Au moment où la porosité des frontières de Schengen agite le landerneau politique en campagne présidentielle en France où vivent, selon Eurostat, 3,8 millions d’étrangers et la plus large population musulmane de l’UE, le quotidien algérien El Watan se penche sur une étude du Centre arabe de recherche et d’études politiques (CAREP, ACRPS en anglais) et choisit d’en privilégier un aspect bien particulier : “ Sondage du CAREP sur le monde arabe : 26% des Algériens veulent quitter le pays ” titre Amel Blidi (1). “ A travers un sondage ayant concerné 12 173 personnes venant d’Algérie, Maroc, Tunisie, Egypte, Soudan, Palestine, Liban, Jordanie, Irak, et Arabie Saoudite, le Centre arabe de recherche met ainsi en place le premier indice du monde arabe ”. La population interrogée dans les 12 pays est représentative de 85% du monde arabe.La presse européenne, de son côté, critique vertement ce qu’elle considère comme une manoeuvre électorale du candidat Nicolas Sarkozy (2) – renégocier Schengen -, des quotidiens du Royaume Uni (qui n’appartient pas à Schengen) à l’Italie, de l’Allemagne à la Belgique. Pourtant, la question est partout sur le métier. Ainsi pouvait-on lire, il y a un an, le 3 mars 2011, sur le site de l’Europarlement (3) : “ Avec les révolutions en Tunisie et en Egypte et les affrontements en Libye, certains pays européens craignent une vague d’immigration difficile à endiguer. La situation n’est sans doute pas si simple que cela et les députés européens de la commission des libertés civiles ont souhaité en avoir le cœur net. Mardi 1er mars, ils ont interrogé l’agence de sécurité aux frontières, Frontex, ainsi que les représentants des Etats membres, de la Commission européenne et du Service d’action extérieure ”.
L’étude du Centre arabe de recherche et d’études politiques (4), basé à Doha (Qatar), qui s’est pour l’essentiel déroulée en 2011, a ceci d’intéressant qu’elle tente de sonder les coeurs, en plein “printemps arabe”, pour “ jauger la température d’une région en ébullition ”, comme le relève El Watan ; sans se dissimuler les difficultés à obtenir des réponses franches, en raison, explique Hichem Karoui du département en sciences sociales au Doha Institute (5), “ des d’éléments difficiles à contrôler tels que l’inhibition, la peur, l’oppression ancienne ” qui retiennent, “ dans la plupart des pays arabes, les citoyens méfiants de s’exprimer quand on les interroge sur leurs opinions et leur vie ”. Les questions ont donc été posées plusieurs fois sous des formes différentes lors d’entretiens en face à face d’une durée de 40 minutes. Elles couvrent un large spectre de thèmes intéressants, qui ne sont pas le sujet ici.
Quant au souhait des citoyens interrogés de quitter leur pays ?
Près d’un quart des Algériens souhaitent s’installer à l’étranger ” confirme donc El Watan. “ Le chiffre est beaucoup plus important au Soudan, où 50% de la population souhaite émigrer et au Liban l’envie de partir taraude plus de 30% de la population ”. Nous savions déjà selon une enquête menée dans 25 pays du monde (TNS Opinion, janvier 2011) (6), à laquelle le Maroc était le seul pays du monde arabe à avoir participé, que la jeunesse marocaine, “ optimiste quant à son avenir ” (à 77% juste derrière l’Australie, 78%), déclarait pourtant à 23% avoir le projet de s’installer à l’étranger – en cela à égalité avec la jeunesse indienne, un peu moins nombreuse que la jeunesse roumaine (26%). Mais les Marocains souhaitaient en même temps “ une société où les immigrés garderaient leurs traditions et leur culture (à 63%) par opposition à une société où ils devraient s’intégrer ”.
Bien sûr ils ne sont pas seuls dans leur souhait de conserver leur identité culturelle (Chine 85%, Brésiliens et Mexicains 75%, Polonais 71%, Indiens 68%, Sud Africains 66%). Mais dans le même temps, “ à l’opposé, la plupart des jeunes Européens optent massivement pour l’intégration des immigrés, comme le montrent les réponses des Espagnols (68 %), des Allemands et des Français (67 %), ou des Britanniques (66 %) ”. Si l’on ajoute l’attachement aux valeurs religieuses, on voit bien où se tient le malentendu. 90% des Marocains, largement premiers des pays sondés, devant les Turcs musulmans (64%) et le Brésil catholique (58%) entendent consacrer du temps à la religion contre 15% des Français (score identique en Espagne, 18% en Allemagne, 35% en Italie).
On sait encore, par l’étude CAREP, qu’en Algérie, “ 48% des Algériens se disent disposés à accepter un parti islamiste à la tête de l’Etat, s’il reçoit assez de voix pour le porter au pouvoir. Les partis laïcs ont moins la cote : seulement 38% des Algériens accepteraient au pouvoir un parti qui prône la séparation de la politique et la religion ”. Dans ce contexte, “ ce système d’opinions croisées ”, analyse l’étude TNS Opinion, “ qui voit les pays d’émigration défendre le multiculturalisme et les pays d’immigration préférer l’intégration, laisse deviner la place que jouera la controverse suscitée par la cohabitation culturelle dans les pays européens. Le décalage est particulièrement important entre les Marocains qui défendent le port des signes religieux (66 %) et les Français qui y sont fortement opposés (71 %) ”.
A souligner encore les différences en matière permissivité sexuelle : 85% des Marocains estiment que les relations hors mariage ne sont pas acceptables contre 10% seulement des Français (40% des Américains, moyenne de l’UE 20%, Russie 22%). En outre, “ les jeunes Occidentaux font de l’égalité hommes/femmes l’une des caractéristiques de leur société idéale (94 % des Américains et des Français, 93 % des Canadiens et des Espagnols, 91 % des Allemands, des Finlandais, des Australiens et des Britanniques) ”. Or, “ la jeunesse marocaine est la plus rétive à l’égalité des sexes, 50 % des Marocains ne retenant pas ce critère pour définir leur société idéale, de même, mais dans une moindre mesure, que les jeunesses japonaise (30 %), israélienne (24 %) et turque (20%)”.
A quoi tient le désir d’exil ? Aucune des études citées ne permet de le définir, sauf à penser que les revenus insuffisants, la corruption, l’insécurité ressentie, le désappointement quant à la situation politique de leur pays, notables en Algérie et au Maroc, sont des facteurs généralisables au monde arabe – et ailleurs, pensons à l’Inde ou à la Roumanie. Pourtant, on voit bien que les sociétés européennes ne sont pas des sociétés idéales (désirées ?) vues de l’extérieur et que, bien au-delà du monde arabe ses “valeurs” ne font pas recette. D’autant que l’UE n’est pas, lorsque qu’on interroge les jeunes, porteuse d’avenir, ni en Inde, ni en Israël, ni en Chine, ni aux US, ni au Maroc (scores entre 8 et 14%), et même pas en Europe, où “ seulement 47 % des jeunes Européens disent avoir confiance dans l’Union, ce qui représente une adhésion mitigée pour la génération Erasmus ”.
Alors même si, nous dit la Commission (7) qui a une vision utilitariste de l’immigration, “ l’UE rencontre actuellement un problème structurel concernant son développement démographique ”, et si elle plaide “ l’intégration en tant qu’élément moteur du développement et de la cohésion sociale ”, il est douteux que suffise “ une stratégie proactive d’information et de communication (qui) devrait être adoptée au niveau de l’UE, des États membres et des pouvoirs locaux afin de maximiser les perceptions positives des immigrations ” (sic) – ceci pour la seule immigration légale. Hors des exploitations partisanes fréquentes sinon inévitables en période électorale, et des abus de langage afférents, il y a bien un malentendu profond entre pays d’émigration et pays d’immigration, entre la demande des candidats à l’exil et celle des populations d’accueil qui chacune de surcroît à sa manière souhaite que les arrivants s’intègrent.
L’immigration oui, mais…

Hélène Nouaille

Cartes :
L’accord de Schengen : http://ecjs.stlouis.stemarie.chez-alice.fr/schengen2007.gif
Les grands flux de migration dans le monde : http://cazaulonsaintlouis.eu/www.cazaulonsaintlouis.eu/Hist_%26_G%C3%A9o_3%C3%A8me/Entr%C3%A9es/2012/1/12_Les_%C3%A9changes,_la_mobilit%C3%A9_des_hommes,_I%E2%80%99in%C3%A9gale_r%C3%A9partition_de_la_richesse_et_lurbanisation_files/img4.jpg

Document : Immigration et asile dans l’UE, historique http://www.touteleurope.eu/fr/actions/citoyennete-justice/securite-justice/presentation/immigration-et-asile.html

Notes :
(1) El Watan, le 12 mars 2012, Amel Blidi, Sondage du CAREP sur le monde arabe : 26% des Algériens veulent quitter le pays http://www.elwatan.com//actualite/sondage-du-carep-sur-le-monde-arabe-26-des-algeriens-veulent-quitter-le-pays-12-03-2012-162503_109.php
(2) Europe 1, le 12 mars 2012, Laurent Berbon, Shengen : Sarkozy a sorti “l’artillerie lourde” http://www.europe1.fr/International/Schengen-Sarkozy-a-sorti-l-artillerie-lourde-985837/
(3) Europarlement, le 3 mars 2012, Révolutions arabes et accueil des réfugiés en Europe http://www.europarl.europa.eu/news/fr/headlines/content/20110228STO14485/html/R%C3%A9volutions-arabes-et-accueil-des-r%C3%A9fugi%C3%A9s-en-Europe
(4) CAREP (ACRPS), mars 2012, Measurement of Arab Public Opinion Project, Arab Opinion Index 2011, étude préliminaire (en anglais) http://english.dohainstitute.org/file/Get/5c41ef52-c836-42b7-a67c-9b5334a8d455
(5) Gulftoday.ae, le 10 mars 2012, Hichem Karoui : Satisfied with your life? http://gulftoday.ae/portal/b1fea713-c447-4935-95d6-ea06361937aa.aspx
(6) TNS Opinion, janvier 2011, La jeunesse du monde http://www.npns.fr/uploads/slideshow/2011-la-jeunesse-du-monde.pdf
(7) Commission européenne, le 24 mai 2011, Rapport annuel sur l’immigration et asile (2010) http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=COM:2011:0291:FIN:FR:PDFAu 1er janvier 2003, le nombre de ressortissants de pays tiers au sein de l’EU-25 était de 16,2 millions, soit 3,6 % de la population. En 2010, une ventilation de la population par nationalité dans l’EU-27 a montré que 20,1 millions de personnes étaient citoyennes d’un pays tiers (soit 4 % de la population totale). Les principaux groupes de ressortissants de pays tiers dans l’UE sont les Turcs, les Marocains et les Albanais ”.