse renforcer sa sécurité aux dépens d’autres pays ou organisations’ ”. Et d’ajouter : “ Diplomates et analystes occidentaux disent que le projet doit être lu avec attention par les Etats-Unis et les autres membres de l’OTAN, soucieux que le traité puisse être utilisé pour nuire aux institutions de sécurité existantes – à l’OTAN en particulier ”, soulignant que ce Traité “ donnerait à la Russie plus d’influence pour bloquer les activités de l’OTAN sur les territoires de ses membres en Europe centrale et de l’Est ”. Rien d’étonnant à ces réserves, on sait bien que les Etats-Unis, comme ils l’ont continûment défendu depuis Riga (6) en novembre 2006, souhaitent faire de l’OTAN, élargie à l’Australie, au Japon et à Israël, l’instrument armé, sous leur commandement militaire, de l’ordre mondial.
Ce que, rappelons-le, Vladimir Poutine avait clairement écarté en 2007 (3) : “ Je suis convaincu que la seule mécanique qui puisse, en dernier recours, emporter la décision de faire appel à la force militaire est la Charte des Nations Unies (…). J’ai compris que le recours à la force était légitime seulement quand la décision était prise par l’OTAN, l’Union européenne ou l’ONU. S’il pense vraiment ainsi, nous avons alors des points de vue différents. Ou bien je n’ai pas entendu correctement. L’utilisation de la force ne peut être considérée comme légitime que si la décision est sanctionnée par les Nations Unies. Et nous n’avons pas besoin d’y substituer l’OTAN ou l’Union européenne ”. Du côté de Washington, si l’on s’en tient aux déclarations de Ian Kelly, porte parole du Département d’Etat (7), on “ étudie soigneusement le document ” et on prévoit de “ travailler avec la Fédération de Russie et les autres partenaires en Europe dans les jours et les mois à venir pour parvenir à élaborer une approche commune sur ces questions importantes ” en admettant toutefois que “ oui, nous avons des désaccords avec la Russie sur certains aspects de la discussion à venir. Je pense que nous sommes particulièrement en désaccord sur le rôle de l’OTAN…”.
Mais en pleine discussion sur le renouvellement du Traité de réduction des armements stratégiques START (8)– qui échoit le 5 décembre 2009 – et sur l’aide que la Russie se propose d’apporter pour la logistique en Afghanistan, on ne brusque rien officiellement, laissant le Canada par exemple multiplier les incidents de procédure pour le premier Conseil Russie OTAN depuis la crise géorgienne de 2008, au grand dam du représentant permanent au Conseil Russie OTAN Dimitri Rogozine : “ Il s’agit d' »un scénario planifié à l’avance », s’indigne Rogozine cité par Vremia Novostieï . « Une fraction résolue au sein de l’OTAN s’oppose au redémarrage des relations avec la Russie et les Canadiens étaient soutenus par les Britanniques et les Baltes  » (9). Langue de bois et tartufferies, rien de bien nouveau, pour l’OTAN, le Traité c’est tous ensemble moi non plus. On examinera la question lors de la réunion des 3 et 4 décembre. Mais que dit l’Union Européenne, qui ne se confond pas avec l’OTAN ? La question est importante, puisqu’il paraît que le poste de Javier Solana augmenté et dévolu à la britannique Catherine Ashton est une avancée phare du Traité de Lisbonne entré en vigueur le 1er décembre 2009.
Si Javier Solana a raison dans l’entretien qu’il a accordé au Monde pour son départ, quand à la question : “ les divisions ne surviennent-elles pas en Europe dès que certains pays s’écartent des positions défendues par les Etats-Unis ?” il répond que “ le problème n’est pas d’être proche ou éloigné des positions américaines. Le problème survient quand les deux membres européens du Conseil de sécurité de l’ONU, la France et le Royaume-Uni, divergent ”, Madame Ashton reprend les rênes dans une situation qui n’a pas changé : il n’y a pas de position commune sur le sujet. Les Britanniques sont au plus mal avec les Russes, peut-être plus que ne le sont les Etats-Unis de M. Obama, les Français au contraire sont pour le coup chaleureux, comme le précise le ministre des Affaires étrangères français sur Ria Novosti (10) : “ La France qualifie de bonnes les idées avancées par le président Medvedev pour un nouveau Traité de sécurité européenne  » a-t-il déclaré devant le Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’OSCE à Athènes.  » J’ai reçu ce document et il sera examiné « . Nicolas Sarkozy avait d’ailleurs déjà qualifié “d’intéressant” le projet de Traité présenté par Dimitri Medvedev en 2008.
L’Allemagne, comme l’Italie et d’autres plus discrets, entretiennent des relations économiques étroites avec Moscou et entendent mener leur barque selon leurs propres intérêts économiques et stratégiques – qui ne sont pas ceux des Britanniques, pour ne parler que de l’Europe. On sait combien la Pologne et les pays baltes entretiennent de russophobie. Ailleurs selon les sujets (énergie, par exemple) on trouve à s’accorder, même dans les anciens pays de l’Est (Bulgarie). Par ailleurs, la Commission de M. Barroso est russophobe, comme en témoignent, entre autres choses, ses difficultés à rafraîchir le traité de partenariat qui lie l’UE et la Russie. Si le Traité de sécurité est un “piège” pour Catherine Ashton, comme l’analyse une presse volontiers critique, il ne l’est pas plus que pour Javier Solana, laissons cela. Mais il y a, pour tous, en plus du charivari économique et financier qui bouscule l’ordre mondial d’après guerre, le sens de l’Histoire. Le 1er décembre dernier, Immanuel Wallerstein donnait une contribution au Fernand Braudel Center (Binghamton University) (11). Ecoutons-le.
Le lent processus de création d’une alliance durable entre l’Ouest de l’Europe et la Russie a une longue histoire, qui mûrit peu à peu. On peut le suivre à partir de la visite du président Charles de Gaulle en Union soviétique en 1944, quand il a signé le traité franco-soviétique d’Alliance et d’Assistance mutuelle. C’était une façon de réaffirmer la centralité de la France dans la politique européenne et de prendre ses distances avec quelques alliés réticents, les Etats-Unis et la Grande Bretagne. Pour de Gaulle, les intérêts géopolitiques l’emportaient sur les différences idéologiques. Le moment crucial suivant a été la poursuite, par le chancelier social démocrate allemand Willy Brandt, de son Ostpolitik, après son accession au pouvoir en 1969. Il engageait une nouvelle détente diplomatique avec l’Union soviétique (comme l’ouverture de communications avec l’Allemagne de l’Est). Le troisième grand moment fut le grand débat, à la fin des années 1970 et dans les années 1980, autour de la construction d’un gazoduc depuis l’Union soviétique vers l’Europe, qui a été soutenue par l’Allemagne, la France et même la Grande Bretagne de Madame Thatcher. Le quatrième moment fort a été la proclamation par le premier ministre soviétique Mikhaïl Gorbatchev en 1987, de la nécessité d’une “maison commune européenne””.
Les Russes sont tenaces. L’histoire et la géographie le sont aussi, dans leur logique. Pourra-t-on écrire un jour que la proposition initiée par Vladimir Poutine et portée par Dimitri Medvedev a été un cinquième moment fort ?
Pas demain, mais après-demain ?

 

Hélène Nouaille

 

Cartes :
La Russie et l’Europe vues du ciel (NASA) :
http://www.espace-heliski.com/images/carte-terre.jpg
Une vue originale de la masse continentale russe, de l’Oural à Vladivostok :
http://130.166.124.2/world_atlas/4/files/4-1008-full.html

 

Notes :
(1) Léosthène n° 524/2009 Medvedev à Belgrade, retour sur la sécurité européenne
http://www.leosthene.com/spip.php?article1029
Traduction (non officielle) de son discours (accès libre) :
http://www.leosthene.com/spip.php?article1028
(2) Léosthène n° 416/2008 Sécurité européenne : la Russie à l’ouverture
http://www.leosthene.com/spip.php?article854
Son discours (en anglais, site du Kremlin) :
http://eng.kremlin.ru/speeches/2008/06/05/2203_type82912type82914type84779_202153.shtml
(3) Léosthène n° 279/2007 Conférence de Munich sur la sécurité : la clarté du verbe
http://www.leosthene.com/spip.php?article561
Traduction (non officielle) de son discours :
http://www.leosthene.com/spip.php?article562
(4) Site du Kremlin, 29 novembre 2009, European Security Treaty
http://eng.kremlin.ru/text/docs/2009/11/223072.shtml
Traduction automatique en français par google :
http://translate.google.fr/translate?hl=fr&sl=en&u=http://eng.kremlin.ru/text/docs/2009/11/223072.shtml&ei=ChUZS-beFtGgjAeF5pCPBA&sa=X&oi=translate&ct=result&resnum=3&ved=0CBEQ7gEwAg&prev=/search%3Fq%3DEuropean%2BSecurity%2BTreaty%2Bkremlin%26hl%3Dfr%26client%3Dfirefox-a%26rls%3Dorg.mozilla:fr:official%26hs%3D08Y
(5) The Wall Street Journal, le 30 novembre 2009, Marc Champion, Moscou Posts Draft of European Treaty
http://online.wsj.com/article/SB125953291923668671.html?mod=WSJ_hpp_sections_world
(6) Léosthène n° 249/2006 L’OTAN à Riga : un fossé culturel et stratégique
http://www.leosthene.com/spip.php?article481
(7) Département d’Etat, Ian Kelly, Conférence de presse du 1er décembre 2009 (en anglais) :
http://www.state.gov/r/pa/prs/dpb/2009/dec/132858.htm
(8) Ria Novosti : Interview de l’expert militaire russe Viktor Baranets (traduction simultanée en français, courte durée) :
L’expert russe fait un tour d’horizon très complet de l’état des négociations Russie USA et donne un aperçu intéressant de l’état d’esprit russe.
http://fr.rian.ru/video/20091202/185607328.html
(9) Courrier international, Québec blogs, le 2 décembre 2009, A l’OTAN, le Canada mène la fronde contre la Russie
http://quebec.blogs.courrierinternational.com/archive/2009/12/02/a-l-otan-le-canada-mene-la-fronde-contre-la-russie.html
(10) Ria Novosti, le 1er décembre 2009, Sécurité européenne: Paris qualifie de positive la proposition de Medvedev (Kouchner)
http://fr.rian.ru/world/20091201/185601463.html
(11) Fernand Braudel Center, Binghamton University, Commentary n° 270, le 1er décembre 2009, Immanuel Wallerstein, Western Europe and Russia – Coming Together
http://fbc.binghamton.edu/commentr.htm