Qu’est-ce qui se joue autour de l’Ukraine qui ramène ce pays charnière entre la Russie et l’Europe occidentale dans l’actualité ?
C’est que l’Ukraine a obtenu, à la fin du mois de mai, le statut d’observateur au sein de l’Union douanière Biélorussie Kazakhstan Russie lancée en juillet 2012 avec pour objectif une Union économique eurasienne qui devrait voir le jour en 2015, et qui avance sans bruit. Dans le même temps, Kiev travaille à obtenir de l’Union européenne un accord d’association et de libre-échange qui pourrait être signé à Vilnius, fin novembre 2013 – si les conditions posées par l’UE sont remplies, dont l’élargissement, dont Kiev ne veut pas, de l’ancien Premier ministre Ioulia Timochenko, incarcérée depuis août 2011 et condamnée à sept ans de prison pour abus de pouvoir.Une situation de tension qui n’a rien d’inédit, mais qui dit bien des choses sur les ambitions et les desseins particuliers des partenaires en cause, qui ne partagent pas, même au sein de l’UE, les mêmes intérêts. « La question d’Ukraine est un problème international témoin » écrivait déjà en 1938 l’historien René Martel (1). « Elle apparaît, en général, quand de profonds remaniements se produisent en Europe, quand un ordre nouveau s’instaure, quand l’équilibre des forces se modifie au centre ou à l’est du continent. Et il en est ainsi depuis trois cents ans ». Rien d’anodin en effet dans ce qui s’est joué en Ukraine. C’est en 1654, après la dislocation du grand royaume de Pologne (1569), que l’Ukraine s’allie « à la naissante Moscovie ». Et porte « le coup fatal à la domination polonaise tandis qu’elle contribuait à faire de la Russie une grande puissance européenne, bouleversant ainsi tout le statut de l’Europe orientale ».
Les dirigeants d’aujourd’hui sont parfaitement conscients de leur position et le disent clairement. Ainsi le 7 juin dernier le ministre ukrainien des affaires étrangères, Leonid Kojara, auquel le journaliste Piotr Smolar demandait, pour Le Monde (2), si, en courant deux lièvres à la fois, l’Ukraine « continuait, en somme, à jouer Bruxelles contre Moscou, ou le contraire, en fonction du moment ». Sa réponse est limpide : « C’est un jeu de balancier, c’est vrai. Il y a eu énormément de déclarations de dirigeants russes nous invitant à rejoindre l’Union douanière. Mais cela ne signifie pas que l’Ukraine exerce un chantage vis-à-vis de l’UE. Nous ne faisons que suivre nos intérêts nationaux. Nous nous devons d’entretenir de bonnes relations avec l’UE comme avec la Russie ». Et ces intérêts nationaux se déclinent encore différemment à l’intérieur de l’UE.
Parce que, rappelait encore le ministre ukrainien, l’Allemagne est, avant l’Italie, le premier partenaire de l’Ukraine dans l’UE (80 milliards de dollars d’échanges en 2011).
Justement, l’Allemagne, qui travaille à donner de l’espace à l’Est à son industrie et à trouver de nouvelles terres de sous-traitance à bas coût, est inquiète. On sait l’ancrage  de l’Ukraine à la Russie pour son approvisionnement en gaz. Or, nous apprend le cercle de réflexion allemand German Foreign Policy (3), l’objectif de Berlin est « de briser la dépendance de Kiev au gaz naturel russe, en renversant les flux des gazoducs existants pour livrer (à l’Ukraine) de grandes quantités de gaz venues de l’Ouest. Cependant, ces efforts – soutenus aussi par le commissaire européen à l’énergie, l’Allemand Günter Oettinger, – n’avancent pas assez vite ». Bien que la Pologne et la Hongrie collaborent à ce plan (qui intéresse « spécialement les compagnies allemandes Ferrostaal et RWE »), « les livraisons via la grande capacité des gazoducs slovaques seraient nécessaires ». Or Bratislava, qui a « probablement » des accords avec Gazprom, n’y voit pas d’urgence. Concurrencer les 45 milliards de m3 livrés en 2011 par la Russie à l’Ukraine n’est pas pour demain.
Or l’Allemagne est si concernée par ce quelle conçoit comme son « espace élargi » qu’elle est prête à céder du terrain, en particulier à l’endroit de Ioulia Timochenko, selon German Foreign Policy : « Les cercles d’affaires allemands ont averti (…) que les exigences ne devaient pas être exagérément maintenues, et même si nécessaire retirées, pour éviter de perdre complètement l’Ukraine au bénéfice de la Russie ».
En effet, pendant ce temps, la Russie travaille à ce qui est pour l’instant son Union douanière en s’inspirant, si l’on suit les analystes russes, de l’expérience européenne pour en éviter les travers. Bien sûr, écrit Alexeï Nikolsky pour Ria Novosti (4), « l’Ukraine représente un immense marché, un pays au fort potentiel agricole, un intermédiaire énergétique, disposant d’une industrie majoritairement obsolète mais qui reste attrayante dans certains secteurs. Un avant-poste géopolitique également. Et même si en principe l’Union eurasienne n’est pas axée sur ce point, cet élément est très puissant dans la conscience russe ». Mais lorsque se posent les questions d’intégration, de modèle de coopération, de structure institutionnelle supranationale, apparaît la question épineuse de l’adhésion des peuples. En effet, « les projets d’intégration ne sont pas très amis avec la démocratie (…). En fait, l’intégration européenne n’a jamais été démocratique : le projet était élitiste depuis le départ ».
Si la Commission économique eurasiatique se voit bien en moteur d’intégration, « les capitales ne sont pas encore prêtes à lui reconnaître ce droit », d’une part. Et puis il y a la question du « rapport entre l’approfondissement et l’expansion du projet d’intégration. Les Européens s’y sont retrouvés confrontés 15 ans après la création de la Communauté économique européenne (CEE) et plus de 20 ans après l’apparition de l’idée ». Néanmoins, pour les Russes, dont la vison historique et géopolitique dépasse incontestablement les simples contingences économiques – et qui savent qu’ils n’ont plus, pour l’heure, de pilier à l’Ouest pour contenir les ambitions allemandes alors que l’équilibre des forces se modifie au centre et à l’est du continent – le jeu en vaut la chandelle. Et nous voyons Moscou « chercher tous les moyens permettant de faire adhérer l’Ukraine : la pression, les concessions, les promesses ».
Courtisée par deux côtés, que dit l’Ukraine ?
D’une part, que « l’essentiel n’est pas d’intégrer l’Union douanière, mais d’éviter de se désintégrer ». Qu’il faut être réaliste, « nos secteurs stratégiques restent très intégrés dans l’économie de l’Union. Les avions Antonov sont produits à 50 % en Ukraine, le reste l’étant en Russie, au Kazakhstan et en Ouzbékistan. Cela concerne aussi l’industrie spatiale, avec des programmes communs, ou la coopération dans l’industrie militaire ». Que si l’accord de libre-échange avec l’UE n’était pas signé en novembre « on manquerait une occasion historique unique », certes, et que « l’intégration européenne figure dans la législation ukrainienne ». Mais que le statut le d’observateur au sein de l’Union douanière « ne contredit pas nos engagements devant l’Union européenne ». Quant à une intégration dans une Union eurasienne, « ça peut l’être, ou pas ». Ce qui laisse le champ européen, au sens historique, dans une problématique qui dure « depuis trois cents ans ».
Avec au centre l’Ukraine dont le ministre des Affaires étrangères Leonid Kojara résume au fond, avec un sens très gaullien, parfaitement la position : son pays n’a pas d’amis, mais des intérêts.

Hélène Nouaille

Cartes : On voit par ces deux cartes le chemin des gazoducs (Pologne, Hongrie) et l’importance de la Slovaquie, traversée par le Brotherhood : http://www.courrierinternational.com/files/illustrations/cartes/987-EuropeGazoduc.gif http://www.courrierinternational.com/files/illustrations/cartes/2010/04/1016-Europe-Gazoducs.jpg
Le continent européen : http://www.lib.utexas.edu/maps/europe/europe_ref_2007.jpg

 

Notes :
(1) René Martel. Le problème de l’Ukraine. In: Politique étrangère N°6 – 1938 – 3e année pp. 551-564. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_1938_num_3_6_5690
(2) Le Monde, le 7 juin 2013, Piotr Smolar, Ukraine : « L’intégration européenne est notre objectif stratégique » http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/06/07/ukraine-l-integration-europeenne-est-notre-objectif-strategique_3426088_3214.html
(3) German Foreign Policy, le 5 juin 2013, Struggle for the Ukraine http://www.german-foreign-policy.com/en/fulltext/58540
(4) Ria Novosti, le 30 mai 2013, Alexeï Nikolsky, Union eurasienne et problèmes européens http://fr.ria.ru/tribune/20130530/198428618.html