« Il y a eu quelque inquiétude (le 20 mai) quand, après le premier jour de la visite de Poutine en Chine, les deux pays n’avaient pas annoncé l’aboutissement si longtemps attendu du “saint Graal” gazier, et des craintes que le contrat n’ait achoppé sur la négociation des prix. Il n’en était rien : le Gazprom russe et le CNPC chinois ont annoncé qu’après dix ans de négociations, les deux nations ont signé un contrat d’environ 400 milliards de dollars. Et avec l’Ouest faisant tout ce qu’il peut pour s’aliéner la Russie et pour la pousser dans les bras chinois, il s’agit là tout simplement de ce qui sera une relation commerciale (et politique) très intime entre la Chine et la Russie » (1).Les bloggeurs de Wall Street, qui écrivent sous le nom de Tyler Durden, ne pouvaient pas manquer de saluer un mouvement dont ils avaient prévu les dépendances, nous le notions ici en mars dernier (2) : « Bingo. Et maintenant, ajoutez le choix du rouble ou du renminbi (yuan) pour le commerce bilatéral, voire l’or, ajoutez l’expansion des échanges avec l’Iran, l’Irak, l’Inde et bientôt les Séoudiens (principale source de brut chinois dont le prince se trouve avoir rencontré le président Xi Jinping la semaine dernière) et dite au revoir au pétrodollar ». Rien d’anodin, donc. En Europe, lorsqu’on lève le nez de l’incertaine (re)construction de la tour de Babel, on s’inquiète : y aurait-il en cours l’apparition de nouveaux « blocs » opposant « l’Est » à « l’Ouest » ?
Qu’on se rassure, écrivent les frileux, les 38 milliards de m3 qui seront fournis chaque année ne représentent que le quart du gaz fourni à l’Union européenne et les échanges commerciaux entre la Chine et les Etats-Unis ont cinq fois plus importants que ceux de la Chine avec le Russie. Chez Boursorama, on note cependant que le potentiel peut « monter jusqu’à 60 milliards de mètres cubes par si le besoin s’en faisait sentir de la part de la Chine ». Et que, selon l’analyse de Turgot Asset Management, « l’une des raisons probables de la signature de ce contrat aujourd’hui est, selon lui, la crise qui s’est focalisée autour de l’Ukraine. Avec ce contrat, Poutine met la pression sur l’Europe en lui montrant que la Russie a d’autres clients. Sur le plan géopolitique, la Russie a réussi un bon coup » (3).
Soyons réalistes : même si Vladimir Poutine estime que la Russie est « l’une des trois branches de la civilisation européenne » (4), il a des préoccupations proprement russes. La croissance, de 7% de moyenne de 2004 à 2008 (-7,8% en 2009), décline depuis 2010 (4,5%), pour atteindre 1,3% en 2013 (1,2% prévu pour 2014). L’économiste Jacques Sapir, qui enseigne depuis 2005, entre autres lieux, à l’école d’Economie de Moscou, le constate après une analyse détaillée et intéressante (5) : « le pays, c’est certain, a toujours un énorme besoin de rattrapage par rapport aux grands pays développés. Il paye toujours au prix fort la décennie perdue lors de la transition, de 1991 à 1998, quand l’économie fut littéralement pillée. Le pays est donc toujours une économie en développement et en reconstruction ». Au-delà des « menaces » européennes et américaines, le président russe a besoin de développer ses échanges.
Répondant aux journalistes le 21 mai, à Shanghai (6), Vladimir Poutine soulignait d’ailleurs qu’en plus du contrat gazier, ce sont 51 accords qui ont été signés avec les Chinois, « représentant des dizaines de milliards de dollars » et concernant différents secteurs de l’économie et plusieurs régions russes – dont l’extrême est. Après avoir souligné l’importance du projet (« sans exagération l’un des plus gros site de construction du monde dans les quatre ans à venir »), qui concerne de nouveaux champs (Kovytka et Chayanda, voir la carte), il ajoutait : « Il ne s’agit pas seulement de développer la production de gaz, mais d’industrie chimique du gaz, d’une usine d’hélium, de nouvelles sociétés, de nouvelles infrastructures, de milliers de nouveaux emplois – modernes, de haute technologie (…) et ce tout au long des routes de transport ».
Enfin, « les travaux vont commencer immédiatement » et cela permet de « commencer à travailler sur notre prochain projet avec nos partenaires chinois, qui consiste à prévoir une route ouest depuis nos ressources de Sibérie occidentale ». Avec, précise encore Vladimir Poutine, le projet de « relier les régions de production est et ouest avec les infrastructures nécessaires, ainsi rendant possible si nécessaire de diversifier l’approvisionnement de l’ouest vers l’est et de l’est vers l’ouest ». Remarque importante, parce qu’il ne s’agit pas d’abandonner les clients européens, ni d’ailleurs de poser les bases de nouveaux « blocs » antagonistes : le 20 mai, l’agence russe Ria Novosti relevait : « la Russie n’a pas l’intention de créer une alliance militaire avec la Chine, car le « système des blocs » a déjà fait son temps ». Pour les distraits : l’ère soviétique est terminée depuis 1991.
Mikhaïl Marguelov, chef de la commission des affaires étrangères au Conseil de la Fédération (chambre haute du parlement russe), interrogé par l’agence, déclarait penser « qu’il s’agit plutôt d’une diversification de notre géoéconomie, visant les marchés de l’Extrême-Orient et de l’Asie-Pacifique dans l’ensemble. Cet objectif a été annoncé par les autorités russes bien avant les événements en Ukraine. Quant à la réduction significative de notre marché occidental, la question reste en suspens car après tout nos relations économiques avec l’UE sont bénéfiques pour les deux parties » (7). Bien sûr, « la visite de Poutine en Chine pourrait « modifier considérablement le format des relations internationales ». « Bien que la Russie et la Chine ne comptent pas créer un bloc militaro-politique, certains pensent que cette visite est un grand pas vers un partenariat stratégique entre les deux pays » ».
Si le système des blocs antagonistes est obsolète, l’arme de l’époque est la monnaie, soulignaient nos bloggeurs de Zero Hedge dès le 14 mai dernier (8) : « des sources citées par Politonline. ru ont mentionné que deux pays soutiendraient la Russie » qui souhaite abandonner le dollar pour ses échanges. « Etant donné que Vladimir Poutine sera à Pékin le 20 mai, on peut imaginer que les contrats de gaz et de pétrole qui vont être signés entre la Russie et la Chine seront établis en roubles et en yuan, pas en dollars ». Ils ne se trompaient pas : « La Russie et la Chine envisagent d’utiliser plus largement leurs monnaies nationales – le rouble et le yuan – dans leurs échanges commerciaux et leurs investissements réciproques, indique la déclaration conjointe signée mardi à l’issue de négociations entre les présidents russe et chinois Vladimir Poutine et Xi Jinping » annonçait Ria Novosti le 20 mai (9).
« “Les parties envisagent d’entreprendre de nouvelles démarches pour élever le niveau et élargir les domaines de coopération pratique russo-chinoise. Il s’agit d’engager une interaction étroite dans le secteur financier, y compris d’augmenter le volume des règlements directs en monnaies nationales russe et chinoise dans le commerce, les investissements et l’octroi de crédits », lit-on dans la déclaration sur l’ouverture d’une nouvelle étape de partenariat et de coopération stratégique entre les deux pays ».
Malgré les grandes manœuvres militaires conjointes en cours (en mer de Chine orientale), Pékin et Moscou, dont les relations, pour des raisons historiques et de rivalité actuelle (pensons à l’Asie centrale), sont prudentes, ne cherchent pas à ressusciter la guerre froide. Pour les Etats-Unis, dont le budget de la défense représente la moitié du budget mondial, l’arme monétaire est beaucoup plus dangereuse qu’un affrontement classique. Laissons chacun réfléchir aux conséquences, même si elles ne sont pas immédiates. Notons que l’Europe joue avec le feu (où est-elle, une fois encore ?) et gardons la conclusion de nos amis de Zero Hedge :
« Pour résumer et conclure sur le traditionnel équilibre géopolitique : Poutine a gagné (à nouveau), Obama a perdu (à nouveau) et le monument au statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale a encore pris un sale coup ».

Hélène Nouaille

 

Cartes : Projet de livraison de gaz naturel à la Chine : http://fr.ria.ru/infographie/20140522/201292992.html
Variation annuelle du PIB russe de 1990 à 2012 : http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?langue=fr&codePays=RUS&codeTheme=2&codeStat=NY.GDP.MKTP.KD.ZG  

 

Notes :
(1) Zero Hedge, le 21 mai 2014, Tyler Durden, Russia And China Finally Sign Historic $400 Billion « Holy Grail » Gas Deal http://www.zerohedge.com/news/2014-05-21/russia-and-china-finally-sign-400-billion-holy-grail-gas-deal Tyler Durden est le pseudonyme sous lequel écrivent des salariés (ou ex salariés) de Wall Street.
(2) Léosthène n° 919, le 26 mars 2014, Russie, le pivot vers l’Asie ? « S’il était dans l’intention de l’Ouest de rapprocher la Russie et la Chine, l’une étant une superpuissance riche en ressources naturelles (même si “quelque peu” corrompue), l’autre une formidable machine à produire à faible coût (même si elle a “quelque peu” de mal avec l’allocation du capital et la maîtrise des bulles de crédit) – et, ce faisant, de marginaliser le dollar et d’encourager le commerce bilatéral en rouble et en yuan – alors il est certain que les choses “vont dans le bon sens” ». Sous la signature générique de Tyler Durden, des spécialistes de Wall Street analysent pour le site américain Zero Hedge le protocole d’entente sur le gaz passé entre la Russie et la Chine – protocole qui pourrait être signé par Vladimir Poutine lors de sa visite à Pékin, en mai prochain. Et, ajoute-t-il, « pendant que l’Ouest s’occupe à suivre jour après jour les développements en Ukraine (…), la Russie pense une fois de plus avec trois coups d’avance… et fait quelques pas vers l’Est ». Or de ce pivot les conséquences sont encore incalculables.
(3) Boursorama/AOF, le 23 mai 2014, La Russie vend son gaz à la Chine par défi envers l’Europe, selon Turgot AM http://www.boursorama.com/actualites/la-russie-vend-son-gaz-a-la-chine-par-defi-envers-l-europe-selon-turgot-am-b5680dd38bb5e69fc17204d5630a90df
(4) Léosthène n° 416 du 23 juillet 2008, Sécurité européenne : la Russie à l’ouverture Dimitri Medvedev a fait, le 5 juin dernier à Berlin, où il était officiellement reçu en visite d’Etat, une proposition pour la sécurité de la région euro atlantique dont tout le monde parle – derrière les portes fermées, selon la mauvaise habitude que prend l’Europe. Où se place Dimitri Medvedev ? Au cœur, il le dit nettement, “ de l’ensemble de la région euro atlantique, et par conséquent (…) de la civilisation européenne dans son entier ”. Civilisation, précise-t-il, dont la Russie fait historiquement partie, avec l’Union européenne et l’Amérique du Nord – trois “ branches ” du même tronc. Mais il constate que la région euro atlantique a besoin de se réorganiser entre partenaires. Elle vit encore, pour partie par inertie, sur une logique de blocs qui date de l’ère soviétique. En conséquence, il propose un pacte qui réunirait toutes les parties de la région euro atlantique (les “trois branches”) “ fondé, naturellement, sur les principes de la Charte des Nations Unies ”, pacte qui amènerait à élaborer et signer ensemble “ un traité juridiquement contraignant sur la sécurité européenne dans lequel les organisations qui travaillent aujourd’hui au sein de la région euro atlantique pourraient devenir des associés ”. Réactions, perspectives.
(5) Blog de Jacques Sapir, le 10 mai 2014, Russie, l’économie au risque des sanctions http://russeurope.hypotheses.org/2257
(6) Kremlin.ru, le 21 mai 2014, Replies to journalists’ questions following a visit to China http://eng.news.kremlin.ru/news/7212
(7) Ria Novosti, le 21 mai 2014,  Le contrat gazier entre Moscou et Pékin prive l’UE de leviers de pression (expert) http://fr.ria.ru/world/20140521/201277149.html
(8) Zero Hedge, le 14 mai 2014, Tyler Durden, Russia Holds « De-Dollarization Meeting »: China, Iran Willing To Drop USD From Bilateral Trade http://www.zerohedge.com/news/2014-05-13/russia-holds-de-dollarization-meeting-china-iran-willing-drop-usd-bilateral-trade
(9) Ria Novosti, le 20 mai 2014, Russie-Chine: élargir l’usage réciproque des monnaies nationales http://fr.ria.ru/business/20140520/201258092.html?utm_source=Le+Contrarien+Matin&utm_campaign=e0b900eeae-daily_newsletter_2014_05_22&utm_medium=email&utm_term=0_b6dd3f3e5f-e0b900eeae-45304621