« La Turquie se tourne vers la Chine pour un système de missiles » écrivait avec une grande sobriété Bertrand Boucey le 19 février dernier dans la rubrique Bourse des Echos. « La Chine a formulé la meilleure offre pour développer le système de défense par missiles de longue portée dont la Turquie souhaite se doter de longue date, a déclaré le ministre turc de la Défense. Dans sa réponse publiée jeudi à une question parlementaire, Ismet Yilmaz écrit que la Turquie utilisera ce système sans l’intégrer au dispositif de l’Otan, dont elle est membre » (1). La nouvelle est confirmée – un contrat de 3,4 milliards de dollars – le même jour, par Bloomberg et Reuters, des frissons dans la plume. Sacrilège ! « Des responsables des Etats-Unis et de l’OTAN sont malheureux du choix des Turcs pour la China Precision Machinery, qui a été sous le coup de sanctions américaines pour avoir vendu du matériel à l’Iran, à la Syrie ou à la Corée du Nord qui sont exclus par les lois américaines contre la prolifération des armes de destruction massive » explique Reuters (2).L’affaire des missiles chinois, qui n’est pas terminée, est ancienne.
C’est en septembre 2013 que la Turquie annonce qu’elle a choisi l’offre chinoise pour son système de défense antimissile, écartant les offres américaine (le duo Raytheon & Lockheed Martin), l’alliance franco-italienne Eurosam (Thales et MBDA) et russe (Rosoboronexport). Agitation douloureusement indignée à Washington, répercutée par le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, qui souligne l’incongruité d’un choix incompatible avec les systèmes utilisés par les alliés de l’Organisation de l’Atlantique Nord, dont la Turquie fait partie. « Du point de vue de l’OTAN, il est de la plus grande importance que les systèmes qu’un pays de l’Alliance souhaite acheter puissent fonctionner de concert avec des systèmes similaires présents dans d’autres pays de l’Alliance » (3). Bien sûr, il convient, après la réaction très sèche de Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre (« personne n’a le droit d’intervenir dans les décisions indépendantes »), que « le choix que fait un pays des équipements militaires qu’il veut acheter relève de sa souveraineté nationale ». Néanmoins, indépendance ou pas, les pressions sur Ankara sont intenses et Erdogan est amené à préciser « qu’une commission constituée de lui-même, du chef d’état-major et du ministre de la Défense prendra une ‘décision finale’ à une date encore indéterminée pour concrétiser tout accord ».
Un an plus tard, alors devenu président, il fait état de difficultés avec les Chinois (doutes sur la qualité du système et sur le transfert de technologie). On respire à l’OTAN, les compétiteurs annoncent qu’ils sont toujours dans la course. Mais c’est mal connaître Recep Tayyip Erdogan – et sous-estimer les capacités chinoises en matière de négociation : mi février 2015, après de multiples rebondissements et reports tout au long de l’année 2014, il confirme donc son choix pour le système chinois.
Les Russes, qui observent la partie avec gourmandise, en soulignent sans ambages les enjeux – qui sont géopolitiques : « Les intérêts militaires et politiques de la Chine et des Etats-Unis s’affrontent pour la première fois dans la zone de l’influence américaine inconditionnelle – l’OTAN », écrit Konstantin Garibov (4). « La Chine peut fissurer l’Alliance nord-atlantique, en donnant la possibilité à la Turquie de jouer son jeu contre les Etats-Unis avec un atout chinois. C’est ainsi que les experts russes ont commenté les plans de la Turquie de se doter d’un système de défense antimissiles en coopération avec la Chine ». On comprend donc la souplesse chinoise dans cette négociation, sur les prix (son offre est la moins chère) et sur les possibilités de co-production du système. Ce d’autant que Pékin n’ignore pas la politique assumée du président turc d’une ouverture vers l’est et l’Asie centrale dont Recep Tayyip Erdogan, alors simple chef de l’AKP (Parti islamique justice et développement), rappelait en 2003 déjà l’importance, la République turque étant dans son esprit, comme dans celui de ses concitoyens, l’héritière historique du formidable empire ottoman. La Turquie est d’ailleurs, depuis 2013, en discussion avec l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai) (5).
Que cherche en réalité Erdogan, dont le quotidien turc Today’s Zaman annonçait le 20 février (6), qu’il prendrait sa décision définitive le 24 avril prochain – jour de la célébration du centenaire du génocide Arménien, dont il persiste à réfuter la réalité ?
De la marge pour mener son propre jeu dans la région, jeu qui est distinct, depuis longtemps, de celui de Washington : n’oublions pas qu’en 2003, lors de l’invasion américaine de l’Irak, Ankara avait refusé de mettre ses bases à disposition de l’armée US. Que la brouille entre la Turquie et Israël, qui date de 2010 (raid israélien sur une flottille turque à destination de Gaza) ne s’est pas entièrement dissipée malgré les pressions américaines, pas plus que les divergences sur le « printemps arabe », regardé défavorablement par la Turquie en Libye comme en Egypte ne sont apaisées. Qu’Erdogan était au plus mal avec un Obama considéré comme trop faible sur la question syrienne et que même si un accord vient d’être signé sur la formation des « rebelles syriens modérés » entre les deux pays, rien n’est au fond résolu. Ni sur l’avenir des Kurdes (20% de la population en Turquie) qui se battent, soutenus par les Etats-Unis, contre l’Etat islamique en espérant probablement conquérir le droit à un Etat dont Erdogan ne veut pas entendre parler. Ni sur les bonnes relations du président turc avec Vladimir Poutine, Bosphore (voir la carte) livraisons de gaz et projet d’oléoducs (7) oblige, en dépit de divergences sur la Syrie de Bachar el-Assad, que Moscou soutient. Il y a encore le dossier iranien, les critiques américaines sur le respect des droits de l’homme en Turquie et bien d’autres choses…
Il y a encore, bien sûr, le désenchantement de la Turquie vis-à-vis de l’UE, sensible à la fois chez les citoyens européens (où, sondage après sondage, des majorités s’inscrivent contre l’adhésion de la Turquie) et en Turquie même, quand « 17% seulement de la population croit désormais à une adhésion contre 78% en 2004 », écrivions nous déjà en 2013. Les piètres performances économiques de l’UE font le reste : l’institut du Bosphore écrivait dès 2010 qu’en Turquie, « le sentiment que l’Europe est en train de sortir de l’histoire croît rapidement (…) : les Turcs prennent conscience que le potentiel de croissance à long terme du Vieux Continent est bien plus faible que celui des grands pays asiatiques ou sud-américains. (…) la mariée paraît donc bien moins belle qu’il y a dix ans (…). Et si Ankara continue à afficher sa volonté d’adhésion, la mollesse et le doute ont succédé à l’enthousiasme…». Ensuite, il y a la question de Chypre, l’armée turque occupant le nord de l’île depuis 1974 – lors de la présidence chypriote de l’Union, au cours du second semestre 2012, la Turquie n’a assisté à aucune des réunions ; ou encore la normalisation des relations turques avec l’Arménie – sujet si sensible qu’Erdogan attend les prises de position des uns et des autres, en particulier de la France sur le génocide arménien, le 24 avril prochain, pour finaliser son choix du système de missiles chinois…
Le président Erdogan – un homme de (mauvais) caractère, n’est donc pas imprévisible, comme le lui reprochent ses partenaires occidentaux. Il supporte mal le joug que veulent lui imposer les uns et les autres, les Américains qui cherchent une mainmise absolue sur l’OTAN, les Européens, Commission et pays membres qui jouent, au gré de leurs hésitations, le chaud et le froid, une situation humiliante pour un pays où le mot patriotisme a encore un sens, plus que jamais peut-être quand la région et tout le Moyen et Proche Orient sont en reconfiguration. Pour secouer le harnais, et signifier qu’il veut défendre ses intérêts vitaux sans s’aligner sur aucune injonction, Recep Tayyip Erdogan introduit donc un coin au plus sensible des intérêts euro américains : « C’est un signal d’alarme pour l’OTAN » relève ainsi sans détours Vladimir Ievseïev, directeur du Centre des études sociales et politiques, pour Sputnik (4) : « C’est un signal d’alarme pour l’OTAN. Certes, ce n’est pas un premier cas. On peut parler des livraisons des armements russes à la Grèce, qui est également membre de l’OTAN. Mais en somme une accumulation de ce genre d’événements rendra plus difficile la direction américaine de l’OTAN. Et de tels problèmes vont constamment augmenter. L’apparition de certaines contradictions internes affaiblira l’unité de l’OTAN, étant donné la règle du consensus qui compliquera la prise des décisions…».
Le président turc tiendra-t-il la position au-delà du 24 avril ? L’avenir le dira.

Hélène Nouaille

Document :
Les pressions géopolitiques obligent la Turquie à réexaminer ses options en politique internationale
Igor Torbakov, le 22 janvier 2003
La Turquie affronte une pression internationale croissante – y compris la perspective d’une nouvelle guerre en Irak et d’une rebuffade de l’Union européenne – ce qui pousse Ankara à réévaluer son orientation internationale. Les analystes politiques disent que les dirigeants turcs se tournent de plus en plus vers les états eurasiens afin d’amortir une éventuelle instabilité régionale.
(…)
La réticence européenne pour fixer une date de démarrage des négociations d’entrée dans l’Union tout comme les frictions entre Ankara et Washington à propos d’une campagne possible menée par les Américains en Irak ont laissé les dirigeants turcs frustrés et inclinés à explorer les alternatives régionales en matière géopolitique, selon certains analystes.
Une partie importante de la classe politique turque, y compris un grand nombre des membres de l’AKP (Parti islamique Justice et Développement dont M. Erdogan est le leader) pense que la Turquie devrait resserrer ses liens avec la Russie et les nations turcophones en Eurasie centrale pour compenser les reculs récents des pays du  » front ouest « .  »  Les développements (actuels) font que le positionnement de la Turquie à l’Ouest tient à sa force à l’Est « , avance Kivanç Galop Over, l’éditeur du Diplomaticobserver.com sur son site. La rebuffade de l’UE lors du sommet de Copenhague en décembre a réduit l’intérêt des Turcs à rejoindre l’Union, et ce de façon significative.  » Il y a maintenant peu d’espace pour garder vivant l’enthousiasme turc pour l’Union européenne  » commente l’analyste politique Fatma Demirelli.
Certains commentateurs turcs prétendent que deux facteurs lourds de sens – la géographie et l’histoire du pays – devraient être pris en considération quand le pays réfléchit à son avenir.  » La politique est généralement modelée par la géographie « affirme l’analyste Over. La situation géographique de la Turquie porte certains intellectuels à penser que la Turquie devrait adopter une stratégie orientée principalement vers les pays eurasiens et moyen-orientaux.  » Si la Turquie n’est pas assez  » européenne  » pour pouvoir devenir membre de l’Union européenne, alors elle devrait poursuivre une initiative qui lui soit propre dans son extraordinaire arrière-pays, relève un article publié dans le très influent Turkish Daily News. Après tout, non seulement la majeure partie du pays n’est pas en Europe, mais aucune partie n’est de près ou de loin proche de l’Atlantique Nord « .
Les facteurs historiques peuvent aussi influencer les dirigeants d’Ankara. La république Turque d’aujourd’hui est l’héritière historique du formidable empire Ottoman d’autrefois. La mémoire de l’empire, disent les analystes, est encore très vivante.  » La Turquie est un pays où l’on se souvient des événements passés, comme s’ils étaient d’hier « , dit Over. Il est symptomatique que ces considérations historiques et géographiques aient été citées par Tacan Ildem, le conseiller du président Ahmet Necket Sezer en matière de politique étrangère – pour expliquer les réserves turques à pleinement soutenir le plan d’attaque américain contre l’homme fort de l’Irak, Sadam Hussein. La contribution turque à l’opération  » sera limitée en raison de ses liens historiques avec son voisin et en raison du statut de la Turquie dans la région « a dit Ildem lors de sa conférence de presse hebdomadaire (…)
Publié en anglais dans Eurasianet le 22 janvier 2003 (lien disparu) et cité dans Léosthène n° 25/2004, Turquie : un arrière pays extraordinaire

Cartes :
La mer noire et le Bosphore
http://img.agoravox.tv/local/cache-vignettes/L580xH442/mer-noire-02-42f62.jpg
Migration des empires turcs (Xavier Martin, 2009)
http://www.xaviermartin.fr/public/GRANDS_EMPIRES_TURCS.jpg

 

Notes :
(1) Les Echos, Infos et conseils boursiers, le 19 février 2015, Bertrand Boucey, La Turquie se tourne vers la Chine pour un système de missiles
http://bourse.lesechos.fr/infos-conseils-boursiers/infos-conseils-valeurs/infos/la-turquie-se-tourne-vers-la-chine-pour-un-systeme-de-missiles-1032782.php
(2) Reuters, le 19 février 2015, Tulay Karadeniz, Turkey eyes deal with China on missile defense despite NATO concerns
http://www.reuters.com/article/2015/02/19/us-turkey-china-defence-idUSKBN0LN0W220150219
(3) La Tribune, le 23 octobre 2013, Michel Cabirol, Missiles chinois en Turquie : le ton monte entre Ankara et l’OTAN
http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20131023trib000791984/missiles-chinois-en-turquie-le-ton-monte-entre-ankara-et-l-otan.html
(4) Sputnik France (ex Ria Novosti), le 21 février 2015, Konstantin Garibov, La Chine lancera depuis la Turquie un défi géopolitique aux Etats-Unis
http://fr.sputniknews.com/opinion/20150221/1014835376.html
(5) Sur l’OCS et les pays participants voit wikipedia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Organisation_de_coop%C3%A9ration_de_Shanghai#Les_.C3.89tats_participant_aux_activit.C3.A9s_de_l.27OCS
(6) Today’s Zaman, le 20 février 2015, Servet Yanatma, Ankara delays final decision on missile defense until April 24
http://www.todayszaman.com/diplomacy_ankara-delays-final-decision-on-missile-defense-system-until-april-24_373183.html
(7) Voir Léosthène n° 983/2014, le 6 décembre 2014, Moscou abandonne Southstream : gel du gaz russe pour l’Europe
Extrait : « Le président russe, en visite le 1er décembre en Turquie, expliquait : « Nous devons commencer la construction de la section sous-marine dans la Mer Noire. Or, nous ne pouvons pas le faire tant que nous n’avons pas reçu l’autorisation de la Bulgarie ». En conséquence, lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, Vladimir Poutine a annoncé que Moscou et Ankara avaient signé un mémorandum pour la construction d’un gazoduc commun qui passera sous la Mer Noire. Une offre qui vient remplacer astucieusement South Stream : il permet à la Russie de ne pas perdre le bénéfice du chantier entamé tandis que la Turquie se pose en partenaire alternatif à l’UE et se repositionne sur l’échiquier diplomatique entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient ». Précision encore : « La Russie s’est aussi dite prête à construire une nouvelle plate-forme de gaz à la frontière turco-grecque. ‘Si cette idée est considérée comme opportune, nous allons créer une nouvelle plate-forme dans le sud de l’Europe, sur le territoire turc, à la frontière avec la Grèce’, a souligné Vladimir Poutine. ‘Les deux parties sont en train de travailler à la préparation d’un premier accord’, a confirmé Recep Tayyip Erdogan ». Lequel a par ailleurs confié au russe Rosatom le marché de trois nouvelles centrales nucléaires (…) ».