Niamey, capitale du Niger, accueille ce mardi 7 octobre un sommet régional extraordinaire, qui réunit les pays de la Commission des pays du lac Tchad (le Nigeria, le Cameroun, le Niger, le Tchad et le Bénin, voisin du Nigeria à l’ouest), comme en avaient convenu en mai dernier à Paris les cinq chefs d’Etat de cette organisation pour mettre en place un plan de guerre contre le groupe islamiste armé Boko Haram, implanté depuis 2009 dans le nord du Nigéria, qui est en guerre civile. « Cette réunion se déroule alors que rien ne semble pouvoir endiguer la montée en puissance de Boko Haram dans le nord-est du Nigeria, où le groupe menace désormais de s’emparer de la capitale de l’Etat de Borno, Maiduguri, un carrefour régional de près d’un million d’habitants » écrit Jeune Afrique (1)« Les combattants islamistes ont également pris le contrôle ces derniers mois de plusieurs localités frontalières de l’Extrême-Nord du Cameroun voisin, où ils multiplient les incursions malgré le déploiement de troupes d’élite de l’armée camerounaise ».Un rappel, d’abord : excellent connaisseur de l’Afrique, Bernard Lugan nous rappelait en mai dernier (2) l’origine du « conflit qui ensanglante le nord du Nigeria » en débordant sur les pays voisins (voir les cartes). « Les actions de Boko Haram s’inscrivent dans un contexte nouveau qui est l’inversion des rapports de force entre Nord et Sud » du pays riche en hydrocarbures, qui compte plus de 140 millions d’habitants. « Phénomène de la plus haute importance et qui s’est produit il y a moins d’une décennie. Jusque là, les Nordistes tenaient en effet l’administration et l’armée, ce qui faisait qu’ils exerçaient le pouvoir tout en détournant à leur profit la manne pétrolière ». De fait, nous dit-il encore, trois ethnies dominent le pays, Ibo au sud-est (18% de la population, majoritairement chrétiens, Haoussa-Fulani-Kanouri, pour 25% au nord, musulmans, et Yoruba, 22% dans le sud-ouest, musulmans, chrétiens et animistes. Un « accord tacite » et une « pratique politique récente » voulaient que le pays soit dirigé tour à tour « par un président issu du Nord ou du Sud avec un vice-président représentant la région n’occupant pas la plus haute fonction de l’Etat ».
Que s’est-il passé ?
En 2007, c’est un nordiste musulman qui gagne les élections pour un mandat de quatre ans (Haoussa, gouverneur de Katsina où il introduit la charia). Lors de son décès prématuré, en 2010, c’est un chrétien (apparenté aux Ibo) qui lui succède, Jonathan Goodluck, jusque là vice-président, ce que n’acceptent pas les nordistes dont le « règne » est amputé d’un an. « Or, depuis 2009, un mouvement fondamentaliste musulman dont le nom est Boko Haram ensanglantait le nord du Nigeria, cherchant à exacerber la fracture entre le Nord et le Sud du pays afin d’imposer l’indépendance du nord et sa transformation en un Etat théocratique dans la tradition des émirats du XIXe siècle. Ce mouvement prit de l’ampleur ancré sur les réalités géographiques, anthropologiques, ethniques, historiques et religieuses qui font de la vaste région des confins Nigeria-Niger-Cameroun un foyer favorable à son action » (3).
On connaît la suite.
Attaques, d’abord contre des chrétiens poussés à fuir, massacres de villages entiers, enlèvement très médiatisé de 223 lycéennes en avril dernier (4), Boko Haram a entamé en 2014 une conquête territoriale que l’armée fédérale ne parvient pas à juguler. Mieux, nous dit Jeune Afrique (1), « une partie des armes et munitions dont dispose Boko Haram a été pillée lors d’attaques contre l’armée nigériane, quand des militaires ne les ont pas eux-mêmes revendues aux islamistes ». Conséquence, plusieurs dizaines de milliers de morts, 700 000 déplacés dont 100 000 dans une zone aride en crise alimentaire récurrente dans l’est du Niger et d’autres dans l’extrême nord du Cameroun pendant que les villageois camerounais riverains de la frontière fuyaient, eux vers l’intérieur du pays. De surcroît, les racines de ce débordement sont anciennes, complète Bernard Lugan : « Le nord du Nigeria qui est aujourd’hui sous régime de la charia était au XIXe siècle englobé dans le puissant califat djihadiste de Sokoto, qui débordait à la fois sur le Niger, le Cameroun et le Tchad ».
La réunion de Niamey a donc un caractère d’urgence. Elle a été précédée de réunions préparatoires des ministres de la Défense des pays concernés, et bien que l’ordre du jour n’en soit pas connu, devrait faire avancer le projet de création d’une commission dédiée au problème du contre-terrorisme dans la région, de l’établissement d’une stratégie au partage du renseignement et à la mise en œuvre sur le terrain d’opérations transfrontalières avec l’appui de patrouilles communes. Ce que souhaite le président tchadien Idriss Deby, qui relevait, en s’exprimant à la mi septembre (5), tout en se félicitant de la bonne tenue de l’armée camerounaise contre Boko Haram (entretien à la 16e minute), que « le Nigeria qui a une très grande armée, n’arrive pas à venir à bout d’une rébellion armée », sans que jamais le pays n’ai demandé de l’aide à ses voisins (« l’armée camerounaise ne peut pas traverser la frontière sans l’autorisation des autorités nigérianes, ce que l’armée camerounaise n’a jamais obtenu jusqu’aujourd’hui, pas plus d’ailleurs que le Tchad ne l’a obtenue »).
Le Tchad, qui tient une position de «verrou» entre plusieurs régions en proie à de graves troubles intérieurs, Nigeria au sud-ouest, Centrafrique au sud, Libye au nord sans oublier les deux Soudan à l’est (voir la carte), devrait être particulièrement intéressé. En effet, écrit encore Bernard Lugan, « les événements de Libye (frontalière du Tchad au nord) menacent de déstabiliser toute l’Afrique du Nord, à commencer par la poudrière égyptienne, ainsi que toute la région sahélienne, dont le Tchad, ce fragile verrou de toute l’Afrique soudano-sahélienne. La guerre civile du Nigeria fait peser quant à elle une menace existentielle sur toute la région péri-tchadienne ». Un coup d’œil sur une carte établie en 2007 par Philippe Rekacewicz (bas de page) montre que la situation s’est aggravée dans des territoires simplement instables il y a sept ans (Nigeria, Centrafrique, Mali, Niger, Cameroun) quand les conflits ne sont pas éteints dans régions alors soumises à de fortes tensions (Soudan, République démocratique du Congo, Somalie).
Ainsi, « après la région saharo-sahélienne, une nouvelle ligne de fracture s’est en effet ouverte en Afrique centrale. Elle court depuis le Nigeria à l’Ouest jusqu’à la région du Kivu (RDC) à l’Est, touchant le nord du Cameroun, les deux Soudan et la RCA », Centrafrique où l’armée française est engagée. « Or cette arc de crises est au contact de trois zones instables ou secouées par les conflits permanents et le plus souvent résurgents : la région sahélo-libyenne, le Tchad et la Somalie. Pour le moment, ces conflits sont spécifiques à des régions ou à des peuples ; il sont donc localisés et circonscrits. Le risque serait leur coagulation ou du moins leur porosité » (2). Le président tchadien Idriss Deby s’était fortement opposé aux opérations menées contre le colonel Kadhafi, qui n’était pas pour lui un ami, mais un élément de stabilisation de la région. C’est au nom de cette stabilité nécessaire que Tchad s’est engagé successivement au côté des Français au Mali puis, brièvement, en Centrafrique.
« Nous vivons dans un monde incertain » disait Idriss Deby à la mi septembre. « Que voyons-nous ? La création d’un califat au cœur du Moyen-Orient, la tentative de création d’un califat en Libye, d’un autre ici au Nigeria. Les grandes puissances ne l’ont pas vu venir ? Est-ce qu’elle n’y sont pas pour quelque chose ? Est ce que les grandes puissances ont une solution ? Nous ne savons pas de quoi demain sera fait ». Lorsque nous nous engageons, dit encore le président, par exemple au Mali (sur les demandes malienne et française), c’est parce que ce qui s’y passe « concerne aussi la sécurité de notre pays ». Mais lorsqu’on s’engage, y compris avec d’autres Africains et même « en apportant des contributions financières », « il faut des agendas », l’accord des gouvernements et celui de la rue ; et rester très réaliste, « tout ce qui se passe n’est pas d’ordre religieux ». Voilà une approche, essentiellement pragmatique, qui doit convenir aussi bien à Bernard Lugan (« Boko Haram est, selon moi, autant une manifestation identitaire nordiste qu’une affirmation religieuse ») qu’à Alain Bauer, professeur de criminologie au CNAM, New York et Pékin, qui s’exprimait le 6 octobre dans la Tribune (6) : « Les analyses simplistes ou simplifiées qui nous dépeignaient un adversaire ou un ennemi tel que nous voulions le voir plutôt que dans sa réalité complexe ont donc pris le dessus sur l’analyse du terrain ».
Pour le président tchadien, l’analyse du terrain prime – avec la lucidité : la vraie menace qui pèse sur sa région et sur l’Afrique ne se résume pas pour lui à l’agitation de terroristes illuminés : certes, « on se réveille avec Boko Haram à notre porte, ici, avec armes et argent ». Mais si « on regarde ce qui se passe d’un autre côté entre Russie, Chine et Etats-Unis d’Amérique », les choses « vont être comme au temps de la guerre froide : il n’y aura pas une guerre directe entre ces grands là. S’il y a une guerre, elle se fera par procuration ailleurs. Où ? En Afrique ou dans le monde arabe. C’est comme ça qu’il faut voir les choses ».
Le monde n’est pas si opaque, quand on veut le regarder.

 

Hélène Nouaille

Cartes :
Bassin du lac Tchad
http://www.kazeo.com/sites/fr/photos/251/le-lac-tchad-sa-disparition-inevitable_2516266-L.jpg
Situation du Tchad, un « verrou » fragile
http://www.clg-fraissinet.ac-aix-marseille.fr/spip/local/cache-vignettes/L501xH472/Afrique_tchad_1-b87e9.jpg
Le Nigeria (pétrole, religion, présence de Boko Haram etc. 2011)
http://www.lefigaro.fr/assets/infographie/120209-nigeria.jpg
Les 36 Etats du Nigeria
http://www.sciencespo.fr/ceri/sites/sciencespo.fr.ceri/files/carte%20nigeria.jpg
Blog de Philippe Rekacewicz : territoires «utiles» (ressources) et «instables» de l’Afrique subsaharienne, 2007 (cliquer sur la carte puis sur le zoom en bas à gauche)
http://www.cartografareilpresente.org/article162.html

 

Notes :
(1) Jeune Afrique/AFP, le 7 octobre 2014, Le Nigeria et ses voisins réunis à Niamey contre Boko Haram
http://www.jeuneafrique.com/actu/20141007T071603Z20141007T071549Z/le-nigeria-et-ses-voisins-reunis-a-niamey-contre-boko-haram.html
(2) Afrique réelle n° 53, mai 2014, Bernard Lugan, Le nord du Nigeria : d’une crise interne à un abcès régional (sur abonnement)
http://bernardlugan.blogspot.fr/2014/05/lafrique-reelle-n53-mai-2014.html
(3) Afrique réelle n° 57, septembre 2014, Bernard Lugan, Libye-Nigeria, deux situations hors de contrôle (sur abonnement)
http://bernardlugan.blogspot.fr/2014/09/lafrique-reelle-n57-septembre-2014.html
(4) Le Nouvel Observateur/AFP, le 7 mai 2014, Nigeria. Ce que l’on sait de l’enlèvement de 223 lycéennes par Boko Haram
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140507.OBS6339/nigeria-ce-que-l-on-sait-de-l-enlevement-des-223-lyceennes-par-boko-haram.html
(5) Interview exclusive du président tchadien Idriss Deby Itno, le 12 septembre 2014, vidéo (58’59)
http://www.youtube.com/watch?v=JAvTgLWTA3M
(6) La Tribune, le 6 octobre 2014, Alain Bauer, Terrorisme, à la recherche d’un ennemi nébuleux
http://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/opinion/2014-10-06/terrorisme-a-la-recherche-d-un-ennemi-nebuleux.html