Surprise, écrit le Monde, “ personne ne s’attendait à ce que Barack Obama annonce, vendredi 14 octobre dans l’après-midi, un nouveau déploiement de soldats en territoire étranger ”. Même, ajoute le quotidien, “ s’il ne s’agit que d’un petit contingent de conseillers militaires, envoyés en mission militaro-humanitaire en Ouganda pour coordonner la réponse locale aux atrocités commises par l’Armée de résistance du seigneur (LRA), la décision du président américain a beaucoup étonné les commentateurs ” (1). Que va faire cette centaine d’hommes, des troupes de combat, dans ce pays de l’Afrique des Grands Lacs, appuyé au sud sur le lac Victoria, et plutôt favorisé par la nature ?L’Ouganda – comme son voisin de l’Est, la République démocratique du Congo (RDC) – se trouve détenir de fabuleuses réserves naturelles”, répond en écho Asia Times. “ Parmi lesquelles des diamants, or, platine, cuivre, cobalt, étain, phosphates, tantalite, magnétite, uranium, minerai de fer, gypse, béryllium, bismuth, chrome, plomb, lithium, niobium et nickel. Dont ces précieuses ‘terres rares’ – qui sont un quasi monopole de la Chine ” (2). Terres rares qui sont en fait des minerais rares, appellation qui recouvre moins d’une vingtaine de métaux utilisés dans les technologies de pointe (énergies renouvelables, électronique, armement, voitures hybrides…). Minerais qui proviennent à 95% de Chine.
Il n’est pas question de terres rares dans la lettre que le président américain a fait parvenir au Congrès, le 14 octobre : “ Depuis plus de vingt ans, la LRA a assassiné, violé et kidnappé des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants dans le centre de l’Afrique. La LRA continue à commettre des atrocités en République centre africaine, en République démocratique du Congo (RDC) et dans le Sud Soudan, avec des conséquences considérables sur la sécurité régionale ” explique le président. “ Depuis 2008, les Etats-Unis ont soutenu les efforts militaires dans la région pour traquer la LRA et protéger les communautés locales. Même avec cet appui limité cependant, ces efforts ont échoué à éliminer le leader de la LRA, Joseph Kony, ou ses principaux commandants, du champ de bataille” (3).
Il paraît peu contestable que Joseph Kony, 50 ans, né dans le nord de l’Ouganda, qui se présente comme un quasi prophète ayant pour mission de renverser le président ougandais, Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 25 ans et lui même responsable de violences, pour instaurer un régime théocratique fondé “sur la Bible et les Dix Commandements” soit un criminel dangereux. Réputé utiliser des enfants soldats, il est d’ailleurs poursuivi par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre. Mais il est aussi, si l’on en croit les experts de l’Afrique centrale, “ un brillant tacticien qui connaît le terrain mieux que personne (…). Kony opère aussi dans certaines des régions les moins bien gouvernées des Etats les plus faibles du monde, dépourvues de routes et d’infrastructures ”. Protégé par un système efficace d’alarme précoce, il s’est fait jusqu’ici insaisissable, opérant impunément avec quelques centaines d’hommes en Ouganda et chez ses voisins depuis plus de 20 ans.
Ce qui explique que l’opération américaine, visiblement préparée en lien avec les dirigeants des pays frontaliers de l’Ouganda, dépasse la seule aide aux forces ougandaises : “ L’Ouganda, le RDCongo, le Soudan du Sud et la Centrafrique ont salué samedi la décision des Etats-Unis de déployer dans le centre de l’Afrique une centaine de militaires pour aider à la lutte contre la rébellion de l’Armée de la résistance du seigneur (LRA) ” confirme l’AFP (4). Pour sa part, la presse africaine, qui note le “regain d’intérêt” des Etats-Unis pour l’Afrique, rappelle : “ Une expédition pour traquer la LRA en rappelle à maints égards une autre conduite par les Casques bleus des forces spéciales guatémaltèques. Dans la semaine du 23 au 29 janvier 2006, huit Casques bleus des forces spéciales guatémaltèques avaient été exécutés probablement par une bande armée de la LRA (Lord Resistance Army) ougandaise aux frontières de la RDC ” (5).
Le débarquement d’une centaine de marines à l’Est de la RDC, notamment en Ouganda pour une mission ayant déjà connu un échec pousse à des interrogations ”. Les hommes envoyés ne connaissent pas le terrain, sont limités par la barrière des langues, ne sont pas destinés au combat sauf en cas de légitime défense. Leur mission est, selon le président Obama de conseiller les forces régionales partenaires. “ J’ai autorisé ce déploiement qui est dans l’intérêt de la sécurité nationale et de la politique étrangère américaine ” écrit le président Obama dans sa lettre au Congrès. “ La LRA (…) basée au nord de l’Ouganda mais qui opère entre quatre pays, incluant le Sud Soudan et le Congo (RDC), n’a pas d’armes lourdes ”, répond Asia Times. “ Elle n’a aucune chance de déstabiliser le gouvernement ougandais – et encore moins de représenter une menace pour la sécurité nationale américaine (…) ” (2).
Mais plus que tout, la région est celle où vont s’affronter les intérêts entre “ Américains/Européens et Chinois autour du pétrole et des minerais, dans la Grande guerre du 21ème siècle pour les ressources naturelles de l’Afrique (…) ”. La ruée vers les minerais en Afrique est déjà entamée : “ La Chine est devant, suivie par les sociétés indiennes, australiennes, sud-africaines et russes ” (présentes dans la capitale ougandaise, Kampala). “ L’Ouest est à la traîne ”. Le jeu pour les Américains et les Européens est donc de “ travailler à saper les myriades de contrats commerciaux passés par les Chinois en Afrique ”. Et, pour les Etats-Unis, de parvenir à trouver un lieu d’accueil pour l’Africacom (commandement régional pour l’Afrique créé en 2007 par le Pentagone, basé aujourd’hui à Stuttgart), offre jusqu’ici déclinée par les pays africains sollicités.
On pourrait ajouter que cette guerre pour les ressources africaines suppose aussi de s’allier des régimes amis – et de se défaire ou d’affaiblir les autres. Le partage du Soudan (6) a ainsi laissé le Nord hostile, ami de la Chine, affaibli par une division qui lui a fait perdre la majorité de ses ressources en pétrole. Pétrole qui joue encore un rôle ici, continue Asia Times : “ L’Ouganda pourrait aussi détenir “plusieurs milliards de barils” selon Paul Atherton, de la compagnie d’exploration pétrolière Heritage Oil, partie de la plus importante des découvertes terrestres récentes en Afrique sub-saharienne. Ce qui implique la construction d’un oléoduc (…) de 1200km entre Kampala et la côte du Kenya (…). Washington veut être sûr que ce pétrole sera exclusivement réservé aux Etats-Unis et à l’Europe ”.
La perspective ainsi élargie autour d’enjeux fondamentaux éclaire les préoccupations et mobiles du président Obama qui commence donc à déployer sur le terrain des forces qui ne devraient pas, dans une vision plus lointaine, rester embryonnaires ou dédiées à des tâches purement humanitaires. Lutte contre le terrorisme islamique installé dans la Corne de l’Afrique (Somalie, où une “découpe” est possible entre Somaliland, Puntland et sud somalien, Soudan déjà partagé) avec ses ramifications (Pays du Sahel, Tchad, République centre africaine, Kenya) et protection des richesses naturelles sont au programme. Même et y compris si la stabilisation des régions concernées passe par un redécoupage des frontières héritées de la colonisation (une “nouvelle répartition” des richesses de l’immense République démocratique du Congo est ainsi régulièrement évoquée (7)).
Rien d’anodin, donc. Il est intéressant de noter le mouvement américain en Afrique centrale, et de remarquer aussi que les Etats-Unis en crise grave n’omettent pas, au contraire de l’Europe toute dévolue à ses problèmes intérieurs, de se projeter dans l’après crise et le monde de demain. Et que l’Afrique, à son avantage ou à son détriment, y sera terre d’affrontement entre puissances mondiales.

 

Hélène Nouaille

 

 Cartes :
La situation de l’Ouganda en Afrique : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/conflit-grands-lacs/carte-afrique.shtml
L’Ouganda et ses voisins (RDCongo, Rouanda, Tanzanie, Kenya, Ethiopie, Sud Soudan) http://bio.m2osw.com/gcartable/geographie/afrique_centrale.jpg
L’Ouganda et la Corne de l’Afrique : http://www.lib.utexas.edu/maps/africa/horn_of_africa.jpg
Les divisions en Somalie : http://gdm.eurominority.org/www/gdm/lettres/carte-puntland.JPG
Le partage du Soudan : http://a21.idata.over-blog.com/3/64/29/21/soudan.gif
Les provinces de la République démocratique du Congo (RDC) : http://www.rfi.fr/actufr/images/079/carte_rdc_provinces2006.jpg

 

Notes :
(1) Le Monde, le 15 octobre 2011, Obama envoie des soldats en Ouganda pour traquer l’Armée de résistance du seigneur http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2011/10/15/obama-envoie-des-soldats-en-ouganda-pour-traquer-l-armee-de-resistance-du-seigneur_1588215_3222.html
(2) Asia Times, le 18 octobre 2011, Pepe Escobar, Obama, the king of Africa http://www.atimes.com/atimes/Global_Economy/MJ18Dj06.html
(3) The Atlantic, le 14 octobre 2011, Max Fisher, Why Is Obama Sending Troops Against the Lord’s Resistance Army ? http://www.theatlantic.com/international/archive/2011/10/why-is-obama-sending-troops-against-the-lords-resistance-army/246748/
(4) AFP, le 15 octobre 2011, Ouganda : Des pays africains saluent l’aide militaire des Etats-Unis contre la LRA http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5i8ssNZhH_Nqvm0tY4f9lraGolRmw?docId=CNG.27fc15a874772fb3e011427dabf4ebf9.d1
(5) KongoTimes, le 16 octobre 2011, Le Potentiel/Médiascongo/AFP, RDC Déploiment des troupes américaines, l’échec se profile à l’horizon http://afrique.kongotimes.info/afrique/afrique_centrale/3222-afrique-deployment-troupes-americaines-echec-profile-horizon-congo.html
(6) Voir léosthène n° 632/2010, le 8 janvier 2010 La partition du Soudan, comme un cauchemar
(7) KongoTimes, le 22 septembre 2011, Balkanisation de la RDC : La position officielle du gouvernement des Etats-Unis http://afrique.kongotimes.info/rdc/politique/3053-balkanisation-congo-position-officielle-gouvernement-usa.html