Nous étions le 27 janvier 2010. « Il y a un an, je suis entré en fonction au beau milieu de deux guerres, d’une économie secouée par une récession sévère, un système financier au bord de la faillite, et un gouvernement profondément endetté. Des experts appartenant à tout le spectre politique avertissaient que si nous n’agissions pas, nous aurions à faire face à une seconde dépression. Aussi avons-nous agi, immédiatement, avec agressivité » (1). Barack Obama prononçait son discours sur l’état de l’Union, dans un contexte difficile de crise financière, de ralentissement du commerce mondial – menacé par une montée des mesures protectionnistes et l’augmentation spectaculaire du chômage. C’est pourquoi « nous devons exporter plus de nos produits. Parce que plus nous exporterons vers les autres pays, plus nous soutiendrons l’emploi ici en Amérique. Ainsi ce soir fixerons-nous un nouvel objectif : nous doublerons nos exportations en cinq ans, une augmentation qui permettra la création de deux millions d’emplois en Amérique ».Et d’annoncer à la fois sa volonté de soutenir le cycle de négociations en cours à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) – cycle de Doha qui souffrait déjà de langueur, et de renforcer ses « relations commerciales en Asie et avec des partenaires clef comme la Corée du Sud, Panama et la Colombie ». Volonté mise rapidement en actes, remarquions nous en juillet 2010 : en l’absence de progrès du cycle de Doha, « pragmatiques, les pays contournent l’OMC et ses interminables marchandages en passant tout simplement des accords bilatéraux qui les dispensent de consensus général. C’est par exemple le cas des Etats-Unis, avec le développement d’accords de commerce avec les pays de la zone Asie Pacifique : le Trans Pacific Partnership (TPP), conçu pour être négocié en deux ans et déboucher in fine sur une zone de libre-échange, regroupe ainsi l’Australie, la Nouvelle Zélande, Singapour et le Vietnam avec les Etats-Unis, le Chili et le Pérou. Il s’agit en très bref d’ouvrir ces marchés aux exportations américaines en minimisant les compensations » (2). Nés dès 2005 entre le Bruneï, le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour, ces accords sont progressivement élargis, sur proposition américaine, à de nouveaux partenaires (douze pays dont le Japon, la Malaisie, le Vietnam, l’Australie, le Canada, le Mexique et le Pérou) et son ambition étendue – et précisée.
Le but du jeu ? Peut-être est-il parfaitement défini, paradoxalement, par un député républicain, Paul Ryan (Président de la commission du budget à la Chambre des Représentants) fervent soutien du démocrate Obama (3) : « L’Amérique, avec ses alliés, est en train d’écrire les règles de l’économie mondiale au début du 21ème siècle. Si nous choisissons de ne pas nous engager, si nous disons que l’Amérique ne devrait pas se soucier de conclure des accords de commerce (…) alors nous disons simplement (que) nous abandonnons notre rôle de leader mondial pour écrire ces règles, et que nous laissons d’autres leaders comme la Chine les écrire à notre place ». Avec, bien sûr, un corollaire très clair : que les pays partenaires « élèvent leurs standards sur nos standards. Appliquent nos règles sur des sujets comme la propriété intellectuelle, le droit, ces choses qui sont très importantes pour que nous soyons sûrs que nos imposons nos standards à l’économie mondiale ». Notons qu’il en est de même avec l’autre traité promu par le président Obama, cette fois à destination de l’Union européenne, le traité transatlantique (TTIP). Pour Barack Obama donc, il s’agit d’écarter – comme il l’a dit dans son discours d’investiture (4), « la crainte tenace que le déclin de l’Amérique ne soit inévitable et que la prochaine génération ne doive diminuer ses ambitions », et de « reprendre la tâche de la refondation de l’Amérique ».
Pas d’ambiguïté donc pour Barack Obama, TTP et TTIP représentent bien plus que des traités commerciaux : il s’agit de maintenir la prééminence des Etats-Unis sur la planète. Une vision nette, très différente de celle de la Commission européenne, qui « rêve d’un accord modèle du 21ème siècle qui jetterait les bases d’un cadre nouveau de la mondialisation », quand « les Américains approchent la négociation comme on négociait les accords de libre-échange du siècle dernier » confie un proche du dossier.
Cependant ? Les chefs de délégation réunis à Atlanta (Géorgie, US) le 26 septembre en avance de leurs ministres pour conclure officiellement les négociations du traité transpacifique ont l’humeur boudeuse. Laissons les difficultés techniques, qui portent sur plusieurs dossiers (l’automobile, le lait, la protection des brevets bio-médicamentaux, le sucre…) (5). Pourquoi ce désenchantement, après tant de difficultés et de marchandages, que nous avons évoqués ici ? (6). Le temps presse, côté américain, parce que le traité doit être ratifié par le Congrès avant les élections présidentielles de novembre 2016. Et qu’auparavant, le sujet pèsera sur les primaires. Pourtant, le climat a changé. Dominique Baillard, pour RFI (Radio France Internationale), s’interroge (7) : « Les traités de libre-échange sont-ils devenus politiquement incorrects » ? Il y a des raisons circonstancielles : « Les candidats à la primaire, le républicain Donald Trump en tête sont opposés à ces traités de libre-échange. Hillary Clinton, qui a soutenu ce traité, se fait discrète sur la question. Même climat au Canada. Les éleveurs ont manifesté à Ottawa contre les produits laitiers néo-zélandais qui menacent d’inonder leur pré carré dans le cadre du traité transpacifique. Avec une élection en vue dans quinze jours, difficile pour le premier ministre conservateur de lâcher ces électeurs bruyants et populaires ».
Mais il y a aussi des raisons de fond, qui touchent à l’évolution du commerce mondial : « le local, le circuit court, a retrouvé du sens pour tous les opérateurs. Les multinationales sont allées au bout du processus de mondialisation, elles n’y trouvent plus leur compte, les salaires des pays dits à bas coût ont augmenté et les risques de ruptures d’approvisionnement sont mieux pris en compte. Elles raccourcissent donc leur chaine de fabrication. Et puis la politique économique a changé. L’heure est à la satisfaction de la demande interne avec du local ». C’est le cas en Chine, dont l’économie est en mutation, c’est le cas en France (« Matthias Fekl, le secrétaire d’État au Commerce extérieur a dit la semaine dernière sur notre antenne tout le mal qu’il pense des négociations en cours sur le traité transatlantique »). Il y a même quelques frémissements au Parlement européen, pourtant furieusement atlantiste depuis des lustres (les années 1990), sur le sujet (8) : on se serait brusquement aperçu, par exemple sur le tribunal privé qui statuerait sur les différents entre les Etats et les multinationales qu’il y a aurait là « un transfert de souveraineté de l’espace publique démocratique aux mains des multinationales ». Et puis, remarque encore Dominique Baillard, cette fermeté (partagée pour l’heure à Berlin, Angela Merkel n’en étant pas à sa première volte-face) « colle avec un électorat déboussolé par la mondialisation » – surtout quand elle coûte à cet électorat ses emplois et la liberté de décider de son modèle de société…
Barack Obama n’est pas pour l’heure assuré de graver son nom dans l’histoire – s’il n’a pas encore perdu, loin de là. Calendrier électoral oblige, certes : « Du fait du cadre juridique du mandat pour la promotion du commerce (TPA), il n’est plus possible d’organiser un vote de ratification (du TPP) au Congrès américain avant février 2016 » confiait Richard Katz, éditeur de l’Oriental Economist aux Echos, quand Akira Amari, le ministre japonais de l’Economie reconnaissait : « Il existe un vrai risque­ de voir le partenariat repoussé pour plusieurs années » (5). Avec le risque de voir les négociations encalminées – comme l’a été, à l’OMC, le cycle de Doha – pour de multiples raisons, changements économiques et/ou politiques. Notons que l’OMC a, le 30 septembre, revu à la baisse ses prévisions de croissance du commerce mondial (« Parmi les raisons qui ont conduit les économistes de l’OMC à revoir leurs projections à la baisse figurent la contraction de la demande d’importations en Chine, au Brésil et dans d’autres pays émergents, la baisse des cours du pétrole et d’autres matières premières, ou encore d’importantes fluctuations des taux de change » (10)). Sans compter le retour au local dans lequel s’engage le « big business » ?
Il y a aussi l’opposition grandissante, au moins en Europe, des électorats progressivement informés de la nature des traités malgré l’opacité volontairement entretenue autour des négociations : ainsi une pétition en ligne pan européenne (et rédigée en plusieurs langues) a-t–elle recueilli aujourd’hui près de trois millions de signatures (11).
Oui, les vents sont contraires, mais peut-être aussi les courants d’un « big business » en pleine reconfiguration.

Hélène Nouaille

Graphiques :
Création d’emplois (non agricoles) 2007- septembre 2015

http://www.zerohedge.com/sites/default/files/images/user5/imageroot/2015/10/NFP.jpg
Exportations de biens et services 2006-2015
https://static-ssl.businessinsider.com/image/55ef53f6bd86ef20008b8df9-960-720/global-trade-slowed-during-the-recession-but-then-picked-up-us-exports-dropped-from-an-annualized-rate-of-about-179-trillion-in-q2-2008-to-a-low-of-154-trillion-in-q1-2009-as-of-q2-2015-exports-are-back-up-to-around-212-trillion.jpg
Change in US Civilian Employment Since December 2007
http://www.zerohedge.com/sites/default/files/images/user5/imageroot/2015/10/Foreign%20Born%20since%20Dec%202007_1.jpg
Croissance du commerce mondial (1990-2015, source OMC)
https://www.wto.org/images/img_mews/press721/press721_chart3_f.png

 

Notes :
(1) The White House, le 27 janvier 2010, Barack Obama, Remarks by the President in State of the Union Address
https://www.whitehouse.gov/the-press-office/remarks-president-state-union-address
(2) Léosthène n° 592/2010, le 3 juillet 2010, Pascal Lamy (OMC) « Nous ne sommes pas sortis du bois…»
L’Organisation mondiale du commerce (OMC) est engagée sous la houlette du français Pascal Lamy dans un cycle de négociations multilatérales (actuellement le cycle de Doha, qui ne se conclura pas comme prévu en 2010) portant essentiellement sur l’agriculture, avec pour objectif officiel l’ouverture des marchés des pays riches aux pays pauvres autour d’une idée centrale : le marché est le meilleur des régulateurs dans un univers de libre échange. Or “ L’augmentation drastique des prix des denrées alimentaires sur la période 2006-2008 a suscité des craintes concernant l’insécurité alimentaire mondiale ” écrit l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en juin 2010. Craintes et avertissements sont confirmés par le dernier rapport publié par la FAO et l’OCDE (Perspectives agricoles 2008-2017).Comment les marchés vont-ils réagir aux prix élevés actuels, et à l’incertitude croissante entourant leur évolution ultérieure ? ”.
(3) NPR, le 17 juin 2015, Brian Naylor, Paul Ryan : Trade Deal Will Help US ’Set The Standards For The Global Economy’
http://www.npr.org/sections/thetwo-way/2015/06/17/415167381/paul-ryan-trade-deal-will-help-u-s-set-the-standards-for-the-global-economy
(4) Le Figaro/AFP, le 20 janvier 2009, Le discours de Barack Obama en intégralité
http://www.lefigaro.fr/elections-americaines-2008/2009/01/20/01017-20090120ARTFIG00683-extraits-du-discours-de-barack-obama-.php
(5) Les Echos, le 29 septembre 2015, Yann Rousseau, Traité transpacifique : Washington et Tokyo tentent de sauver l’accord
http://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/021360650301-washington-et-tokyo-tentent-de-sauver-laccord-creant-la-plus-grande-zone-mondiale-de-libre-echange-1160260.php
(6) Léosthène n° 874/2013, le 2 octobre 2013, Un cahier de doléances japonais
En ligne sur la Toile, une pétition contre le Partenariat Trans Pacifique (PTP), en anglais et en japonais : « Pétition pour un retrait immédiat des négociations du PTP qui contrevient sérieusement aux intérêts nationaux du Japon ». Datée du 20 août dernier, elle est adressée à Shinzo Abe, premier ministre du Japon depuis le 26 décembre 2012, présentée par l’Association of University Faculties. Laquelle s’en expliquait, le 27 septembre dernier par la plume japonaise de Sachie Mizohata (docteur en sociologie de Paris Descartes entre autres titres américains et japonais) sur le site d’Asia Times, sous un titre évocateur, le Partenariat Trans Pacifique est un cheval de Troie. Soutenue par des universitaires japonais (l’Association of University Faculties) rejoints par d’autres organisations de la société civile, la pétition est très solennelle, en référence aux « Cahiers de Doléances écrits en 1789, l’année même du début de la révolution française ».
(7) RFI, le 30 septembre 2015, Dominique Baillard, Menaces sur le traité transpacifique
http://www.rfi.fr/emission/20150930-menaces-traite-transpacifique-tpp
(8) Léosthène n° 887/2013, le 16 novembre 2013, Traité transatlantique UE-USA : la prise de pouvoir du « big business »
« Imagine-t-on des multinationales traîner en justice les gouvernements dont l’orientation politique aurait pour effet d’amoindrir leurs profits ? ». Difficile à concevoir ? Sur l’idée simple que la prospérité économique repose sur le libre-échange, la logique a entraîné une dérèglementation générale, encouragée depuis les années 1980, sous l’impulsion des gouvernements Reagan et Thatcher. Ce mouvement a généré des géants (au moins les survivants d’une guerre qui a vu les plus forts absorber les plus faibles) qui sont progressivement devenus indépendants des Etats et de leurs législations – avec pour objectif, comme il est logique, leur seul profit et non pas – rôle des gouvernements élus en démocratie – celui du bien-être du plus grand nombre.
(9) Le Temps, le 9 juin 2015, Ram Etwareea, Europe-Etats-Unis, le Parlement européen reporte un votre crucial
http://www.letemps.ch/monde/2015/06/09/europe-etats-unis-parlement-europeen-reporte-un-vote-crucial
(10) La Tribune, le 30 septembre 2015, Commerce international : l’OMC abaisse ses prévisions de croissance
http://www.latribune.fr/economie/international/commerce-mondial-l-omc-abaisse-ses-previsions-de-croissance-509600.html
(11) Initiative citoyenne européenne auto-organisée, Stop TTIP & CETA
https://stop-ttip.org/fr/?noredirect=fr_FR