Quant à la position française sur la Syrie, « je crois vraiment que cette stratégie de la mouche du coche que nous avons n’est pas du tout adaptée ; nous faisons notre travail au Mali, nous devons le faire valoir (…). Nous ne pouvons pas traiter tout le terrorisme mondial. Nous pouvons en traiter notre part. Et notre part, pour l’instant, elle est au Mali » (1). L’ancien député européen et vice-président de l’UDF Jean-Louis Bourlanges, qui prêchait avec force, le 8 septembre dernier, le réalisme diplomatique, pensait-il plus largement à l’évolution de la situation dans tout le Sahel et au-delà, vers le Sud ? Parce que la France y est directement concernée. Les groupes fondamentalistes chassés du Mali et réfugiés dans le sud abandonné d’une Libye explosée essaiment dans les pays voisins, par les routes traditionnelles des caravanes, vers le sud.Soyons clairs : l’intervention française au Mali a empêché de justesse qu’un sanctuaire pour organisations terroristes ne s’établisse à cinq heures d’avion des côtes européennes, pour ne rien dire, parce qu’il est évident, de l’effet perturbateur de cette mainmise sur la région tout entière. Le soutien de nos voisins, au cas par cas, n’a pas dissimulé l’absence de l’Union européenne en tant que telle. La raison en est probablement que l’UE, depuis la fin de la guerre froide (1991) a privilégié la coopération et les aides économiques sur la gestion des conflits et que, toute à sa rhétorique de « bonne gouvernance » et de « soft power », elle a négligé la réalité du terrain. Qui est l’incapacité des Etats désintégrés ou faillis – pour des raisons diverses – d’assurer l’ordre.
Outre que le chaos qui s’ensuit rend inopérantes les aides de l’UE (premier intervenant en Afrique dans ce domaine), il a une incidence directe sur l’Europe : migration incontrôlée de populations persécutées et/ou sans avenir dans leur pays, développement de la criminalité organisée (trafics en tout genre, dont la drogue, les armes et les trafics humains), multiplication encore de groupes terroristes s’attaquant directement aux intérêts et aux résidents européens en Afrique et menaçant, à partir du sol africain conquis, d’intervenir sur le sol européen, en posant au passage des problèmes multiples à nos partenaires d’Afrique du Nord, Maroc, Algérie et comme on le voit, Tunisie. La menace est majeure : la Chine, les Etats-Unis, voire le Brésil (pour l’Afrique australe), qui défendent leurs propres intérêts, ne soufrent d’aucune proximité géographique.
Or le désordre grandissant à partir du sud libyen laissé à une constellation de groupes mafieux, agrégeant dans des configurations mouvantes militants fondamentalistes ou groupes ethniques en rébellion. Lesquels contaminent la région vers le sud au-delà de la zone sahélienne. Au Tchad, le président Idriss Deby, dont les troupes ont combattu aux côtés des Français au Mali dans l’Adrar des Ifhôgas, tient le terrain. Mais l’anarchie règne à la frontière sud du Tchad, en Centrafrique précisément, pays grand comme la France, inégalement peuplé de moins de 5 millions d’habitants d’ethnies diverses (voir la carte), enclavé au cœur de l’Afrique, où s’est illustré en son temps le président (1966-1976) autoproclamé « empereur » (1976-1979) Jean Bedel Bokassa, originaire du sud du pays, où vivent les « gens du fleuve ».
Riveraine du Tchad, du nouveau et instable Soudan du Sud, du Cameroun, du Congo Brazzaville et de la République démocratique du Congo, la République centrafricaine (RCA) est en plein chaos. Une coalition improbable d’ethnies rivales (Seleka) a réussi à chasser en mars dernier le président François Bozizé et à prendre la capitale Bangui avec pour conséquence la déliquescence d’un Etat déjà faible : « Il est plus que temps d’agir en Centrafrique », déclarait cet été, le 27 août dernier, François Hollande lors de la conférence des ambassadeurs (2). « Ce pays est au bord de la “somalisation”. J’ai rencontré les ONG qui y travaillent. Elles font un travail admirable. Le bilan est accablant. 60 000 enfants risquent de mourir de malnutrition. Un million et demi d’habitants sur 5 millions sont déplacés ».
Aucune surprise ici, si l’on veut bien suivre l’observateur (engagé) de l’Afrique Bernard Lugan, qui écrivait dès janvier 2013 : « En RCA, par le passé, la France a régulièrement joué le rôle d’arbitre, évitant ainsi au pays une évolution à la « libérienne ». Depuis l’abandon des bases de Bouar et de Bangui-Mboko, Paris qui ne dispose plus d’implantations permanentes en RCA, y entretient ponctuellement des contingents à effectifs variables. Renforcés depuis le mois de décembre et portés à 600 hommes, ils sont, selon François Hollande, uniquement destinés à assurer la sécurité des expatriés résidant dans le pays. C’est d’ailleurs parce que Paris a annoncé que ses forces ne voleraient pas à son secours que les partisans du général Bozizé ont attaqué l’ambassade de France » (3).
Chaos il y a, avec des développements divers.
L’homme porté au pouvoir par la coalition Seleka, président de transition, Michel Djotodia, a pris la décision… de dissoudre le mouvement. « La grosse inquiétude est de savoir comment cette dissolution peut s’appliquer » résume le quotidien béninois la Nouvelle Tribune (4). « La Seleka est composée de 25 000 combattants, dont 20 000 ralliés de la dernière heure au moment du siège de Bangui le 24 mars dernier. Autant de combattants qui sont pour la plupart fidèles aux chefs mafieux de ce regroupement qui ont des territoires sous leur contrôle ». Pour Guinée Conakry Infos, « Michel Djotodia ouvre un redoutable front à l’intérieur même de la Centrafrique. Dans la mesure où les rebelles voudront certainement lui faire payer cette trahison qui ne dit pas son nom. Pour cela, ils pourraient poursuivre dans la logique du maintien de l’anarchie qu’ils font déjà régner sur le pays » (4).
Et la presse africaine d’évoquer l’aide nécessaire de l’Union africaine (« avec le Tchad aux premières loges ») et celle de la Force multinationale des Etats d’Afrique centrale. Si on laisse là la complexité d’une situation intérieure précaire, qu’est-ce qui est à l’œuvre ? Le risque est que profitant de l’anarchie (5), du mécontentement et du désarroi des populations, les groupes terroristes fondamentalistes regroupés au sud de la Libye ne trouvent des appuis dans le pays, où entre 8 et 10% de la population est de religion musulmane. On sait que des contacts ont été pris avec certains éléments de la Seleka, comme des liens ont été tissés avec le Boko Haram (“Peuple engagé dans la propagation de l’enseignement du Prophète et du jihad”) au Nigeria voisin du Cameroun et producteur de pétrole (170 millions d’habitants). La RCA serait une base arrière commode.
Concluons : la France à elle seule ne peut traiter ni l’instabilité africaine, si tout le terrorisme. Elle a par sa position historique des « partenaires naturels » (le mot est de Roland Hureaux) et une responsabilité, celle d’assurer « sa part », avec lucidité, dans les conditions d’une réalité qui voit l’Union européenne renâcler à assurer la sienne et les instances de sécurité africaines hésitantes et souvent en manque de moyens. Encore faut-il définir clairement une politique, ses buts et ses limites. « A force de tergiverser sur le cas centrafricain, François Hollande le chef de l’Etat français finit par être illisible » écrit la presse centrafricaine (6). « Et beaucoup de s’interroger sur sa stratégie pour ce pays, au moment où il veut se lancer dans une guerre exogène en Syrie ». En Centrafrique, « l’Etat de droit qui déjà avant ne dépassait pas des limites de Bangui la capitale, depuis l’arrivée de la junte Seleka au pouvoir, se voit actuellement quotidiennement bafoué par des prédateurs étiquetés Seleka dans les grandes villes de province où ils font la loi à leur guise, rendant les populations taillables et corvéables à souhait ».
Et d’ajouter : « L’islamisation rampante du pays n’est pas fantasme de journalistes mais bien une réalité prenant corps, à Bossangoa et ailleurs ».

Hélène Nouaille
 

Cartes :
La poudrière du Sahel (Cécile Marin, mai 2013) http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/sahelpoudriere
Routes traditionnelles des caravanes http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/2a/Commerce_transsaharien.jpg
La Centrafrique et ses voisins http://www.sangonet.com/Hibiscus/hibiscusBEAx2.jpg
Les forces françaises en Afrique (novembre 2012) http://www.lefigaro.fr/medias/2012/11/11/4f5f1c44-2bf5-11e2-b271-aed3f1fa7ead-493×270.jpg
Les ethnies en Centrafrique http://www.gitpa.org/Image/RCA-Ethnies.jpg
Le Boko Haram au Nigeria http://www.humanite.fr/sites/default/files/vignettes/2013-04-19nigeria-boko-haram.jpg
 

Notes :
(1) France culture, l’Esprit public, le 8 septembre 2013, L’intervention en Syrie http://www.franceculture.fr/emission-l-esprit-public-l-intervention-en-syrie-2013-09-08-0
(2) François Hollande, XXIe conférence des ambassadeurs, le 27 août 2013 http://www.elysee.fr/declarations/article/allocution-du-president-de-la-republique-a-l-occasion-de-la-conference-des-ambassadeurs/
(3) Bernard Lugan sur le blog realpolitik, le 7 janvier 2013, Centrafrique : la non intervention française peut-elle déboucher sur le chaos ? http://www.realpolitik.tv/2013/01/centrafrique-la-non-intervention-francaise-peut-elle-deboucher-sur-le-chaos/
(4) RFI, le 16 septembre 2013, La Centrafrique avec la dissolution de la Seleka http://www.rfi.fr/emission/20130916-une-centrafrique-dissolution-seleka
(5) RFI, le 17 septembre 2013, En Centrafrique, à Bossangoa, la peur s’est emparée de la population http://www.rfi.fr/afrique/20130917-centrafrique-bossangoa-peur-s-est-emparee-population
(6) La Nouvelle Centrafrique, le 5 septembre 2013, Gilles Deleuze, François Hollande, son pas de deux en Centrafrique http://www.lanouvellecentrafrique.info/francois-hollande-son-pas-de-deux-en-centrafrique/