On a vu cet été apparaître, dans cette région moyen-orientale ravagée par la guerre depuis 2003 et l’invasion américaine de l’Irak, un « Etat islamique » dont personne n’avait prévu l’émergence. Un Etat ? La difficulté à le nommer (EIIL, DAESH, ISIS…) est très révélatrice : de quoi s’agit-il ? Le colonel et historien militaire Michel Goya remarquait, en août dernier, en réfléchissant à ces « Légions dangereuses » (1) : « L’armée de Daech, c’est la force de Falloujah, ou celle qui a affronté les Français au Mali en 2013, multipliée par trois ou quatre…». Le rapprochement entre les deux situations est intéressant : d’une part parce que dans tous les cas, les combattants se réfèrent à un islam intégriste, d’autre part parce qu’aucun Etat ne s’est constitué en Afrique autour de ce que notre expert militaire appelle la « première vraie armée proto-étatique ».Dans les deux cas pourtant, ces légions opèrent sur des territoires mal contrôlés par des Etats faillis pour des raisons différentes, mais incapables d’assurer leur mission régalienne de maintien de l’ordre sur leur territoire. Mais pendant que le président américain déclarait, le 28 août dernier, n’avoir pas « encore de stratégie » définie en Irak et en Syrie (2), la France, après pourtant que son président avait déclaré en octobre et en novembre 2012 qu’il n’y aurait pas d’intervention française directe mais seulement un appui à une force régionale, intervenait directement pour stopper l’avancée de ces dits combattants islamistes vers la capitale malienne, Bamako, le 13 janvier 2013. Chassés fin 2010 d’Algérie par l’armée au-delà de ses frontières méridionales et à l’Ouest de Mauritanie lors d’une offensive comparable, ces groupes terroristes s’étaient installés en 2011 et 2012 dans le Nord du Mali, où l’Etat, encore affaibli par un coup d’Etat en mars 2012, avait lâché prise.
Ce qui s’est appelé « opération Serval » – une guerre, a reconnu François Hollande, a marqué une vraie rupture relève Michel Goya : « La France a rompu avec des années d’hésitations dans l’emploi de la force, pour frapper directement et violemment un ennemi clairement identifié. Contrairement aux idées alors admises, il s’avérait donc que l’action unilatérale était encore possible, dès lors qu’existait une volonté politique permettant d’engager des troupes au sol et de prendre des risques ». Action unilatérale, certes, hors des lourdeurs d’une coalition d’alliés ne partageant pas les mêmes intérêts ni visions, mais action légale, entreprise sur la demande de l’Etat malien et avec l’accord de l’ONU. Action qui lui permet de renouer avec ce qu’elle sait faire (14 opérations menées avec succès en Afrique de 1977 à 1980), sur un théâtre qu’elle connaît : « un processus de décision rapide, un consensus sur cet emploi « discrétionnaire » des forces, des unités pré positionnées, des éléments en alerte en métropole, des moyens de transport et de frappe à distance, la capacité à fusionner avec des forces locales et la combinaison tactique du combat rapproché au sol et des appuis aériens ».
En trois mois, l’objectif premier – rendre leur territoire aux Maliens – était atteint.
Et, ce que nous avons moins vu et qui est pourtant fondamental, l’ensemble des pays concernés dans la région sahélo-saharienne, avaient été associés, Maroc et Algérie avaient ouvert leur espace aérien aux avions français, les voisins du Mali (Mauritanie à l’Ouest, Algérie au Nord, Niger à l’Ouest) gêné les mouvements transfrontaliers des groupes terroristes très mobiles, et toutes les bases françaises, du Sénégal à la Côte d’Ivoire, du Burkina Faso au Tchad et jusqu’à Djibouti ont été mises à contribution – avec une mention particulière pour le Tchad, dont l’engagement militaire à nos côtés, marqué par des pertes, a été déterminant dans le massif montagneux de l’Adrar des Ifoghas, bastion retranché des terroristes. L’effort diplomatique français a donc été considérable, d’autant que l’Algérie était, parmi les pays du champ du Sahel, jusque là opposée, soutenue par Washington, à une intervention militaire au Mali. Et que l’harmonie ne règne pas forcément entre ces différents partenaires.
Rien n’était achevé, rien ne l’est encore : il a fallu passer au mieux le flambeau d’un maintien de l’ordre à l’armée malienne, à l’opération de formation de l’Union européenne, EUTM, à des forces africaines, à l’opération des Nations Unies, (Minusma). Rien de simple, des difficultés prévisibles entre les indépendantistes Touareg du nord malien qui ont mis leur connaissance du terrain, des langues et des hommes au service de l’armée française mais qui sont fâchés avec Bamako et dont un groupe s’était allié aux islamistes – mais rien d’inattendu. Serval, n’étant pas un coup de main, s’est transformé en août 2014 en opération Barkhane, avec un redéploiement de l’appareil militaire français capable de gérer la stabilisation de la région (3000 hommes sur cinq pays) – parce qu’il y aura une suite, ce que remarquait le quotidien algérien El Watan le 9 octobre dernier (3) : « Afin de priver les terroristes du Sahel de leur sanctuaire libyen, la France a décidé d’implanter une base «temporaire avancée» à Madama, dans le nord-est du Niger ».
Les restes des groupes de combattants se sont en effet trouvé une base arrière dans le sud-est d’une Libye abandonnée au chaos après la mort du colonel Kadhafi. « Le choix de l’emplacement de cette base, qui sera composée de quelques dizaines d’hommes, n’est pas fortuit », explique El Watan. « Elle se trouve à proximité de l’«autoroute» du terrorisme et de la contrebande qui, via la passe de Salvador (point de rencontre des frontières de l’Algérie, la Libye et du Niger), sert à tous les trafics (humains, drogues, et armes) entre la Libye et les pays de la bande sahélo-saharienne. D’une pierre deux coups, Paris peut ainsi aussi veiller à ses intérêts au Niger. Ce déploiement vient compléter, selon l’information rapportée par le Figaro le 3 octobre dernier (2), « une ligne de ’’points d’appui’’ installés dans les pays de la bande sahélo-saharienne (BSS), sur laquelle est déployée l’opération Barkhane qui a succédé à Serval le 1er août dernier : Tessalit au Mali, Atar en Mauritanie et Faya au Tchad ». L’intention française a été directement confirmée par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, le 9 septembre 2014 (5).
« Rappelons-nous ce que nous avons collectivement entrepris et réussi au Mali : une opération militaire de grande ampleur pour libérer ce pays de la menace djihadiste, et un processus politique démocratique. La dégradation de la situation sécuritaire en Libye pourrait entamer cet acquis ».
Menace djihadiste très réelle, matérialisée au Moyen-Orient avec l’Etat islamique, et qui a donc échoué en Afrique à conquérir un état comme à réussir à composer ce que Michel Goya appelle si justement une « armée proto-étatique ». Parce que si nous savons que les groupes de combattants (les katiba) sont au départ des petits groupes de criminels trafiquants (6), nous savons aussi que très vite chacun a compris après le 11 septembre et la déclaration de «guerre à la terreur» de George Bush, qu’il devenait avantageux, pour se donner de la visibilité et recevoir à ce titre des subsides de pays fondamentalistes, de renforcer son paravent idéologique : allégeance à Al Caïda d’abord (AQMI au Maghreb) et tout récemment en Algérie avec l’assassinat d’Hervé Gourdel, allégeance à l’Etat islamique, qui a le vent en poupe. D’autre part, si le noyau initial est affairiste, le recrutement se fait bien dans une population jeune, au nom de l’islam – et les territoires conquis se voient imposer la charia.
Danger souligné par El Watan déjà cité encore : « les récentes attaques sanglantes perpétrées par des groupes terroristes contre des positions de la mission des Nations unies au Mali (Minusma) et les nombreuses tentatives d’infiltration terroristes sur le territoire algérien », montrent d’une part que les groupes terroristes ciblés par l’opération française ont fini par se reconstituer, et que « compte tenu des moyens mis pour harceler les bases opérationnelles de la Minusma implantées dans le septentrion malien, le Mujao, AQMI et Al Mourabitoun de Mokhtar Belmokhtar ne désespèrent toujours pas de parvenir, à terme, à faire sombrer de nouveau la région dans le chaos » – sachant que « le sud de la Libye leur sert de principale base arrière… et d’armurerie ». Et si, pour l’heure, il n’y a pas eu de «coagulation» entre les groupes opérant au Sahel, ceux installés plus au Sud au Nigeria sous le nom de Boko Haram, et les milices opérant en Libye et en Tunisie sous le nom d’Ansar el Charia, tous se revendiquant d’un islamisme violent, le risque existe, comme celui, reconnaît enfin El Watan, « de connexions opérationnelles entre les terroristes en Afrique avec ceux du Proche-Orient ».
Concluons simplement : de sa place, en définissant une politique et des objectifs clairs – dont la protection de ses intérêts propres –, avec le savoir-faire et la qualité de son armée pourtant maltraitée dans son allocation financière, dans la légalité et dans la continuité, et avec l’appui indispensable de certains de ses alliés, la France a réussi à empêcher un Etat de tomber aux mains d’islamistes mafieux – avec les conséquences, incalculables, pour la région entière, Maghreb compris et pour l’Europe elle-même, qui lui fait face, toute proche. Elle a demandé et obtenu de l’aide logistique de ses alliés (transport lourd, ravitaillement, renseignement), de l’aide militaire (Tchad) de troupes aguerries et adaptées au terrain sur place, des armées des pays voisins chez eux (surveillance des frontières). Dans ce contexte et autour du Tchad, clef et verrou de la région vers le Nigeria se sont organisées des forces dédiées à la lutte régionale contre les groupes locaux (Boko Haram), nous en avons parlé ici (7). A cet effort, difficile, un lendemain est prévu avec l’opération Barkhane.
En assumant son histoire et ses responsabilités avec son armée et ses diplomates, en s’adaptant avec lucidité aux circonstances politiques et du terrain d’aujourd’hui, sans tapage et sans hubris, ce pays peut donc, en décidant par lui-même, se protéger et être utile à la « communauté internationale », en demeurant, à sa mesure actuelle, ce qu’il a toujours été, lui-même.

Hélène Nouaille

Cartes :
Le triangle des Bermudes africain
http://4.bp.blogspot.com/-MIPpR-SzbyE/Ux9m60TzDsI/AAAAAAAAACU/E0AHsT87tHM/s1600/Carte+pour+le+blog.jpg
Opération Barkhane (qui suit l’opération Serval)
http://www.lefigaro.fr/medias/2014/10/03/PHOa923e246-4af7-11e4-8b08-889f2cd4b024-450×300.jpg
Redéploiement des forces françaises en Afrique
http://s-www.estrepublicain.fr/images/67508B28-72C8-4A00-AC5D-4C9CFA5C1733/LER_15/title.jpg
Les «verrous» la zone sahélo-saharienne (la passe de Salvador est au point 2)
http://ecoaustral.com/sites/default/files/verrous_zone_saharo-sahelienne.jpg
Quelques routes des trafics dans la région
http://a51.idata.over-blog.com/600×456/4/22/09/08/Africa/Mali/Feb-2013/africa-sahara-trafficking-routes-source-BBCAfrica.gif
Routes commerciales au travers du Sahara au Moyen Age
http://www.grioo.com/images/rubriques/13/5697.jpg
Vidéo :
L’opération Barkhane (une minute 10)
http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=QTNuNAu8YM0#t=199

Notes :
(1) La voie de l’épée, blog de Michel Goya, le 15 août 2014, Les légions dangereuses
http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2014/08/les-legions-dangereuses.html
(2) White House, Intervention de Barack Obama le 28 août 2014 (en anglais)
http://www.whitehouse.gov/the-press-office/2014/08/28/statement-president
(3) El Watan, le 9 octobre 2014, Zine Cherfaoui, Les groupes terroristes au Sahel en regain d’activité
http://www.elwatan.com//international/les-groupes-terroristes-au-sahel-en-regain-d-activite-09-10-2014-273659_112.php
(4) Le Figaro, le 3 octobre 2014, Alain Barluet, L’armée française monte un poste avancé aux portes de la Libye
http://www.lefigaro.fr/international/2014/10/03/01003-20141003ARTFIG00354-l-armee-francaise-monte-un-poste-avance-aux-portes-de-la-libye.php
(5) France 24, le 9 septembre 2014, Le Drian : L’opération Barkhane pourrait « monter à la frontière libyenne »
http://www.france24.com/fr/20140909-libye-le-drian-operation-barkhane-libye-jihadisme-irak-ei/
(6)  Pour mémoire, Al Caïda au Maghreb (AQMI) n’est rien ainsi d’autre que la couverture d’un groupe algérien (le GSPC, groupe salafiste pour le prêche et le combat, émanation du GIA, auteur des attentats en France en 1995-96). Pourchassé par l’armée en Algérie, il a été le premier à «exploiter» sa nouvelle étiquette d’AQMI dans la région du Sahel, concurrencé par d’autres chefs de bandes rivales (Mohamed BenMokhtar connu depuis les années 80 – il était, surnommé Mister Malboro, le patron du trafic de cigarettes à Tamanrasset, extrême sud de l’Algérie – celui d’Abou Zeïd qui a assassiné Michel Germaneau en été 2010 et quelques autres, deux ou trois milliers d’hommes au plus). Se convertissent encore un groupe de Touaregs de retour de Libye après le 20 octobre 2011 : ils avaient été soutenir un colonel Kadhafi qui leur avait promis dans les années 1990 un état saharien.
Voir Léosthène n° 692/2011, le 10 septembre 2011, Empressement intéressé autour du Sahel
(7) Voir Léosthène n° 966/2014, le 8 octobre 2014, Le verrou du Tchad, au centre d’un arc de crises