« S’il était dans l’intention de l’Ouest de rapprocher la Russie et la Chine, l’une étant une superpuissance riche en ressources naturelles (même si “quelque peu” corrompue), l’autre une formidable machine à produire à faible coût (même si elle a “quelque peu” de mal avec l’allocation du capital et la maîtrise des bulles de crédit) – et, ce faisant, de marginaliser le dollar et d’encourager le commerce bilatéral en rouble et en yuan – alors il est certain que les choses “vont dans le bon sens” » (1). Sous la signature générique de Tyler Durden, des spécialistes de Wall Street analysent pour le site américain Zero Hedge le protocole d’entente sur le gaz passé entre la Russie et la Chine – protocole qui pourrait être signé par Vladimir Poutine lors de sa visite à Pékin, en mai prochain (2).Et, ajoute-t-il, « pendant que l’Ouest s’occupe à suivre jour après jour les développements en Ukraine (…), la Russie pense une fois de plus avec trois coups d’avance… et fait quelques pas vers l’Est ». De quoi s’agit-il ? De livrer à la Chine 38 milliards de m3 de gaz dans cinq ans – plus que ce que Gazprom livre aujourd’hui à l’Allemagne. Un engagement sur trente ans. Sachant que la Chine a surpassé l’Allemagne dès l’année dernière en tant que plus gros acheteur de pétrole brut russe (contrats Rosneft). Les négociations auront duré plusieurs années : chacun, Chine et Russie, tentant de protéger ses propres intérêts, qui ne sont pas semblables. La Russie a publié en 2010 sa stratégie jusqu’en 2030 (voir document en bas de page). Elle examine à la fois les équilibres entre ses ressources (gaz, pétrole, charbon, électricité, nucléaire, etc.), leur rentabilité, la sécurité énergétique du pays, le développement des régions russes, la politique étrangère, l’insertion russe dans le marché énergétique mondial – le tout en fonction des variations économiques et géopolitiques.
Bien sûr, analysait en avril 2013 Martin Zoller (3), « la demande de gaz rapidement croissante de la Chine représente une opportunité inédite pour la Russie, non seulement en termes d’expansion de marché mais aussi pour le développement de ses réserves de gaz de l’extrême Est du pays ». En effet, « le développement de ses champs géants encore inexploités demande un marché de taille suffisante pour justifier les coûts des infrastructures ». Mais jusqu’ici, la Chine tentait d’abord d’exploiter ses propres ressources (pétrole et charbon, les centrales thermiques étant d’une exploitation aisée), tout en relançant un programme de plusieurs dizaines de centrales nucléaires et, en appoint, des énergies renouvelables (solaire et éolien). Croissance de la demande et niveau de pollution aidant, Pékin se voit contraint de diversifier ses sources d’approvisionnement : or le gaz est une bonne solution pour produire de l’électricité. L’exploitation du gaz de schiste n’ayant pas donné les résultats espérés, l’offre russe devient un choix économiquement pertinent.
Zero Hedge remarque donc que Vladimir Poutine a dépêché un de ses «lieutenants de confiance », Igor Setchin, le patron de Rosneft, en tournée en Asie (Japon, Corée du Sud, Vietnam et Inde). Et que celui-ci a donné la semaine dernière une conférence de presse à Tokyo, « pour avertir l’Ouest que plus de sanctions consécutives à l’annexion (de la Crimée) serait contreproductif. Le message sous-entendu du patron de la plus grosse compagnie pétrolière russe, Rosneft, était clair : si l’Europe et les Etats-Unis isolent la Russie, Moscou regardera à l’est pour de nouveaux contrats, affaires, énergie, armement et alliances politiques ». Message appuyé de quelques déclarations relevées par l’agence Reuters (4), provenant de Gazprom (« Il serait logique d’attendre la signature du contrat pendant la visite de Poutine en Chine »), ou d’experts (« Plus mauvaises sont les relations de la Russie avec l’Ouest, plus la Russie voudra être proche de la Chine. Si vous êtes soutenu par la Chine, personne ne peut dire que vous êtes isolé » Vassily Kaschin, CAST think tank).
Restent, relève un analyste de la Sberbank CIB de Moscou, Valery Nesterov, quelques hypothèques à lever (« La Chine a aussi besoin de temps pour revoir sa stratégie énergétique et prendre en compte le gaz de schiste et le gaz naturel liquéfié »), mais, ajoute Brian Zimbler, de Morgan Lewis International à Moscou, « avec les sanctions occidentales, l’atmosphère pourrait changer rapidement en faveur de la Chine ». D’ailleurs, les perspectives ne s’arrêtent pas là, ajoute Vassily Kaschin, des discussions existent depuis 2010 sur la livraison d’avions de combat Sukhoi SU-35, qui pourraient se concrétiser. En échange, précise Reuters, « la Chine est très intéressée à investir dans les infrastructures, l’énergie et les matières premières en Russie – et une diminution des échanges avec l’Ouest pourrait obliger Moscou à abandonner quelques-unes de ses réserves à l’égard des investissements chinois dans ses industries stratégiques ».
Diminution des échanges avec l’Ouest, comprenez avec l’Europe, son premier partenaire commercial pour près de 60% de ses échanges.
Rien, peut-être, de tout à fait réjouissant pour Vladimir Poutine, qui a multiplié les ouvertures vers l’Europe sans y être entendu dans les années passées. En Russie, les partisans d’un tournant vers l’Asie se situaient plutôt à droite, autour de Vladimir Jirinovski, né au Kazakhstan. Les négociations avec les Chinois sont difficiles : ils ne veulent pas être alimentés par les mêmes champs gaziers que l’Ouest, les investissements sont lourds, le prix du gaz – pour ce que l’on en sait – ne serait pas au niveau espéré par les Russes. Les deux pays sont aussi en concurrence en Asie centrale. Il faudra à la Russie des trésors de diplomatie pour fournir à la fois son énergie au Japon et des armements à l’Inde, deux pays que la Chine regarde comme concurrents, voire inamicaux (Japon). Il lui faudra aussi ouvrir son économie aux investissements chinois dans des secteurs stratégiques qu’il souhaitait protéger. Par ailleurs cependant, la Russie confortera son rôle de plaque tournante énergétique incontournable- un objectif du président russe. La partie n’est pas facile à jouer.
Mais, grondent les spécialistes de Wall Street (Zero Hedge), c’est que les choses ne s’arrêtent pas là : « Bingo. Et maintenant, ajoutez le choix du rouble ou du renminbi (yuan) pour le commerce bilatéral, voire l’or, ajoutez l’expansion des échanges avec l’Iran, l’Irak, l’Inde et bientôt les Séoudiens (principale source de brut chinois dont le prince se trouve avoir rencontré le président Xi Jinping la semaine dernière) et dite au revoir au pétrodollar ».
Et de rappeler, comme nous l’avons fait ici (5), que l’Inde et la Chine ont soutenu la Russie dans l’affaire de la Crimée sans mettre en danger leurs relations avec les Etats-Unis et l’Europe – soutien confirmé le 25 mars (6) bien que les uns et les autres aient des intérêts distincts des intérêts russes. Ajoutons que, en contradiction avec certains éditorialistes, l’Asie centrale ne tourne pas le dos à Moscou. Le Kazakhstan vient en effet de faire savoir qu’il « considère le référendum en Crimée comme une libre expression de la volonté de la population de cette république autonome et comprend la décision de la Russie dans ces conditions » (6). Il y a donc bien un pivot russe vers l’Asie, un mouvement tectonique majeur, « le plus important depuis la guerre froide », alors que, conclut avec rudesse Zero Hedge : « l’Ouest fait commerce de sa dette, se délecte d’une richesse de papier créée par des marchés d’actions manipulés au plus haut, pendant qu’il tente d’expliquer comment un taux de chômage de 6,5% est révélateur d’une économie anémique et de justifier tout indicateur économique décevant par les sautes d’humeur de la météo. Et ce pendant que l’attention de tout un chacun est rivée sur la recherche d’un avion de ligne perdu ».
Or de ce pivot les conséquences sont encore incalculables.
En tous les cas ignorées en Europe, où la période est toute de désarroi et de pensée absente.

Hélène Nouaille

 


Document :
Energy Strategy of Russia for the period up to 2030 (document russe en anglais, parution en 2010) Le sommaire est en page 171, la politique étrangère en page 56. http://www.energystrategy.ru/projects/docs/ES-2030_%28Eng%29.pdf
Cartes : Construction de voies d’acheminement du pétrole et du gaz en Asie (Philippe Rekacewicz, 2005) http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/petroleasie

 

Notes :
(1) ZeroHedge .com, le 21 mars 2013, Tyler Durden, Petrodollar Alert : Putin Prepares to Announce “Holy Grail” Gas Deal With China
http://www.zerohedge.com/print/486357
(2) Ria Novosti, le 22 janvier 2014, Le Gaz russe pour la Chine : Gazprom signera un contrat en mai
http://fr.ria.ru/business/20140122/200282509.html
(3) Asociace pro mezinarodni ottazky (ass. Pour les aff. Internationales), avril 2013, Martin Zoller, Does China need russian gas ?
http://www.amo.cz/editor/image/produkty1_soubory/amocz-rp-2013-1.pdf
(4) Reuters, Timothy Heritage et Vladimir Soldatkin, le 21 mars 2014, Putin looks to Asia as West threatens to isolate Russia
http://www.reuters.com/article/2014/03/21/us-ukraine-crisis-russia-insight-idUSBREA2K07S20140321
(5) Léosthène n° 916/2014 le 12 mars 2014, Inde, Chine, Turquie et Ukraine
(6) Ria Novosti, le 25 mars 2014, Ukraine : les BRICS condamnent les sanctions http://fr.ria.ru/world/20140325/200805806.html
(7) Ria Novosti, le 18 mars 2014, Crimée : le Kazakhstan comprend la décision de la Russie (Astana)
http://fr.ria.ru/world/20140318/200755872.html