Au-delà de son différent avec le Japon à propos des îles Senkaku ou Diaoyu (1), un petit archipel situé à 200km au nord de Taiwan et à 400km à l’est de l’île japonaise d’Okinawa (sud du Japon), la Chine continue d’affirmer ses prétentions « à forger sa souveraineté sur la mer de Chine du Sud » nous dit Rémi Perelman dans la dernière livraison de la lettre Asie 21 (2). Ici, nous sommes dans les îles Paracel et Spratley (voir les cartes). Pékin a décidé « l’élévation, le 21 juin 2012, du “ district ” de Sansha au rang de “ ville de niveau préfectoral ” (…). Rattachée à la province de Hainan, elle est destiné à administrer les quelque 200 îlots formant les archipels contestés de Xisha (Paracel), Zhongsha (Macclesfield Bank), Nansha (Spratley)… et les 2 millions de km2 d’eaux adjacentes, pour y « protéger l’environnement, renforcer la sécurité maritime et développer le tourisme »…Le contentieux régional est ancien, nous l’écrivions ici en 2006 (3) « la Chine continentale (Taiwan fait de même) réclame la totalité des îles et en contrôle sept. Le Vietnam a les mêmes prétentions, et en contrôle vingt et une. Les Philippines revendiquent huit de ces îles, certaines parce qu’elle les a “ découvertes ” (au 20ème siècle), d’autres parce qu’elles n’appartiendraient pas aux Spratley. La Malaisie, pour sa part, se limite à trois, qu’elle contrôle – elle a entrepris des travaux sur l’une d’entre elles. Enfin, Brunei (et l’Indonésie) revendiquent simplement des territoires maritimes ». Les rivalités économiques (gaz, pétrole, ressources halieutiques) sont exacerbées par le manque de définition des zones sur lesquelles s’exerce la souveraineté des riverains (Brunei, Chine, Indonésie, Malaisie, Philippines, Taiwan et Vietnam sont en concurrence).
Mais plus encore, la région est traversée par l’une des grandes routes maritimes du monde, alimentant en particulier la Corée du Sud et le Japon via les détroits de Malacca et de la Sonde (voir la carte). Pékin avait déjà unilatéralement affirmé, dès février 1992, sa souveraineté sur la mer de Chine méridionale. Or, nous rappelait Virginie Raisson pour le Monde diplomatique déjà en mars 1996 (4), « pour légitimer ses revendications en mer de Chine orientale ou en mer Jaune, la Chine s’appuie sur l’étendue de son plateau continental. Mais, pour la mer de Chine méridionale, elle invoque des « raisons historiques » qu’elle refuse d’expliciter ; elle ne peut faire valoir une présence ancienne et continue sur les îles. La portée juridique du vocabulaire utilisé pour qualifier les espaces maritimes revendiqués (eaux intérieures, mer territoriale, eaux archipélagiques) est également incertaine ».
De multiples incidents ont émaillé les relations régionales depuis – en mai 2011 par exemple entre Vietnam et Chine, peu de temps après entre les Philippines et la Chine (engagement naval, intrusion chinoise dans les eaux territoriales des Philippins, etc). Les Etats-Unis, par la voix d’Hillary Clinton, rappelaient alors que s’ils ne prenaient pas partie sur le différend en mer de Chine du Sud, ils honoreraient leurs accords de défense avec les Philippines, ce qui irritait les Chinois, comme les irritait le rapprochement entre le Vietnam et les USA, que nous avions remarqué ici (5). De fait, la Déclaration sur la conduite des parties en mer de Chine méridionale, signée en 2002, confirmée en 2006 par une déclaration commune à l’occasion d’un sommet de commémoration de la coopération Chine ASEAN tenu à Nanning en Chine, n’étaient-elles pas respectées.
« Nous nous engageons à effectivement mettre en oeuvre la Déclaration sur la conduite des parties en mer de Chine méridionale et de travailler à l’adoption finale, sur la base d’un consensus, d’un code de conduite en mer de Chine, qui renforcerait la paix et la stabilité dans la région », pouvait-on y lire (6).
Au rebours de cet engagement – et en dépit de la convention internationale sur le droit de la mer (Montego Bay) ratifiée par la Chine en 1996, Pékin a choisi de refuser les relations multilatérales pour tenter, en face-à-face avec des voisins moins puissants, d’imposer ses revendications exorbitantes. Les conséquences en sont une paralysie de l’ASEAN, remarque encore Rémi Perelman (7) : le Cambodge qui « assure cette année la présidence tournante de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) et, à ce titre, celle de la récente réunion ministérielle (ASEAN Ministerial Meeting, AMM, Phnom Penh, 9-13 juillet) », s’est fait le porte-parole de Pékin (en retour « d’avantages obtenus » Hun Sen, au pouvoir depuis 1985 et « initialement hostile à Pékin (…) est devenu un auxiliaire de la politique étrangère chinoise ».
« Il a refusé d’inclure dans la rédaction du communiqué final la position des Philippines et du Vietnam dans leur dispute avec la Chine quant à la souveraineté des îles de la mer de Chine du Sud. En conséquence, fait sans précédent, il n’y a pas eu de communiqué conjoint ». L’Association s’en trouve durablement affaiblie parce que paralysée, son projet de marché commun du Sud-Est asiatique à l’horizon 2015 compromis. « Il y a fort à parier que, face à ce puissant partenaire économique (chinois) mais cauchemar stratégique, certains gouvernements de la région vont vouloir resserrer leur partenariat avec Washington », continue Rémi Perelman. « Alors que la qualité de sa présidence avait été remarquée en 2003, le Cambodge a dépouillé l’ASEAN de sa neutralité (…). Un risque pour la stabilité régionale, à moins qu’un leadership nouveau n’apparaisse à la faveur de cette crise. Celui de l’Indonésie, appuyée par l’Australie, pourrait rallier bien des suffrages ».
Justement, Washington annonce d’ici à 2020 un basculement de sa marine à 60% dans le Pacifique Ouest et d’une façon générale un recentrage de sa politique sur l’Asie – ce qui encourage Hanoï (Vietnam) et Manille (Philippines) à tenir bon sur leurs positions. Pékin craint-il que l’ASEAN ne penche vers Washington ? Qu’attendent les Chinois de leur crispation actuelle, autant sur la mer de Chine du Sud qu’autour des îles Diaoyu (Senkaku) qu’ils disputent aux Japonais ? Les tensions ainsi provoquées ne serviraient-elles pas à masquer des difficultés intérieures, dues aussi bien à un fort ralentissement économique qu’au transfert en cours du pouvoir politique ? Yan Rousseau relève, pour les Echos (9) la remarque d’un expert chinois, Zhang Jifeng : « Le potentiel du marché chinois est toujours fascinant pour les entreprises japonaises, mais ces dernières pourraient commencer à s’inquiéter de leur sécurité en Chine. Par ailleurs, le coût faible des ressources humaines n’est plus l’atout primordial du marché chinois. Il est donc probable que des entreprises japonaises s’orientent progressivement vers les pays de l’Asie du Sud-est ».
« La tendance est déjà enclenchée. Depuis 2006, l’investissement direct des entreprises japonaises dans les pays de l’ASEAN dépasse celui constaté en Chine : 8,9 milliards de dollars contre 7,2 milliards en 2010 (…). Dans le même temps, la Thaïlande et l’Indonésie, qui affichent des coûts salariaux faibles et des infrastructures en constante amélioration, fascinent de plus en plus. Sur les sept premiers mois de 2012, les investissements japonais ont bondi en glissement annuel de 120% dans le premier des deux pays ». Pas très prudente, ni rationnelle, donc, la position chinoise – sauf à penser que la passion nationaliste qui a saisi le pays sert le Parti, où les divisions persistent à la veille du 18e Congrès, même si le futur dirigeant Xi Jinping est réapparu en public le 15 septembre dernier après une éclipse de quinze jours bourdonnants de rumeurs. Hu Jintao, réticent à quitter le pouvoir, pousserait les feux en se montrant indispensable pour contrôler l’armée.
Toute à son bras de fer en interne, la Chine manierait donc pour l’heure l’émotion populaire à usage personnel. Mais les défis qui l’attendent, chez elle où la population est moins patiente, comme à l’extérieur, ne font pas de ses gestes d’humeur ni de revendications territoriales léonines une politique durable…

Hélène Nouaille


Cartes :
Iles Senkaku (en japonais) ou Diaoyu (en chinois) avec les frontières maritimes revendiquées : http://www.francetv.fr/geopolis/sites/geopolis/files/styles/ftvi_media_embed_paysage/public/images/photos/2012/09/senkaku_original.jpg
Iles Paracel et Spratleys : http://patrick.doan.pagesperso-orange.fr/images/spratly95.jpg
Réserves de gaz et de pétrole (Spratleys) : http://www.globalsecurity.org/military/world/war/images/schinasea.gif
Occupation des îles Spratleys: http://www.globalsecurity.org/military/world/war/images/spratmap.gif
Principales routes maritimes en mer de Chine : http://www.southchinasea.org/files/2011/08/sealanes.gif

 

Notes :
(1) Libération/AFP, le 19 septembre 2012, Afflux de navires chinois autour des îles Senkaku/Diaoyu http://www.liberation.fr/monde/2012/09/19/afflux-de-navires-chinois-autour-des-iles-senkakudiaoyu_847340
(2) Asie 21 n° 54, septembre 2012, Remi Perelman, Sansha, une nouvelle « ville » en mer de Chine du Sud
http://asie21.com/asie/index.php?option=com_content&view=article&id=492:chine-sansha-une-nouvelle-l-ville-r-en-mer-de-chine-du-sud&catid=36:chine&Itemid=64
(3) Léosthène n° 261/2006, le 2 décembre 2006, Iles Spratley : dispute entre dragons en mer de Chine (accès libre) http://leosthene.fr/spip.php?article514
(4) Le Monde diplomatique, mars 1996, Virginie Raisson, Fantasmes de conflit en mer de Chine méridionale http://www.monde-diplomatique.fr/1996/03/RAISSON/2477
(5) Voir Léosthène n° 316/2007, le 27 juin 2007, Vietnam : accord américain aux portes de la Chine http://leosthene.fr/spip.php?article642
(6) ASEAN, 2006, Joint Statement of ASEAN-China Commemorative Summit (point 14) http://www.aseansec.org/18894.htm
(7) Asie 21 n° 54, septembre 2012, Cambodge : pour le compte de Pékin, Phnom Penh  paralyse l’ASEAN
http://asie21.com/asie/index.php?option=com_content&view=article&id=491:pour-le-compte-de-pekin-phnom-penh-paralyse-lasean-septembre-2012&catid=49:cambodge&Itemid=77
(8) Les Echos, le 18 septembre 2012, Yan Rousseau, correspondant à Tokyo, Les violences pourraient accélérer le redéploiement des investissements japonais en Asie du Sud-Est http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/0202274923741-les-violences-pourraient-accelerer-le-redeploiement-des-investissements-japonais-en-asie-du-sud-est-363254.php