« Le sommet de l’Otan qui s’ouvre aujourd’hui au pays de Galles est présenté comme un retour aux sources de l’Alliance atlantique » écrivait Pierre Rousselin le 4 septembre pour le Figaro. « Après les expéditions lointaines comme en Afghanistan, l’organisation militaire reviendrait à sa raison d’être initiale : la défense de ses États membres directement menacés par une Russie qui n’est plus soviétique mais serait retombée dans ses travers impériaux. L’activisme de Vladimir Poutine en Ukraine est le meilleur ferment d’un réveil transatlantique. Mais le retour de la guerre aux portes de l’Europe suffira-t-il à rendre à l’OTAN sa raison d’être ? » (1).L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord a 65 ans. Les questions sur sa raison d’être sont anciennes : dès 1958, Arnold Wolfers, qui dirigeait le Washington Center of Foreign Policy Research, écrivait déjà sans détours : « L’alliance est essentiellement une alliance militaire multilatérale destinée à protéger l’Europe de l’Ouest et du sud de la conquête soviétique, un moyen d’écarter les Soviets de ces régions et de leurs ressources. Si les membres de l’alliance, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, devaient un jour arriver à la conclusion que la menace d’une attaque militaire de la part de l’Est s’est évanouie ou qu’on ne pourrait plus y répondre efficacement par un effort commun, l’OTAN aurait perdu sa raison d’être » (2). Pour ce qui est des Soviets, l’URSS a éclaté en 1991, il y a 23 ans. Pour ce qui est d’un « effort commun », quelle est l’utilité de l’annonce d’une force de réaction rapide de 4000 hommes, capable d’intervenir sous 48 heures ?
« Comme les sanctions imposées à la Russie, la création d’une force d’intervention rapide ne résoudra en rien la question centrale qui est de trouver un compromis acceptable par Kiev et par Moscou pour éviter la partition définitive de l’Ukraine et l’enracinement d’un conflit armé durable en Europe » relève Pierre Rousselin. Il acte encore les limites des interventions de l’OTAN (« l’Afghanistan où rien n’est vraiment réglé au terme de l’intervention la plus longue et la plus coûteuse qu’elle ait menée »), et les menaces actuelles (« la déstabilisation du Moyen-Orient » et « les exactions commises par les terroristes de l’État islamique en Irak »), en concluant qu’« au-delà de l’espace transatlantique, l’Otan n’est pas l’instrument idéal ». Constat qui est exactement inverse à ce qu’exprimait le secrétaire général de l’OTAN lors de la conférence de sécurité de Munich, en 2010.
Rappel : Anders Fogh Rasmussen, qui est aujourd’hui en fin de mandat, proposait de « transformer l’OTAN » autour de trois axes : « Premièrement, à une époque d’insécurité mondiale, la défense de notre territoire – mission originelle de l’Otan depuis sa création en 1949 – doit se porter au-delà de nos frontières. Secundo, le succès dans la préservation de notre sécurité commune dépend de plus en plus de notre bonne coopération ou pas avec les autres. Tertio, l’Otan devrait devenir un forum pour des consultations sur les questions de sécurité à l’échelle mondiale ». Mais il existe un « forum » mondial pour les questions de sécurité, universellement reconnu, le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies, répondait à l’époque le ministre allemand des Affaires étrangères – une position alors commune entre Berlin et Paris, mais qui, déjà évoquée en 2007, avait reçu le soutien du ministre italien de la Défense.
Lequel avait reçu une réponse très claire de Vladimir Poutine.
« Je suis convaincu que la seule mécanique qui puisse, en dernier recours, emporter la décision de faire appel à la force militaire est la Charte des Nations Unies. A ce propos, ou bien je n’ai pas compris ce qu’a dit notre collègue, le ministre de la Défense italien, ou bien ce qu’il a dit est inexact. J’ai compris que le recours à la force était légitime seulement quand la décision était prise par l’OTAN, l’Union européenne ou l’ONU. S’il pense vraiment ainsi, nous avons alors des points de vue différents. Ou bien je n’ai pas entendu correctement. L’utilisation de la force ne peut être considérée comme légitime que si la décision est sanctionnée par les Nations Unies. Et nous n’avons pas besoin d’y substituer l’OTAN ou l’Union européenne. Quand l’ONU parviendra réellement à unir les forces de la communauté internationale, et pourra effectivement réagir aux événements dans plusieurs pays, quand nous aurons laissé derrière nous ce dédain pour le droit international, alors la situation pourra changer. Dans le cas contraire, nous aboutirons à une impasse, et le nombre de fautes graves va se multiplier. En même temps, il faut s’assurer que le droit international a un caractère universel, à la fois dans sa conception et par ses normes d’application » (3).
Loin d’être un forum, continuait le président russe il y a sept ans, l’OTAN est une menace pour la Russie : « Je pense qu’il est évident que l’expansion de l’OTAN n’a rien à voir avec la modernisation de l’Alliance elle-même ou avec la sécurité de l’Europe. Au contraire, elle représente une provocation sérieuse qui réduit le niveau de la confiance mutuelle. Et nous avons le droit de demander : contre qui est dirigée cette expansion ? Et qu’est-il advenu des assurances données par nos partenaires de l’Ouest après la dissolution du Pacte de Varsovie ? Où sont ces déclarations aujourd’hui ? Personne ne s’en souvient. Mais je me permettrai de rappeler le discours du Secrétaire général de l’OTAN le 17 mai 1990. Il disait alors que “ le fait que nous soyons prêts à ne pas positionner d’armée de l’OTAN hors du territoire allemand donne à l’Union soviétique une ferme garantie de sécurité ”. Où sont ces garanties ? ». Le journal de centre-gauche Süddeutsche Zeitung, que nous citions en 2007 (4) avait parfaitement compris le message : « Il n’y a pas de départ d’une nouvelle guerre froide… Le discours de Poutine était un signal d’alerte. Quelque chose est depuis longtemps faussé dans les relations avec la Russie. Et la chose la plus stupide que puissent faire l’OTAN ou l’Union européenne maintenant est de rejeter tout le blâme sur la demie démocratie à Moscou ».
De même le Spiegel expliquait-il les inquiétudes du président russe sur le programme anti-missiles américain : Poutine a été « provoqué par des rapports indiquant que des pays de l’Est européen comme la Pologne et la République tchèque pourraient abriter des bases pour un système anti-missiles américain – un projet très onéreux et controversé datant de l’administration du président Ronald Reagan. La renaissance de la « guerre des Etoiles » rappelle à certains commentateurs allemands un certain lundi des années 1980, et ils se demandent ce que signifierait d’être pris entre deux grandes puissances dans une nouvelle et très différente guerre froide ». Et L’International Herald Tribune lui-même rapportait les propos du président allemand du comité des Affaires étrangères du Bundestag : « Nombreux ceux qui seraient d’accord avec Poutine dans son opposition aux plans américains de déploiement d’un bouclier anti-missiles en Pologne et en République tchèque ».
A cette question des garanties apportées à la Russie, qui est au cœur des difficultés actuelles, le sommet de l’OTAN au pays de Galles ne répond pas.
Quant à l’ONU, considérablement affaiblie après l’intervention de l’OTAN au Kosovo sans autorisation du Conseil de sécurité ? L’organisation a été inexistante dans la résolution des tensions, puis du conflit en Ukraine. Si « l’OTAN n’est pas l’instrument idéal », la volonté américaine, exprimée par Anders Fogh Rasmussen, d’en faire un arbitre international majeur a contribué à marginaliser les Nations Unies – qui restent, malgré leurs imperfections, le seul lieu de légitimation de la force pour tous les acteurs étatiques mondiaux. Pierre Rousselin dénonce l’absence de stratégie de l’OTAN (« il ne faudrait pas que l’absence de stratégie la conduise à exacerber le conflit avec la Russie dans le seul but de se perpétuer ») : mais lorsque l’on consulte les textes, l’OTAN, instrument de la puissance américaine et sous son commandement militaire, a une stratégie. Et c’est celle qui est promue de sommet en sommet, nous l’avons suivie et décrite ici même avec régularité (5). Elargissement vers l’Est à l’encontre de la Russie et alliances au-delà (Japon, Australie), interventions hors du cadre euro atlantique, arbitrage de la sécurité mondiale, vassalisation européenne : les moyens de cette stratégie sont connus et pérennes.
Il n’y a donc rien de neuf, ni d’imprévisible à la situation actuelle. Sauf, remarque encore Pierre Rousselin, que « notre sécurité est menacée de façon bien plus grave sur un autre front : celui de la déstabilisation du Moyen-Orient. Les exactions commises par les terroristes de l’État islamique en Irak, les moyens qu’ils ont réussi à rassembler et leur progression spectaculaire illustrent l’échec de la politique occidentale ». Echec, échec dangereux auquel personne ne sait répondre. Et la « communication », qui n’est qu’illusion, n’y changera rien. Parce que la raison d’être de l’OTAN tenait à l’URSS. Au communisme, qui est mort. Au monde de Yalta. Pas au nôtre.
Comment peut-on, vingt-trois ans plus tard et dans un monde changé, imaginer revenir aux origines ?

Hélène Nouaille

 

Notes :
(1) Le Figaro, le 3 septembre 2014, Pierre Rousselin, Crise ukrainienne : quelle stratégie pour l’OTAN ?
http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2014/09/04/31002-20140904ARTFIG00031-crise-ukrainienne-quelle-strategie-pour-l-otan.php
(2) Wolfers Arnold. L’Europe et le bouclier de l’OTAN. In: Politique étrangère N°5 – 1958 – 23e année pp. 488-508.
/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342x_1958_num_23_5_2434
(3) Vidéo sous-titrée en français : Vladimir Poutine 43e conférence de Munich
http://fr.sott.net/article/22786-Poutine-son-discours-legendaire-a-Munich-en-2007
(4) Voir Léosthène n° 279/2007, le 14 février 2007, Conférence de Munich sur la sécurité : la clarté du verbe
Emoi autour du discours de Vladimir Poutine lors de la 43ème conférence de Munich : le début d’une nouvelle guerre froide, s’interrogent les observateurs ? Le discours de Vladimir Poutine – quelles que soient les réserves que l’on puisse y apporter – oblige le reste du monde à se poser des questions habituellement occultées, pour chacun et pour son leader aujourd’hui, les Etats-Unis : “ (…) Un monde où il n’y a qu’un seul maître, qu’une seule souveraineté (…) est en fin de compte pernicieux non seulement pour ceux qui sont dans le système, mais aussi pour le souverain lui-même, parce qu’il se détruit de l’intérieur ” avertit le président russe. Le texte de son intervention est fondamental pour la nouvelle tournure des relations USA Russie – et par ricochet, pour l’Europe.
(5) Towards a Grand Strategy for an Uncertain World, 2008
http://csis.org/files/media/csis/events/080110_grand_strategy.pdf