Il faut se souvenir, écrit l’ancien ambassadeur indien M. K. Bhadrakumar qui réfléchit aux « charmes cachés » de l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) chinoise, institution à vocation mondiale voulue par Pékin comme un instrument d’investissement à sa main, que « de toutes manières, les routes de la soie nous rappellent un temps antérieur à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (1492) » (1). Ajoutant, et l’inflexion géopolitique est certainement essentielle, « que la saga de l’AIIB atteste d’un mouvement récent de la Chine qui s’écarte de la priorité donnée jusqu’ici à ses relations avec les Etats-Unis ». Tout au cours d’une histoire pluri millénaire, les Chinois ont effectivement échangé, tout au long de routes qui ont varié avec les invasions, les guerres, l’apparition et la disparition des empires, avec une pluralité de pays depuis l’est de la Chine jusqu’à Antioche (Turquie aujourd’hui) et l’Afrique (Egypte).« La formule paraît éculée », expliquait déjà en décembre 2014 le sinologue François Danjou (2) « mais elle est toujours assez vraie : la Chine n’a pas cessé de se voir comme ‘l’Empire du Milieu’ ; ses stratèges sont encore des adeptes de l’approche indirecte chère à Sun Zi et ses repères historiques renvoient invariablement à la grande époque des Han qui établirent un contact régulier avec les Romains par le biais de l’empire Parthe situé entre la Turquie et l’actuelle frontière occidentale de l’Afghanistan, délimitant l’espace culturel et politique de l’Iran moderne ». Et que voyait-on déjà en décembre dernier ? « Alors que les États-Unis ont, au début 2012, décidé une bascule stratégique vers le Pacifique occidental, précisément pour contrer frontalement le désir d’empire chinois en mer de Chine du Sud, en proposant aux riverains du Pacifique un partenariat commercial ‘Trans-Pacifique’ dont la Chine est exclue, le Bureau Politique adopte une stratégie de riposte et de contournement par l’Eurasie et la Russie articulée autour d’une des réminiscences culturelles, stratégiques et commerciales chinoises dont la mémoire historique reste extraordinairement vivace : celle de l’ancienne ‘Route de la soie’ qui reliait le cœur de la Chine au Moyen Orient, à la Rome antique et à l’Europe ».
Dans ce contexte, l’initiative chinoise avec l’AIIB a du sens, même si elle pose un certain nombre de questions, relève aujourd’hui M.K. Bhadrakumar. Et tout d’abord, la création de « l’AIIB a été un coup de maître de la Chine du point de vue politique et diplomatique. Le gain minimum incontestable pour les Chinois est que leur image de puissance ‘dominatrice’ montante dans la région asiatique en est modifiée. De ce point de vue, la stratégie américaine de pivot vers l’Asie, destinée à ‘contenir’ la Chine est contrainte à la défensive ». Calculé ou non dans toutes ses dimensions, le coup chinois tend à rompre ainsi un face à face voulu par Washington qui considère la puissance chinoise à venir comme le seul vrai danger possible à sa volonté hégémonique sur le monde. Pris à revers, les Américains ont commencé par tenter de dissuader leurs alliés de participer à l’AIIB, annoncée en juin 2014 (3). Si Pékin a donné l’assurance qu’elle partagera entre partenaires le pouvoir de décision dans la banque, « nous aurons à attendre le mois de juin prochain quand la charte de l’AIIB sera prête pour tirer une conclusion définitive. Mais le fait que la Chine ait montré un esprit démocratique en impliquant les membres fondateurs dans une discussion active est un signe positif » (1).
La stratégie de « verrouillage » américaine a été très critiquée par l’ancien président de la Banque mondiale (2007-2012) Robert Zoellick.
« Il sait de quoi il parle », note François Danjou (4) « puisque depuis la Banque Mondiale il avait coopéré avec la Chine et avec l’actuel premier ministre Li Keqiang, n°2 de l’appareil, pour la réalisation du rapport ‘China 2030′, aujourd’hui utilisé par le gouvernement chinois comme une des lignes directrices de ses reformes de structures ». Or pour Robert Zoellick, il est vain et maladroit de « bloquer l’action d’une banque dont l’utilité est évidente, sans proposer d’alternative crédible ». La suite lui donne raison : « Alors qu’à son lancement à l’automne dernier, une vingtaine de pays seulement étaient candidats, dont l’Inde, le Bangladesh, le Pakistan et Singapour, aujourd’hui la situation évolue : Séoul qui avait initialement refusé de participer vient de se déclarer intéressé ; le 26 mars c’est la Turquie qui a annoncé son désir de se joindre aux membres fondateurs, après que Londres, Paris, Berlin, Luxembourg, l’Italie et la Suisse ont eux-mêmes déclaré leur intérêt. A la grande déception de Washington, l’Australie est sur la même ligne positive» – et n’oublions pas la Russie, et même Taiwan, qui a posé, dans être repoussée, sa candidature. Le Japon lui-même est bien près de sauter le pas (5) – mais les pressions de Washington demeurent.
ZeroHedge cite The Economist qui résume ainsi la situation quant à l’attitude américaine vis-à-vis de l’AIIB (6) : L’Amérique « a adopté une stratégie de ‘containment’ qui est fausse dans son principe et a échoué dans la pratique…». Et énumérant trois raisons de changer de pied : « La première des raisons est le besoin pressant et immense de l’Asie en infrastructures. L’urbanisation galopante du continent demande au moins 8 billions de dollars de dépenses en infrastructures sur dix ans selon l’ADB (Asia Development Bank) » – ce que l’AIIB ne pourra financer seule. « La deuxième raison est que le meilleur moyen de contrôler les standards de prêts chinois est de rejoindre la Banque et de les améliorer de l’intérieur (…). Enfin, bien qu’il eût été préférable de réformer les institutions existantes (ADB, Banque mondiale etc.), c’est l’Amérique elle-même qui a rendu la chose impossible. Le Congrès a bloqué depuis des années jusqu’à la plus modeste des propositions d’augmenter les ressources du Fonds monétaire international (et de donner un peu plus de votes à la Chine et aux autres gros marchés émergents) ». On pourrait ajouter que la réussite du projet chinois porte ombrage au projet de traité trans pacifique (TPP) cher à Barack Obama, projet qui exclut la Chine, et qui n’est pas encore signé.
La conclusion de ZeroHedge, sous le pseudonyme collectif de Tyler Durden, est sans illusions : « Il est certain que la période est délicate pour les Etats-Unis en terme de position sur la scène mondiale. Le pétrodollar est mourant (très lentement, dirions-nous), la Russie se réaffirme en Europe de l’Est, les relations israélo-américaines se détériorent rapidement, et le monde se détache maintenant des institutions multinationales inefficaces dominées par les Etats-Unis, lesquelles, d’une façon ou d’une autre, ont défini le monde d’après la deuxième guerre mondiale. Les Etats-Unis seraient bien avisés d’adapter leur politique étrangère à cette nouvelle réalité plutôt que de s’accrocher à l’idée que l’histoire du monde est et sera toujours écrite par Washington ». D’autant, remarque M.K. Bhadrakumar, que les défections de leurs alliés (Grande-Bretagne en tête) laissent les Etats-Unis dans une posture difficile (avec le Canada, qui réfléchit et le Japon) et inédite : en effet, « une telle chose n’est jamais arrivée auparavant dans les affaires du monde ». Et que de toutes manières, si l’AIIB « montre comment un système démocratisé de gouvernance peut être combiné avec des conditions de prêts non normatives, il va devenir de plus en plus difficile de retarder encore les réformes indispensables de la Banque mondiale et du FMI ».
Pour notre part, nous retiendrons deux choses : d’abord que la Chine paraît sortir du piège d’un tête à tête avec Washington – de la vision américaine d’un monde où deux superpuissances seules s’affrontent pour dominer la planète. N’oublions pas en effet son rôle dans les BRICS (Brésil Russie Inde Chine Afrique du Sud) qui ont également annoncé la création d’une banque dédiée – ni son rapprochement avec la Russie, gigantesque contrats gaziers compris (7). Un mouvement – une inflexion – qui peut rassurer ses voisins asiatiques inquiets de son éventuelle volonté hégémonique (voir entre autres choses l’affaire des Mers de Chine). Ensuite, il semble que le pire ennemi des Etats-Unis soit en lui-même, dans cette manière de se penser en mesure d’assurer seuls le destin du monde – d’un monde qui commence pour eux, curieusement pour des Européens, avec la « découverte » de l’Amérique en 1492, une idée qui ne peut que faire sourire la Chine qui porte avec fierté, dans l’esprit du plus modeste de ses citoyens, cinq mille ans d’histoire. Il faudra bien à « l’Amérique » pourtant de s’adapter au monde qui vient, à l’inexorable « de-dollarisation», à la diversité et à la profondeur du monde – même si la Chine affirme qu’elle ne veut rien brusquer, ne veut pas être un « numéro un ».
Pour l’heure, dans l’affaire de l’AIIB, la réussite chinoise est bien une défaite américaine.

Hélène Nouaille

Cartes et infographie :
Les routes de la soie (cliquer sur la flèche à droite)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Route_de_la_soie#/media/File:SeidenstrasseGMT.JPGLes nouvelles routes de la soie
http://www.questionchine.net/IMG/png/chine-monde_122014_10.png
Le yuan chinois vers une monnaie mondiale (janvier 2013-décembre 2014)
http://www.questionchine.net/IMG/png/chine-monde_042015_03.png

 

Notes :
(1) India Punchline, le 9 avril 2015, M. K. Bhadrakumar, The hidden charms of China’s AIIB
http://blogs.rediff.com/mkbhadrakumar/author/bhadrakumaranrediffmailcom/
(2) QuestionChine.org, le 25 décembre 2014, François Danjou, Nouvelles « routes de la soie» et stratégies indirectes chinoises
http://www.questionchine.net/nouvelles-routes-de-la-soie-et-strategies-indirectes-chinoises
(3) La Tribune, le 25 juin 2014, Pékin encourage la création d’un rival à la Banque mondiale
http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20140625trib000836942/pekin-pousse-pour-creer-un-rival-a-la-banque-mondiale-dote-de-100-milliards-de-dollars.html
(4) QuestionChine.org, le 1er avril 2015, François Danjou, L’élan global de la monnaie chinoise, craintes américaines et perspectives
http://www.questionchine.net/l-elan-global-de-la-monnaie-chinoise-craintes-americaines-et-perspectives
(5) ZeroHedge, le 30 mars 2015, Tyler Durden, Japan « Wakes up» Joins China-led Development Bank (And Then Backs Out)
http://www.zerohedge.com/news/2015-03-30/japan-wakes-joins-china-led-development-bank
(6) ZeroHedge, le 25 mars 2015, Tyler Durden, US Hegemony, Dollar Dominance Are Officially Dead As China Scores Overwhelming Victory in Bank Battle
http://www.zerohedge.com/news/2015-03-25/us-hegemony-dollar-dominance-are-officially-dead-china-scores-overwhelming-victory-b
The Economist, le 21 mars 2015, A bridge not far enough
http://www.economist.com/news/leaders/21646746-america-wrong-obstruct-chinas-asian-infrastructure-bank-bridge-not-far-enough?fsrc=scn/tw/te/pe/abridgenotfarenough
(7) Voir Léosthène n° 936/2014 du 24 mai 2014, Chine Russie, le contrat du siècle et plus
« Il y a eu quelque inquiétude (le 20 mai) quand, après le premier jour de la visite de Poutine en Chine, les deux pays n’avaient pas annoncé l’aboutissement si longtemps attendu du “saint Graal” gazier, et des craintes que le contrat n’ait achoppé sur la négociation des prix. Il n’en était rien : le Gazprom russe et le CNPC chinois ont annoncé qu’après dix ans de négociations, les deux nations ont signé un contrat d’environ 400 milliards de dollars ». Les bloggeurs de Wall Street, qui écrivent sous le nom de Tyler Durden, ne pouvaient pas manquer de saluer un mouvement dont ils avaient prévu les dépendances, nous le notions ici en mars dernier : « Bingo. Et maintenant, ajoutez le choix du rouble ou du renminbi (yuan) pour le commerce bilatéral, voire l’or, ajoutez l’expansion des échanges avec l’Iran, l’Irak, l’Inde et bientôt les Séoudiens (…) et dite au revoir au pétrodollar ». Y aurait-il en cours l’apparition de nouveaux « blocs » opposant « l’Est » à « l’Ouest » ?