« La Russie va envoyer quatre navires de guerre supplémentaires en mer Méditerranée, a indiqué le ministère russe de la Défense, alors que la crise empire en Syrie et que Moscou prend des mesures pour une éventuelle évacuation de ses ressortissants. Les navires de transport de troupes Kaliningrad, Chabaline, Saratov et Azov doivent rejoindre le patrouilleur Smetlivyi et d’autres navires de ravitaillement déjà sur place, selon le ministère, cité par les agences russes ». La dépêche de l’AFP (1), relayée par l’ensemble de la presse, était complétée par l’annonce d’une évacuation par avion d’une centaine de personnes. La situation syrienne s’aggrave.Mais au contraire des espoirs exprimés aussi bien à Washington qu’en Europe, Moscou n’a jamais retiré son soutien à l’Etat syrien, si elle a assorti son aide de remarques critiques. Ainsi, Dimitri Medvedev le 27 janvier dernier : Bachar el-Assad « aurait dû agir beaucoup plus vite et inviter l’opposition pacifique qui était prête à s’asseoir à la table des négociations avec lui. C’est une grave erreur de sa part, peut-être fatale. Il me semble que ses chances de maintien (au pouvoir) s’amenuisent de jour en jour ». Fermement opposés à toute intervention étrangère en Syrie, les Russes continuent d’appeler au dialogue entre le gouvernement de Damas et les oppositions, recevant les uns et les autres, intervenant auprès des partenaires régionaux, dont la Ligue arabe.
Que craint donc la Russie d’un effondrement du pays ?
Les conséquences d’une éventuelle prise de pouvoir à Damas par les éléments islamistes sur les régions charnières du Caucase, et au-delà, de l’Asie centrale (voir la carte). Bien sûr il y avait eu, à l’issue du sommet américano-russe de Moscou en 2002, un accord entre les deux pays, convenant de « leur intérêt commun dans le Caucase du Sud et en Asie centrale pour la défense de la stabilité, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes les nations dans ces régions ». Puis il y a eu l’invasion de l’Irak en 2003 et les mouvements divers des pays de la région, les uns se rapprochant de Washington (Géorgie, Azerbaïdjan), les autres regardant avec prudence les ambitions américaines. En retour, la Russie consolide dès 2004 l’Organisation du pacte de sécurité collective des pays de la CEI (Arménie, Kazakhstan, Kirghizie, Tadjikistan et Biélorussie) et celle du groupe de Shanghai (Russie, Kirghizie, Tadjikistan, Ouzbékistan, Chine), un « recours automatique à la force » évoqué en cas d’agression extérieure contre l’un des signataires du traité.
L’enlisement américain en Irak freine les ardeurs américaines sur la périphérie russe mais pas le développement de mouvances radicales.
« Depuis l’effondrement de l’URSS (1991), un processus de réislamisation est en cours dans les Républiques musulmanes de l’ex-URSS et de la présente Fédération de Russie. Dès 1990-91, on a assisté dans les Républiques du Caucase à une véritable explosion de construction ou réouverture de mosquées, à la restauration des lieux saints, à la création d’institutions islamiques, à la multiplication d’écoles (madrasa) puis d’instituts islamiques ou de publications (notamment des traductions du Coran), à un certain retour des pratiques religieuses (entre autres du pèlerinage à la Mecque) » constatait en 2006 Sylvie Gangloff pour la revue du CEMOTI (2). Dans le même temps, l’armée russe se battait à nouveau en Tchétchénie, la première guerre (1994 1996) reprise en 1999 (jusqu’en 2009) alimentant l’instabilité dans toute la région, sans que les éléments radicaux, présents au Daghestan par exemple, ne soient éliminés : les attentats terroristes se sont multiplié en 2012 au Daghestan et en Ingouchie voisine, justifiant l’arrivée d’une armée russe.
Ici comme ailleurs, la Russie a dû affronter les influences « étrangères », qui ont apporté leur soutien aux combattants « influence directe via financement, entraînement ou armement, ou indirecte via la formation des jeunes qui retournent ensuite au pays ». Aujourd’hui en outre, les massacres des belligérants islamistes en Syrie contre les minorités non musulmanes ont poussé à l’exil 700 000 personnes dont beaucoup originaires du Caucase – dont les Tcherkesses (environ 100 000). Leur demande de retour en Russie n’a pas reçu un accueil favorable à Moscou. Rappelons que la Syrie a été un refuge pour nombre de persécutés (Tcherkesses, Arméniens…) et qu’y cohabitaient en paix de multiples ethnies et religions (dont des chrétiens orthodoxes). Au-delà des Occidentaux, et des financements du Qatar et de l’Arabie Séoudite (sunnites) les pays voisins interfèrent dans la guerre syrienne : l’Azerbaïdjan a ainsi été violemment pris à parti par l’Iran, chiite et allié de la Syrie, pour avoir l’an dernier fourni de l’aide aux « rebelles » syriens.
Ajoutons à ce paysage que, au Caucase comme en Asie centrale « l’influence “étrangère” se pose en termes religieux (influence du radicalisme religieux, concurrence entre divers mouvements/mouvances religieuses) mais aussi en termes politiques : influence d’un État face à celle d’un autre (et notamment l’influence turque face à l’influence iranienne). Enfin, notons que ces États ne contrôlent pas nécessairement tous les mouvements religieux qu’ils abritent ». Et encore, situation décrite en 2006 qui s’est aggravée, que « les conditions économiques et sociales désastreuses, les conflits, la réponse inadéquate du clergé traditionnel aux nouveaux défis de l’après communisme et l’activisme de cercles musulmans radicaux financés de l’étranger ont donc formé un terreau favorable à la montée d’un islamisme radical ». Or les Russes ont vu, dans leurs propres Républiques (Tchétchénie), comment les éléments radicaux une fois au pouvoir (1997 1998) imposaient leurs pratiques (voile pour les femmes, ban sur l’alcool et les cigarettes etc).
Comment aussi ils déstabilisent les républiques de la Fédération russe voisines (Daghestan, Ingouchie, Ossétie du Nord).
Et malgré le renforcement de l’Organisation de Shanghai (3), il suffit de dire que les frontières sud de l’Asie centrale jouxtent l’Iran et l’Afghanistan (voir la carte) et qu’une variété mouvements islamistes radicaux y sont présents (4) pour comprendre la prudence attentive de Moscou dans la perspective d’un retrait américain des champs de bataille afghans. Sans oublier que Washington rêve de prendre pied de façon durable dans une région stratégique et gorgée d’hydrocarbures. On comprend donc la continuité de la position russe – telle que l’exprimait encore le président Poutine en décembre dernier, à l’issue du sommet Russie Union européenne : « En ce qui concerne la Syrie, notre position est bien connue. Nous ne défendons pas l’actuel leader syrien, mais nous pensons que pour trouver des accords de long terme, nous devons d’abord nous mettre d’accord sur ce qui adviendra en Syrie dans le futur, comment y seront assurés les intérêts de tous ses citoyens, de tous les groupes ethniques et religieux, comment le pays sera gouverné. Ensuite seulement nous pourrons commencer à mettre un plan en place (…). Nous n’accepterons pas que les changements en Syrie provoquent le chaos que nous voyons ailleurs dans la région ».
On oublie peut-être que les Russes connaissent bien le monde musulman, pour abriter 15 à 20 millions de citoyens dont l’Islam est la religion en majorité dans le Caucase du Nord, pour être présents depuis plus de 70 ans en Asie centrale, avoir été alliés à des régimes arabes progressistes dans les années soixante et soixante-dix – et pour avoir guerroyé en Afghanistan. La Russie contemporaine n’est pas sans mémoire longue. Plus près de nous, elle a vu les conséquences des interventions étrangères avec les « révolutions de couleur » dans sa périphérie à l’ouest (Ukraine, Géorgie…). Et ce qu’elle voit aujourd’hui en Libye, élimination de Mohamad Kadhafi au-delà du mandat onusien comprise, dislocation de l’Etat et chaos consécutif, ne la porte pas à l’optimisme quant à la situation syrienne. Ses inquiétudes ont donc une assise solide, qui dépasse l’accès au port de Tartous ouvert à ses navires de guerre. Dans ces conditions, il faudra plus qu’une déclaration commune russo-américaine sur la nécessité  de « promouvoir un processus de transition politique viable » (dimanche 17 février dernier) pour faire bouger la ligne du Kremlin.
Pour les Syriens, le mieux serait de choisir par eux-mêmes comment ils se libèrent de l’enfer.

Hélène Nouaille

Cartes : Les pays du Caucase et de l’Asie centrale sur le flanc sud de la Russie http://www.institutidrp.org/cartes/carte_caucase.jpg
Arménie, Azerbaïdjan, Daghestan, Tchétchénie… http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a3/Tchetchenie.png
Diversité ethnique et religieuse dans le Caucase http://a397.idata.over-blog.com/4/39/96/34/Caucasus_Religious_Composition_sm.jpg
L’islam en Asie centrale http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/ezflow_site/storage/images/docfr7/cartes/religions/c000896-l-islam-en-asie-en-2006/443825-7-fre-FR/L-islam-en-Asie-en-2006_large_carte.jpg

 

Notes :
(1) Le Figaro/AFP, le 19 février 2013, Syrie : la Russie va envoyer quatre navires de guerre supplémentaires en mer Méditerranée http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/02/19/97001-20130219FILWWW00347-4-navires-russes-en-plus-en-mediterranee.php
(2) CEMOTI (cahiers d’étude sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien), n° 38/2006, Sylvie Gangloff, Islam au Caucase http://cemoti.revues.org/1532
(3) Aux cinq fondateurs (Chine, Russie, Kirghizie, Tadjikistan, Ouzbékistan), se sont adjoints des membres observateurs (Afghanistan, Inde, Iran, Mongolie, Pakistan).
(4) Lieutenant-colonel (e.r) Renaud FRANÇOIS, chercheur associé à l’ESISC, 22 mars 2010, Asie centrale : entre mythes et réalités, l’état de la menace islamiste http://www.esisc.org/upload/publications/analyses/asie-centrale-entre-mythes-et-realites-letat-de-la-menace-islamiste/11.%20ASIE%20CENTRALE,%20ENTRE%20MYTHES%20ET%20REALITES.pdf