« Depuis sa rencontre inaugurale en 1954, Bilderberg a été un forum annuel pour des discussions informelles destinées à promouvoir un dialogue entre l’Europe et l’Amérique du Nord. Chaque année, entre 120 et 150 dirigeants et experts de l’industrie, de la finance, de l’université et des médias sont invités à prendre part à la réunion. Deux tiers environ des participants viennent d’Europe et le reste d’Amérique du Nord. Un tiers du monde politique et gouvernemental, le reste d’autres domaines. La rencontre est un forum pour des discussions informelles sur les tendances lourdes et les questions majeures que le monde affronte » (1). Et le site officiel des rencontres de ce cercle fermé d’annoncer sa 64e réunion, qui se tient à Dresde, en Allemagne, du 9 au 12 juin 2016 trois jours durant. Selon la même source, le club est né en 1954, en pleine guerre froide, et tient son nom de l’hôtel De Bilderberg du bourg d’Oosterbeek, située dans le centre des Pays-Bas.

L’entre-soi y est la règle, puisque s’y applique « la Chatham House Rule, qui établit que les participants sont libres d’utiliser les informations échangées, mais jamais de révéler l’identité ni l’affiliation du ou des intervenants ni de tout autre participant » (1).

Le comité directeur actuel est présidé par le président d’Axa, numéro deux de l’assurance dans le monde, Henri de Castries, 61 ans (2). Ce comité, dont la liste est publique (3) compte 31 membres assistés d’un conseiller officiel, David Rockefeller (101 ans), de fait co-fondateur de Bilderberg avec le prince Bernhard des Pays-Bas. On y trouve des banquiers, comme le président du conseil de surveillance de la Deutsche Bank, Paul Achleitner, Kennet Jacobs, PDG de la banque d’investissements Lazard, ou Robert B. Zoellick, ancien président de la Banque mondiale (2007-2012), conseiller de Goldman Sachs. L’industrie y est présente avec l’allemand Tom Enders, président d’Airbus, John Elkann, président de Fiat Chrysler automobiles, l’américain Klaus Kleinfeld, PDG d’Alcoa, Dimitri Papalexopoulos, PDG de Titan Cement Co, mais aussi la presse, avec l’espagnol Juan Luis Cebrian, président exécutif d’El Pais et du groupe de presse PRISA, la journaliste italienne Lilli Gruber (Chaîne 7TV), l’université (le professeur néerlandais d’économie Victor Halberstadt), les think tanks (l’américaine Marie-Josée Kravis, Hudson Institute), les sociétés de conseil ou juridiques (le français Nicolas Baverez pour Gibson Dunn Paris (4)) ou encore des personnalités comme l’ancien président de la Commission européenne (2004-2014), José Manuel Barroso. Ce comité, élu pour quatre ans par ses anciens membres (5), choisit les participants et retient les thèmes de la réunion annuelle du groupe.

Pour ce qui concerne la France, on notera parmi les anciens membres Edmond de Rothschild (disparu en 1997), Wilfrid Baumgartner, ancien ministre des Finances (1960-1962) du gouvernement Debré puis PDG de Rhône Poulenc (1963-1973), disparu en 1978, l’énarque Ernest-Antoine Sellières, patron du CNPF puis du MEDEF (1998-2005), le milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, très actif, via sa société Fimalac (qui détient l’agence de notation Ficht Ratings, troisième mondiale) dans les médias numériques et l’industrie culturelle, André Lévy-Lang, ancien président du directoire du groupe Paribas, Bertrand Collomb, ancien PDG de Lafarge, Thierry de Montbrial, aujourd’hui président de l’IFRI (Institut français des relations internationales).

En se penchant sur cette liste comme sur celles des participants, on comprendra que ce groupe est avant tout un réseau d’influence, où les Américains sont majoritaires avec les Britanniques – et inspirent largement les idées débattues ou les thèses défendues. La France était néanmoins intéressée. Un rapport du Sénat de 2011 (Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées) sur le renforcement en France de l’anticipation stratégique en témoigne : le rapport faisait état d’une réflexion sur les moyens d’influence français (« soft power ») et citait dans ce cadre une analyse antérieure (1999) de François Heisbourg pour le Premier ministre : « Il serait bon que la France, à travers l’un ou l’autre de ses instituts, devienne l’hôte régulier d’une de ces réunions auxquelles il est indispensable de participer. Or, le terrain est déjà largement occupé, qu’il s’agisse des rendez-vous fixes à haut niveau (World Economid Forum de Davos, Wehrkunde pour ce qui est de la défense à Munich, des réunions mobiles généralistes (Bilderberg) ou spécialisées (conférence annuelle de l’IISS) (…) » (6). Rappelons que François Heisbourg, qui a été directeur de l’IISS (International Institute for Strategic Studies, think tank britannique fondé en 1958) de 1987-1992, et qui en est aujourd’hui directeur général, affirmait, cité par Le Monde du 17 juillet 2003 qui se référait à une déclaration du 10 septembre 2002 à propos des armes de destruction massive irakiennes : « ‘Les armes biologiques et chimiques existent bel et bien et leur emploi est tout à fait possible en cas de guerre’’ (…). La veille, l’IISS rendait public un rapport remarqué sur l’armement de Saddam Hussein » (7). On connaît la suite. Mais en 2011 encore, Thierry de Montbrial précisait, entendu par le rapporteur du Sénat, Robert del Picchia : « Nous nous introduisons dans des organisations influentes où la France était insuffisamment représentée comme le Bilderberg ou la Commission Trilatérale ».

Le rapport indique encore, sans ambiguïté aucune, que si Michel Debré avait lancé en 1968 l’idée de la création d’un centre d’analyse et de prévision sur le modèle du centre de prospective et d’évaluation (CPE) du ministère de la Défense créé en 1965 sous le général de Gaulle, infatigable défenseur de l’indépendance française, « c’est finalement deux chargés de mission au Commissariat au plan, Thierry de Montbrial et Jean-Louis Gergorin qui proposèrent dans un rapport de renouveler les méthodes d’analyse et de prévision des problèmes internationaux en s’inspirant des méthodes de l’administration américaine, notamment dans les domaines de la stratégie et de l’économie » (pp. 45 et 46 du rapport).

Il est donc intéressant de se pencher cette année sur les thèmes que le comité directeur de Bilderberg aura retenus – dans une optique, on l’aura compris, qui convient à son inspirateur dominant, les Etats-Unis et à la « pensée » qu’il entend diffuser auprès des décideurs et des agents d’influence (Le Financial Times, le Wall Street Journal, le Washington Post sont entre autres représentés). Les participants, selon le site du groupe, sont au nombre de 130, de 20 nationalités différentes – européennes et nord américaines (8). On y trouve pour la France Patricia Barbizet, PDG d’Artemis, la société d’investissement de la famille Pinault, l’économiste Nicolas Baverez, Olivier Blanchard (ex expert au FMI, aujourd’hui au Peterson Institute, think tank basé à Washington), Emmanuelle Charpentier, biologiste et directrice de l’Institut Max-Planck à Berlin, Laurent Fabius, maintenant président du Conseil constitutionnel, Etienne Gernelle, directeur éditorial du Point, Philippe Edouard, maire du Havre et proche d’Alain Juppé. De quoi va-t-on parler ? Le programme est public : « 1) Evénements actuels. 2) Chine. 3) Europe : migration, croissance, réforme, vision, unité. 4) Moyen-Orient. 5) Paysage politique américain : croissance, dette, réforme. 6) Cyber sécurité. 7) Géopolitique de l’énergie. 8) Précariat et classes moyennes. 10) Innovation technologique ». Des thèmes « un peu déprimants » nous dit Luc Vinogradoff pour le Monde (9). Invité, « le britannique Guy Standing, défenseur d’un revenu universel pour tous (…). Il exposera (…) le concept de « précariat », un néologisme formé de « précaire » et de « prolétariat » qui désigne une nouvelle classe socio-économique formée des plus bas salaires, des travailleurs à mi-temps, des travailleurs étrangers, des jeunes surdiplômés et sous-employés. Une classe sociale en devenir, qui n’a connu que la précarité dans sa vie professionnelle, et qui promeut électoralement ces idées qualifiées de populistes ».

Gageons que l’assemblée se penchera attentivement sur le « précariat », un mot plus élégant que les « sans-dents » de François Hollande, ainsi que sur les solutions imaginées pour assurer la tranquillité de tous – achetée au prix d’un revenu universel ? La question peut se poser, on la voit poindre ici et là dans des acceptions très différentes – et les Suisses viennent de lui dire non. Nous y reviendrons.

Pour imaginer le ton et la teneur des « discussions » il faut se pencher sur la liste des participants (8), on y passe un bon moment. Anticiper les ballets des conciliabules entre les inamovibles (Henry Kissinger) et les politiques de passage (le ministre de l’Intérieur allemand, la ministre des Finances suédoise, ses homologues canadien et irlandais, le ministre des Affaires étrangères norvégien, le Premier ministre néerlandais Mark Rutte parmi d’autres). Songer aussi à la gravité, à l’inquiétude, peut-être à l’angoisse de ce public mélangé entre dirigeants actuels, ex dirigeants avec avenir et/ou encore influence, « sultans de la Silicon Valley », comme dit joliment Luc Vinogradoff, rois du pétrole, un astronaute revenu des étoiles et si nous avons bien lu quelques arrivistes : il leur faut écouter et retenir la cuvée 2016 du politiquement correct en réfléchissant à la meilleure manière de l’enseigner ensuite chez eux (« éléments de langage » compris) à un public qui se dérobe – tous les sondages le montrent et les élections désastreuses le confirment – ce public, ces électeurs hélas qui ne font plus confiance, ni aux politiques, ni aux médias. Et il faut écouter Nicolas Baverez, qui fait partie du comité : « Contrairement aux fantasmes, aucune décision n’y est prise. En fait, on est là pour travailler. Les deux jours et demi sont très intenses. De 8 heures à 20 heures, il y a une succession de débats ».

Quel travail ! En plus, sans émoluments ! Chacun paye sa part de frais d’hôtel et de transport, les jets privés se bousculent – seul le comité directeur cotise. Et puis tout ce bruit autour de l’hôtel avec les protestataires. Il y a des clubs plus tranquilles, en France le Siècle, par exemple.

On en viendrait presque à les plaindre, nos amis du Bilderberg.

 

Hélène Nouaille

 

Infographie :
Les domaines de discussion des participants de la réunion de Bilderberg en 2015
http://ichef-1.bbci.co.uk/news/624/media/images/83530000/png/_83530591_bilderberg_background_624.png

Notes :
(1) Bilderberg meetings, site officiel, About Bilderberg meetings
http://bilderbergmeetings.org/index.html
(2) Le Monde, le 21 mars 2016, Isabelle Chaperon et Dominique Gallois, Henri de Castries, président-directeur général d’Axa, annonce son départ
http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2016/03/21/henri-de-castries-pdg-d-axa-annonce-son-depart_4886771_1656994.html
(3) Bilderberg meetings, comité directeur
http://bilderbergmeetings.org/steering-committee.html
(4) Décideurs Magazine, le 16 février 2016, Pascale d’Amore, Qui se cache derrière Gibson Dunn ?
http://www.magazine-decideurs.com/news/qui-se-cache-derriere-gibson-dunn
(5) Bilderberg meetings, anciens présidents, secrétaires généraux honoraires et anciens membres du comité directeur
http://www.bilderbergmeetings.org/former-steering-committee-members.html
(6) Sénat, juin 2008, Rapport d’information au nom de la commission des affaires étrangères, de la Défense et des forces armées sur le renforcement de la fonction d’anticipation stratégique depuis les Livres blancs de 2008
https://www.senat.fr/rap/r10-585/r10-5851.pdf
(7) Le Monde, 17 juillet 2003, Yann Laurent, Armes irakiennes : l’embarras des spécialistes du désarmement
http://www.lemonde.fr/archives/article/2003/07/16/armes-irakiennes-l-embarras-des-specialistes-du-desarmement_327900_1819218.html#UeUrbi843uLA9BM8.99
(8) Bilderberg Meetings, 2016, Participants, Dresde, Allemagne du 9 au 12 juin 2016 http://bilderbergmeetings.org/participants.html
(9) Le Monde, le 9 juin 2016, Luc Vinogradoff, Fantasmes et « précariat » : bienvenue à la réunion annuelle du groupe Bilderberg
http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/06/09/fantasmes-et-precariat-bienvenue-a-la-reunion-annuelle-du-groupe-bilderberg_4944616_4832693.html