Qui se souvient du rôle de l’Egypte de Gamal Abdel Nasser, de sa politique panarabe dans les années 1950 et 1960, de la R.A.U (1) quand le fondamentalisme musulman restait confiné à quelques groupes sans influence ? De son rôle éminent, pendant la guerre froide, dans l’émergence des pays non alignés entre les deux blocs quand le Rais signait, avec l’Inde de Nehru et la Yougoslavie de Tito, les accords de Bandung en 1955 ? Nasser plaidait alors, appuyé par l’URSS, pour l’indépendance des pays arabes dans le contexte de la décolonisation de l’après guerre. Puis il y a eu la guerre des Six jours contre Israël (1967) et, après sa mort en 1970, celle du Kippour (1973) – toutes deux perdues. Le successeur de Nasser, Anouar El Sadate, signe avec Menahem Begin les accords de paix de camp David le 17 septembre 1978. L’Egypte sera le premier pays arabe à reconnaître Israël – et ne sera suivi qu’en 1994 par la Jordanie.Rien n’est résolu pour autant. Au retrait, sous pression américaine, des puissances britannique et française a succédé le poids énorme des Etats-Unis sur le Moyen-Orient et ses ressources en hydrocarbures. Les tensions entre dirigeants plus ou moins dociles au leadership américain et ceux qui lui restent hostiles ont façonné les rapports dans la région autour de la question israélo-palestinienne toujours pendante. La religion a pris le pas, pour les populations, avec son avatar fondamentaliste, sur le socialisme arabe et les idéaux séculiers de Nasser. Avec la Turquie (non arabe) et Israël, l’Egypte est devenue, gouvernée depuis 28 ans par Hosni Moubarak, successeur de Sadate assassiné (1981), un allié de Washington – un allié dont l’influence dans une région reconfigurée après la chute de l’Irak en 2003 a encore perdu de son importance devant le double redéploiement d’un Iran (perse et chiite) libéré de son contrepoids irakien, et d’une Turquie qui se dégage de son rêve européen.
C’est dans ce contexte régional que se pose le problème la succession d’un président vieilli et malade, Hosni Moubarak (81 ans), dont le régime affronte depuis des années la montée d’une opposition interne organisée autour d’un mouvement religieux sunnite, celui des Frères musulmans (2). Depuis Gamal Abdel Nasser, tous les présidents sont issus de l’armée, qui joue un rôle incontournable dans le maintien de l’ordre et la répression de l’opposition religieuse. Les élections présidentielles se tiendront en 2011. Pourtant, “ le compte à rebours a commencé ” titre l’hebdomadaire francophone al Ahram de la semaine (3). “ Habituellement délaissées par les partis d’opposition, les élections partielles du Conseil consultatif prévues à la mi-mai revêtent cette année un intérêt particulier. Elles sont en effet considérées par l’opposition comme un avant-goût des élections législatives de novembre 2010 et constituent donc une bonne préparation ” explique l’auteur, Heba Nasreddine. Et pas seulement.
Ces élections ont aussi un autre intérêt pour l’opposition. Conformément aux amendements constitutionnels de 2005 et 2007, tout parti politique qui souhaite participer aux élections présidentielles de 2011 doit occuper au moins 5 % des sièges des deux chambres du Parlement (Assemblée du peuple et Conseil consultatif). Quant au candidat indépendant, il doit obtenir le soutien écrit d’au moins 250 membres du Parlement et des conseils municipaux dont 25 du Conseil consultatif ”. Sachant que le parti au pouvoir (PND) a verrouillé la procédure et que le Conseil consultatif ne possède que peu de pouvoir quels sont les enjeux ? “ Le Conseil consultatif est l’une des deux chambres du Parlement. Il a été créé par l’ancien président Anouar Al-Sadate en 1981. Le Conseil compte 264 membres dont 88 sont nommés directement par le président de la République. La moitié sont renouvelés à travers des élections partielles tous les trois ans ” (3).
Le scrutin serait-il donc uniquement une nouvelle occasion de mesurer les forces des Frères musulmans ?  Non. Un événement imprévu vient troubler le jeu traditionnel. L’ancien président de l’Agence internationale de l’Energie atomique (AIEA), Mohamed El Baradei, est rentré en Egypte. Il y tient un discours nouveau, apparemment écouté des élites au moins, et d’une partie de la population jeune et connectée à internet (il dispose, nous dit le Temps, de 80000 sympathisants sur facebook). “ Avec son langage mesuré et la crédibilité que lui donnent ses quinze ans passés au Ministère des affaires étrangères, Mohamed El Baradei évite le piège du radicalisme qui a marginalisé l’opposition traditionnelle», dit au Temps l’analyste politique Amr El Shobaki ” (4). Bien sûr, “ le pouvoir n’a pas l’intention d’accéder à ses demandes sur la Constitution, comme l’ont confirmé un haut cadre du Parti national démocratique (PND) – l’instrument du pouvoir présidentiel – et Hosni Moubarak lui-même (à Angela Merkel) ”.
Mais son ouverture est d’importance – dans l’optique des présidentielles. Hosni Moubarak a préparé la candidature de son fils Gamal, ancien banquier, sans que cette succession dynastique ne recueille autant qu’il le souhaite l’approbation des élites d’affaires ni celle de la population. Dans ce clair obscur de manoeuvres du pouvoir, on évoque aussi la candidature possible – même transitoire – du général Omar Souleiman, patron très connu, à l’intérieur comme à l’extérieur, du renseignement égyptien, un homme puissant omniprésent dans les relations entre l’Egypte et Israël. Et il faut un homme fort à l’Egypte, où les fruits de la croissance (4% en moyenne sur plusieurs années, y compris 2009) sont mal répartis et les réformes contestées par une partie des caciques du parti au pouvoir lui-même. Les effets de la mise en conformité de l’économie avec la “mondialisation” ont eu des conséquences graves (on se souvient des émeutes de la faim en 2008 (5)).
Conséquences qui pourraient être graves et dangereuses pour la stabilité du pays à laquelle tiennent, par dessus tout, les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux. Justement, que dit la presse américaine de l’hypothèse El Baradei ? Pour le conservateur Los Angeles TimesEl Baradei, 67 ans, représente le meilleur espoir depuis longtemps pour revitaliser le système politique égyptien, dominé depuis plus d’un demi-siècle par des figures militaires et les services de sécurité omniprésents ”. Or, remarque l’auteur, David Ottaway, “ El Baradei, comme Sadate, a reçu le prix Nobel et jouit d’une stature internationale qui pourrait propulser à nouveau l’Egypte au centre de la politique arabe ” (6). Ce qui revient à dire en bref qu’El Baradei est pressenti dans un jeu figé comme un soutient de la politique américaine au Moyen-Orient, dans une version rajeunie de son prédécesseur. De cela – s’il parvenait au pouvoir – nul ne peut être certain, l’homme n’a pas donné jusqu’ici de preuves d’un suivisme panurgien.
Et puis il y a les intérêts de l’Egypte, au plan intérieur comme au plan régional. La pression américaine se renforce depuis le discours du Caire du début du mandat Obama : “ Alors que l’Egypte cherche à diversifier ses partenaires, le représentant du Commerce américain, Ron Kirk, a effectué une visite de 4 jours (du 19 au 24 mars) au Caire dans l’objectif de renforcer la position des Etats-Unis ” nous dit Al Ahram (7). “ Au cours des trois dernières années (…) des responsables égyptiens ont effectué des déplacements à travers le monde pour trouver de nouveaux partenaires commerciaux comme la Chine, les pays du Sud-Est asiatique, les pays de l’Amérique latine, les pays arabes et africains. Un message reçu cinq sur cinq par Washington qui a envoyé cette semaine au Caire son représentant du Commerce, Ron Kirk ”. Pour autant “ l’Egypte peine à accroître ses exportations vers le marché américain et la balance commerciale est pour l’heure en faveur des Etats-Unis ” (8).
Sur le plan régional, l’alignement égyptien sur les desiderata américains est-il par ailleurs si avantageux ? Outre qu’il n’est pas apprécié de la population (qui proteste, par exemple, de la fermeture égyptienne de la bande de Gaza et des rapports complexes entretenus par le pouvoir avec les Palestiniens), il est sanctionné d’une perte de crédit au sein du monde arabe alors même que la Turquie prend ses distances avec le tutorat américain et que l’expansion de l’influence iranienne bouscule les équilibres établis. Quel que soit le nouvel homme fort, il est possible – probable ? – que l’ambition de rendre à l’Egypte une place politique influente, autour d’un projet proprement égyptien et peut-être plus largement fédérateur, vienne secouer l’engourdissement du pouvoir aujourd’hui usé d’un règne trop long. En apnée électorale, l’Egypte ? Il y a longtemps que le pays est en apnée – de son destin, de son rôle dans la région et en Afrique, d’un développement moins inégalitaire pour sa population, d’une liberté de mouvement dont tout un pays peut, à juste titre, avoir la nostalgie.

Hélène Nouaille
Collaboration Alain Rohou

Cartes :
Egypte : carte générale avec relief (CNRS) : http://www2.cnrs.fr/sites/journal/image/carte_egypte.jpg
L’Egypte dans sa région : http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/txu-oclc-192062619-middle_east_pol_2008.jpg

Notes :
(1) RAU : République arabe unie, crée en 1958 par l’union de l’Egypte de Nasser et de la Syrie. Dissoute en 1961.
(2) Voir Léosthène n° 174/2005 Egypte : les Frères musulmans, la tentation de l’interdit
(3) Al Ahram, semaine du 24 au 30 mars 2010, Héba Nasreddine, Le compte a rebours a commencé http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2010/3/24/egypt2.htm
(4) Le Temps, le 30 mars 2010, Jean-Claude Péclet, El Baradei crée une nouvelle dynamique http://www.letemps.ch/Page/Uuid/681a789e-3b72-11df-9f22-fd8872f3ccb9/ElBaradei_cr%C3%A9e_une_nouvelle_dynamique
(5) Léosthène n° 384/2008 Les émeutes de la faim : l’exemple de l’Egypte http://www.leosthene.com/spip.php?article820
(6) The Los Angeles Times, le 30 mars 2010, David B. Ottaway, Egypt after Mubarak http://www.latimes.com/news/opinion/commentary/la-0e-ottaway30-2010mar30,0,231234.story
(7) Al Ahram, semaine du 24 au 30 mars 2010, Nevin Kamel, Washington reste très client de l’Egypte http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2010/3/24/enqu0.htm
(8) Sur les rapports difficiles entre les Etats-Unis et l’Egypte, voir l’ouvrage d’un intime du Rais, Mohamed Heikal : Les documents du Caire, Mohamed Hassanein Heikal, (traduit de l’anglais par Henri Parisot) Paris éditions Flammarion (1972)