« Nos deux pays mènent un combat commun contre le terrorisme » déclarait le ministre de la Défense français Jean-Yves Le Drian lundi 16 février en signant au palais présidentiel du Caire la vente de vingt-quatre avions de combat Rafale, d’une frégate et de missiles avec le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi. Le grand reporter Olivier Berger, qui tient un blog sur les questions de défense pour La Voix du Nord, en explique sans détours la genèse : « Le président Al-Sissi est tout sauf un démocrate, c’est entendu », mais « la France considère qu’elle ne peut faire l’impasse sur l’Egypte ». En effet, le pays « est redevenu central » au Proche-Orient. « L’aviation égyptienne, probablement des F-16, a bombardé dimanche des positions de l’Etat islamique à Derna (le fief de la milice Majlis Shura Shabab Al-Islam), après les assassinats de vingt coptes égyptiens dans la macabre mise en scène de l’Etat islamique ». Plus largement, « avec le bombardement sur des positions d’un groupe lié à l’Etat islamique en Libye, sa lutte sans merci dans le désert du Sinaï avec une autre milice » on voit « que l’Egypte (comme Israël et la Jordanie) redevient une puissance centrale de la région. Une sorte de rempart entre l’Etat islamique en Syrie et Irak, au Sinaï et en Libye » (1).« L’objectif prioritaire est d’éviter que les groupes terroristes, qui communiquent sans avoir établi un réseau formel, fassent la jonction entre eux ».
Et de publier une carte (voir ci-dessous) donnant « les positions géographiques des différents groupes armés terroristes islamistes, du Nigeria à l’Irak. Ce qui ne signifie pas que ces groupes contrôlent totalement des zones (à part l’Etat islamique en Syrie, Irak et des secteurs des zones tribales au Pakistan) », ni que les affiliés d’al Caïda et ceux qui font allégeance à l’Etat islamique soient partout rivaux : « Si le contentieux est réel sur le théâtre syrien, la situation peut être très différente et plus imbriquée ailleurs ». Cette tentative de jonction entre différents groupes terroristes est à l’œuvre – nous savons comment, en janvier 2013 la France intervenait directement pour stopper l’avancée de groupes combattants islamistes vers la capitale malienne, Bamako (opération Serval), et comment, trois mois plus tard, « Serval, n’étant pas un coup de main, s’est transformé en août 2014 en opération Barkhane, avec un redéploiement de l’appareil militaire français capable de gérer la stabilisation de la région (3000 hommes sur cinq pays) », nous l’écrivions ici en octobre 2014 (2).
Mais nous disions aussi que les restes des combattants repoussés du Mali s’étaient réfugiés dans le sud-est d’une Libye abandonnée au chaos après la mort du colonel Kadhafi : Jean-Yves le Drian le confirmait lui-même en septembre dernier : « Rappelons-nous ce que nous avons collectivement entrepris et réussi au Mali : une opération militaire de grande ampleur pour libérer ce pays de la menace djihadiste, et un processus politique démocratique. La dégradation de la situation sécuritaire en Libye pourrait entamer cet acquis » (3). Le chaos s’est aggravé, comme le prévoyait d’ailleurs l’historien spécialiste de l’Afrique Bernard Lugan dès 2012 (4) : « Désormais, en Libye, l’alternative est simple : soit les nouvelles autorités mettent un terme au chaos – mais comment ? – et reconstruisent l’Etat sous une forme ou sous une autre, soit la Libye demeure ingouvernable. Dans ce cas, les islamistes pourraient alors jouer une carte maîtresse, celle du modèle religieux transcendant les divisions afin de les coaguler dans un tout commun, l’Oumma » (4). Pour l’heure, les différentes milices s’opposent dans des combats sanglants en fracturant le pays – entre autres choses pour le contrôle des zones pétrolifères.
Et en se comportent, marque de fabrique, avec une insoutenable barbarie : « L’organisation terroriste autoproclamée ‘Etat islamique’ a décapité, dimanche, 21 Egyptiens de confession chrétienne dans l’est de la Libye (Cyrénaïque). L’Egypte a décidé de ne pas attendre qu’une solution politique soit trouvée au chaos libyen pour s’attaquer aux groupes terroristes qui s’activent en Afrique du Nord (…). L’aviation égyptienne a frappé, dès l’aube hier, des positions de l’EI à Derna, le principal bastion du groupe terroriste dans l’Est libyen » rapporte le quotidien algérien El Watan (5). Et ce alors que le chef de la diplomatie égyptienne, Sameh Shoukry, a annoncé qu’il se rendra « à Washington pour participer à un sommet antiterroriste du 18 au 20 février, pour y affirmer la position de l’Egypte face au terrorisme : laisser la situation en l’état en Libye sans une intervention ferme pour y stopper la progression des organisations terroristes représenterait une menace claire pour le sécurité internationale et la paix ». De leur côté, la France et l’Italie ont répondu présents, tout en appelant « à une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies et à « de nouvelles mesures » contre l’Etat islamique. Enfin, « côté arabe, les Emirats arabes unis, l’un des principaux soutiens au général Khalifa Haftar contre les milices de Fajr Libya, pourraient aussi être de la partie. Il ne serait pas surprenant par ailleurs que l’Arabie Saoudite, également dans la ligne de mire des terroristes l’Etat islamique, s’empresse de sortir son chéquier pour soutenir financièrement le projet de guerre égyptien ».
Si nous reprenons la carte, indispensable, des positions géographiques des différents groupes armés de terroristes islamistes, du Nigeria à l’Irak, que voyons-nous encore ?
Que le mouvement djihadiste salafiste Boko Haram, qui contrôle déjà une partie du nord du Nigeria où il est né en 2002 sur des rivalités ethnico-religieuses et qui pratique une stratégie de terreur sur les populations, menace à la fois le Cameroun au sud, mais aussi le Tchad et le Niger au nord – eux–mêmes riverains de la Libye. « Fin janvier 2015, Boko Haram contrôlait entre 150 et 200 kilomètres de frontière avec le Niger, une partie des rives du lac Tchad et une grande partie de la frontière nord séparant le Nigeria et le Cameroun, pays qui est l’objet d’attaques continuelles » écrit Bernard Lugan dans l’Afrique réelle de février (6). Nous savons que l’armée tchadienne, connue pour son efficacité, aidée par la France, est au cœur de la résistance au débordement de Boko Haram sur ses voisins (7), mais qu’elle est attaquée sur son propre territoire (voir la vidéo). « Désormais », écrit encore Bernard Lugan, l’objectif de Boko Haram « est le pourrissement de la région péri tchadique à travers la zone de peuplement kanouri qui déborde largement du Nigeria puisqu’elle s’étend au Niger, au Cameroun et au Tchad ». Le Nigeria, dont l’armée est impuissante à contenir la secte terroriste – seules les milices d’auto-défense tentent de lui résister en payant un lourd tribu de vies humaines -, a demandé leur aide aux Etats–Unis (8). Au sens large, écrivait encore avec justesse Bernard Lugan (9) « après la région saharo-sahélienne, une nouvelle ligne de fracture s’est en effet ouverte en Afrique centrale. Elle court depuis le Nigeria à l’Ouest jusqu’à la région du Kivu (RDC) à l’Est, touchant le nord du Cameroun, les deux Soudan et la RCA », Centrafrique où l’armée française s’est engagée. « Or cet arc de crises est au contact de trois zones instables ou secouées par les conflits permanents et le plus souvent résurgents : la région sahélo-libyenne, le Tchad et la Somalie. Pour le moment, ces conflits sont spécifiques à des régions ou à des peuples ; il sont donc localisés et circonscrits ».
« Le risque serait leur coagulation ou du moins leur porosité ».
« Le terrorisme » est un mot valise trop vague s’il s’agit de définir clairement un ennemi ou des ennemis, condition nécessaire à un combat efficace : il s’agit partout de groupes armés, quelle que soit leur origine (souvent criminelle, comme au Mali) sociale ou ethnique, spécifique aux circonstances de chaque pays, mais toujours instrumentalisant un islam fondamentaliste pour prendre par les armes un pouvoir très temporel. Ces groupes utilisent pour ce faire des méthodes terroristes jusque et y compris en organisant des attentats en Europe où ils trouvent des petites mains fanatisées. Ils sont particulièrement efficaces dans les Etats faillis. Ou dans ceux, nombreux en Europe, qui refusent l’idée même qu’il faille affronter un ennemi, fût-il intérieur – et pour cela le nommer. « Se tromper sur son ennemi par étourderie idéologique, par peur ou par refus de le reconnaître à cause de la langueur de l’opinion publique c’est, pour un Etat, s’exposer à voir son existence mise tôt ou tard en péril. Un ennemi non reconnu est toujours plus dangereux qu’un ennemi reconnu. Il peut y avoir de bonnes raisons à ne pas le reconnaître ouvertement, à condition que l’on prenne les mesures indispensables pour parer la menace » écrivait le polémologue Julien Freund en 1965 dans son ouvrage maître, L’essence du politique (10). Disparu en 1993, mal connu, l’homme est, on s’en doute, tenu à l’écart par le politiquement correct…
Cette lettre de Léosthène est la millième : elle est née en février 2004 un an après l’invasion de l’Irak par les armées américaines de George Bush qui rêvait d’un Grand Moyen-Orient démocratisé et à la main des intérêts de son pays – invasion à laquelle la France de Jacques Chirac et l’Allemagne de Gerhard Schröder s’étaient fermement opposées, mettant à mal l’unité européenne. Onze ans après, nous sommes plus que jamais confrontés aux conséquences géopolitiques d’une agression mal calculée contre des ennemis qui n’existaient pas : il n’y avait en Irak ni armes de destruction massive, ni suppôts d’al Caïda (née autour d’un homme, ben Laden, formé et armé par les Américains en Afghanistan au nom de la lutte anti soviétique). L’Irak tombé, c’est tout le Moyen-Orient qui s’est trouvé déséquilibré, et peu à peu livré aux factions terroristes de tout poil. La contagion a gagné l’Afrique. Elle pourrait gagner l’Asie centrale. S’il y a une guerre en Europe – en Ukraine – elle n’est pas livrée contre le « terrorisme », mais par intermédiaire contre un pays, la Russie, qui lutte elle aussi contre les djihadistes fondamentalistes, et ce depuis fort longtemps : la première lettre de Léosthène était consacrée au financement des islamistes tchétchènes par l’Arabie Séoudite ! L’Union européenne a dans ce chaos sa part de responsabilité, illusion de pacifisme, affaiblissement des nations, politique étrangère inexistante, incohérente et laissée à des fonctionnaires incompétents à Bruxelles persuadés que des « normes » peuvent tenir lieu de politique.
« Pour l’instant », écrivait donc Julien Freund en 1965, « le trouble qu’engendre le refus de reconnaître l’ennemi, se limite sur la scène internationale à quelques problèmes déterminés ; selon toute vraisemblance, leur nombre s’accroîtra d’année en année, jusqu’au moment où la situation deviendra tellement intolérable que les ennemis réels seront obligés de se reconnaître nettement ». Eh bien il semble que nous y soyons, non ?

Hélène Nouaille

Vidéo :
Attaques de Boko Haram au Cameroun et au Tchad (France 3, 13 février 2015, 1 minute 30)
http://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/boko-haram/boko-haram-seme-la-terreur-jusqu-au-tchad_825175.html
Carte :
Les foyers du terrorisme islamique (cliquer dans la colonne de gauche ou dans les zones grisées pour des précisions sur chaque groupe et sa zone d’influence). On peut agrandir la carte à volonté.
https://www.google.com/maps/d/viewer?mid=zXNNJAJvG5Rw.kX5JVci7WV2Q

 

Notes :
(1) La Voix du Nord, blog Défense globale, le 16 février 2015, Olivier Berger, L’Egypte, une puissance centrale face à l’Etat islamique http://defense.blogs.lavoixdunord.fr/archive/2015/02/16/egypte-puissance-centrale-carte-13781.html
(2) Léosthène n° 970/2014, le 22 octobre 2014, Afrique : échec au djihad proto-étatique
On a vu cet été apparaître, dans cette région moyen-orientale ravagée par la guerre depuis 2003 et l’invasion américaine de l’Irak, un « Etat islamique » dont personne n’avait prévu l’émergence. Un Etat ? La difficulté à le nommer (EIIL, DAESH, ISIS…) est très révélatrice : de quoi s’agit-il ? Le colonel et historien militaire Michel Goya remarquait, en août dernier, en réfléchissant à ces « Légions dangereuses » : « L’armée de Daech, c’est la force de Falloujah, ou celle qui a affronté les Français au Mali en 2013, multipliée par trois ou quatre…». Le rapprochement entre les deux situations est intéressant : d’une part parce que dans tous les cas, les combattants se réfèrent à un islam intégriste, d’autre part parce qu’aucun Etat ne s’est constitué en Afrique autour de ce que notre expert militaire appelle la « première vraie armée proto-étatique ». De sa place, en définissant une politique et des objectifs clairs – dont la protection de ses intérêts propres –, avec le savoir-faire et la qualité de son armée pourtant maltraitée dans son allocation financière, dans la légalité et dans la continuité, et avec l’appui indispensable de certains de ses alliés, la France a réussi à empêcher un Etat de tomber aux mains d’islamistes mafieux. Analyse.
(3) France 24, le 9 septembre 2014, Le Drian : L’opération Barkhane pourrait « monter à la frontière libyenne »
http://www.france24.com/fr/20140909-libye-le-drian-operation-barkhane-libye-jihadisme-irak-ei/
(4) Blog de Bernard Lugan, le 12 septembre 2012, Derrière l’assassinat de l’ambassadeur américain à Benghazi (accès libre)
http://bernardlugan.blogspot.fr/2012/09/derriere-lassassinat-de-lambassadeur.html
(5) El Watan, le 17 février 2015, Zine Cherfaoui, Libye, forcing pour une intervention militaire
http://www.elwatan.com//international/libye-forcing-pour-une-intervention-militaire-17-02-2015-287768_112.php
(6) Afrique réelle n° 62, 15 février 2015, Bernard Lugan, Le Nigeria et le Niger face à Boko Haram (sur abonnement)
http://bernardlugan.blogspot.fr/2015/02/lafrique-reelle-n62-fevrier-2015.html
(7) Léosthène n° 966/2014, le 8 octobre 2014, Le verrou du Tchad, au centre d’un arc de crise
Niamey, capitale du Niger, accueille ce mardi 7 octobre un sommet régional extraordinaire, qui réunit les pays de la Commission des pays du lac Tchad (le Nigeria, le Cameroun, le Niger, le Tchad et le Bénin, voisin du Nigeria à l’ouest), comme en avaient convenu en mai dernier à Paris les cinq chefs d’Etat de cette organisation pour mettre en place un plan de guerre contre le groupe islamiste armé Boko Haram, implanté depuis 2009 dans le nord du Nigéria, qui est en guerre civile. L’ordre du jour de  la réunion ? La stabilité de la région. Or, « après la région saharo-sahélienne, une nouvelle ligne de fracture s’est en effet ouverte en Afrique centrale. Elle court depuis le Nigeria à l’Ouest jusqu’à la région du Kivu (RDC) à l’Est, touchant le nord du Cameroun, les deux Soudan et la RCA », Centrafrique où l’armée française est engagée. « Or cette arc de crises est au contact de trois zones instables ou secouées par les conflits permanents et le plus souvent résurgents : la région sahélo-libyenne, le Tchad et la Somalie. Pour le moment, ces conflits sont spécifiques à des régions ou à des peuples ; il sont donc localisés et circonscrits. Le risque serait leur coagulation ou du moins leur porosité » explique Bernard Lugan. Analyse.
(8) Les Echos, le 15 février 2015, Yves Bourdillon, Le Nigeria appelle à l’aide les Etats-Unis
http://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/0204161144277-le-nigeria-appelle-a-laide-les-etats-unis-1093412.php
(9) Afrique réelle n° 53, mai 2014, Bernard Lugan, Le nord du Nigeria : d’une crise interne à un abcès régional (sur abonnement)
http://bernardlugan.blogspot.fr/2014/05/lafrique-reelle-n53-mai-2014.html
(10) Julien Freund, L’essence du politique (paru en 1965, Sirey)
http://livre.fnac.com/a878897/Julien-Freund-L-essence-du-politique
On peut lire un extrait de son ouvrage (dont la citation dans cette lettre) sur le site de Theatrum Belli :
http://theatrum-belli.org/la-negation-de-l-ennemi/