La santé et la stabilité des grands pays émergents inquiètent le FMI comme la Banque mondiale. Pourtant, il n’y a pas encore un an, en juillet 2015, Laurence Daziano, maître de conférence en économie à Sciences Po, pouvait écrire pour les Echos, à l’occasion de leur septième sommet à Oufa, en Russie centrale : « une autre gouvernance mondiale s’organise autour des BRICS », nous le relevions ici (1). Depuis ? Des cygnes noirs sont apparus qui ont mis à mal la belle ambition exprimée par le président russe d’un monde « polycentré », libre de transformer l’ordre mondial et de contester la domination de l’Occident. Le dernier, et le plus étonnant, est survenu avec l’éviction, en théorie pour 180 jours, de la présidente brésilienne Dilma Rousseff – pour des libertés d’écriture des comptes publics et non pas pour corruption personnelle.Peut-être plus étonnant encore, son vice-président et allié jusqu’en mars dernier, Michel Temer, 75 ans, figure dirigeante du parti PMBD (centre droit, Parti du mouvement démocratique brésilien), qui assure l’intérim pendant les six mois à venir, est lui-même soupçonné de corruption – et presque aussi impopulaire dans le pays que la présidente sortante. Il aurait, selon des inculpés dans le gigantesque scandale de détournements de fonds autour du pétrolier contrôlé par l’Etat Petrobras et des géants du BTP, bénéficié de pots-de–vin destinés, pour le moins, au financement de son parti (2). Et, si l’on en croit Wikileaks, qui a mis en ligne le 13 mai des documents datant de 2006 (3), « le nouveau président a informé il y a une dizaine d’années l’ambassade des Etats-Unis au Brésil. D’après les documents mis en ligne par l’ONG créée par Julien Assange, Michel Temer a ainsi communiqué à l’ambassade américaine par télégramme des contenus qui seraient classés comme ’sensibles’ et ‘pour usage officiel seulement’ » (4). C’est cet homme qui a en charge de stabiliser le pays, au moment des Jeux Olympiques de Rio, et alors que le Brésil, entré en récession (voir infographie), connaît des troubles politiques et économiques graves. Le coup est rude pour les BRICS (Brésil Russie Inde Chine Afrique du Sud) dont le Brésil était un acteur important.

Les Chinois ne s’y trompent pas : si les officiels appellent, en termes convenus, à la stabilité du pays (« Nous espérons que toutes les parties concernées au Brésil traiteront de manière appropriée la situation actuelle et maintiendront la stabilité politique du pays, ainsi que son développement économique et social » a déclaré Lu Kang, porte-parole du Ministère des Affaires étrangères chinoises), l’agence Xinhua relaye aussi des propos moins diplomatiques. Par exemple, le 13 mai dernier, en rapportant les propos d’un observateur politique argentin, Atilio Boron : « le gouvernement américain vise à éradiquer les gouvernements progressistes en Amérique latine avec l’aide de ses alliés conservateurs. Lors d’une conférence à la Havane, le professeur et essayiste formé à Harvard a déclaré que Washington avait lancé un plan en 2013 pour restaurer son influence en Amérique latine, à la suite du décès du président vénézuélien Hugo Chavez, un critique véhément de la politique étrangère américaine » (5). Le dessein américain aurait consisté, « une fois leur principal rival écarté du chemin (…) à semer division et instabilité dans les pays gouvernés par les gouvernements de gauche, tels que l’Argentine, le Brésil, l’Equateur, le Venezuela et la Bolivie ». Ceci en sapant l’intégration des blocs tels que l’UNASUR (Union des nations sud américaines), le CELAC (Communauté des Etats sud-américains et des Caraïbes). Une assertion reprise par le président vénézuélien Nicolas Maduro (« Je ne doute pas que derrière ce coup d’Etat, il y ait le label ‘made in the USA’ et qu’ils vont maintenant se manifester au Venezuela »), comme par le gouvernement cubain (« Ce qui se déroule au Brésil est une partie de la contre-offensive impérialiste contre les gouvernements révolutionnaires et progressistes d’Amérique latine et des Caraïbes, contre-offensive qui menace la paix et la stabilité des nations »).

Et Xinhua de lier ce papier sévère à une analyse sur les incertitudes brésiliennes après la suspension de Dilma Rousseff (6). « Les chiffres officiels montrent que le PIB a sombré à –3,8%  (…) ce qui est sa pire performance en 25 ans (…). Pour 2016, une réduction de 3,77% est attendue, avec un taux d’inflation de 7,14%, un taux de chômage de 9%. Certains experts pensent que cette récession économique peut durer jusqu’en 2018 (…) ». L’agence chinoise relève encore que si Michel Temer a promis de restaurer la croissance, la confiance des marchés financier dans son pays, de privatiser les sociétés contrôlées par l’Etat mais de ne pas toucher aux programmes sociaux du Parti des Travailleurs (PT) de Dilma Rousseff, « un commentaire publié par l’hebdomadaire Epoca avertit que Temer va rencontrer de fortes oppositions quant aux réformes du système de retraites et de la politique du travail qu’il prévoit ». On comprend les inquiétudes de la Chine, premier importateur de produits agricoles brésiliens (café, sucre, soja, viande de boeuf…) et de matières premières (pétrole, minerai de fer) qu’elle recherche dans tout le sous-continent. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont bondi de 3 milliards de dollars en 2001 à 83 milliards en 2013. Le désordre brésilien tombe en outre à un mauvais moment, quand, relève le sinologue François Danjou sur son site (7), le Quotidien du Peuple cite, « pour la troisième fois en moins d’un an (…) une ’source anonyme autorisée’ pour traiter des défis économiques ». En effet, « le 9 mai dernier, le Quotidien du Peuple publiait à la une, suivie d’une analyse couvrant toute la deuxième page, un article non signé citant une ’source autorisée’ qui mettait en garde contre les risques de la relance en cours, génératrice de dettes pouvant déraper vers une crise bancaire et une dangereuse évaporation des économies des ménages ». Rigueur en vue donc, accompagnée « d’une série de mesures impopulaires dans la classe moyenne et chez les entrepreneurs, habituels soutiens du Parti », sur un fond de restructurations industrielles nécessaires des entreprises publiques mal gérées, de lutte drastique contre la corruption – et de ralentissement général d’une économie en transition. Mais aussi de dispute avec les Etats-Unis : « Le 9 mai, sur fond de primaires aux États-Unis ponctuées par les critiques anti-chinoises de Donald Trump, le Wall Street Journal reprenait une série d’informations déjà connues collectées par ses correspondants à Pékin dénonçant les efforts de la direction chinoise pour tenir la tête hors de l’eau des vieux groupes industriels ».

Oui, le chaos brésilien est un coup dur pour la Chine. Parce que l’Inde partenaire et rivale mise à part, les autres pays des BRICS sont en difficulté – même si la Russie, moins affaiblie qu’on se plaît à le dire dans la presse occidentale (8), est incontournable en politique internationale. Mais l’Afrique du Sud est en crise – sa monnaie s’effondre alors que l’arrestation de son ministre des Finances, Pravin Gordhan, se profile (9). Le prochain sommet des BRICS, qui se tiendra néanmoins en Inde en octobre, menace d’être morose.

Pour autant, commente l’ancien ambassadeur indien MK Bhadrakumar, à qui profite le crime de la déstabilisation du Brésil ?

Parce que Dilma Rousseff « n’a jamais été une épine dans le pied d’Obama » (10). Elle n’a jamais « posé de challenge stratégique à l’impérialisme américain. Elle (et son prédécesseur Lula) en fait, ressemblent curieusement au gouvernement UPA indien (2004-2014) de Manmohan Singh. Tous trois ont mené des politiques néolibérales mâtinées d’une dose de programmes sociaux, et en évitant soigneusement toute posture de confrontation vis-à-vis des Etats-Unis, tout en conduisant des politiques étrangères largement indépendantes en tant que puissances émergentes dans le monde multipolaire en formation. Bien sûr, tous trois ont conduit des régimes incroyablement corrompus et ont promu un capitalisme de connivence (conséquence du néolibéralisme) ». Et, décrivant les deux gauches latino-américaines, l’une révolutionnaire, l’autre « née de la grande tradition populiste, qui est nationaliste et plus intéressée par la politique comme moyen de garder le pouvoir que comme outil d’action politique », notre ambassadeur ajoute : « Le Brésil appartient à la seconde catégorie. Dans le domaine intérieur, Lula et Rousseff ont mis l’accent sur l’éducation, les programmes anti-pauvreté, la santé, le logement – mais en s’inscrivant à l’intérieur du cadre orthodoxe du marché. Ni l’un ni l’autre n’ont souscrit à la vieille école de l’anti-américanisme ». Faut-il pour autant écarter totalement les Américains du jeu ? Balayer les quasi accusations chinoises ?

Non, réfléchit MK Bhadrakumar : « Rousseff n’était pas une épine dans le pied d’Obama », certes. « Mais c’était aussi le cas d’Edouard Chevarnadze (en Géorgie) et pourtant, Washington y a monté une révolution de couleur en 2004, le vieux Chevvy remplacé – parce les USA voulaient un leader anti-Russe absolument fiable qui mette la Géorgie hors de l’orbite russe pour toujours. Entra alors Sakachvili, qui a mené sa mission à bien. La Géorgie est aujourd’hui un caniche américain ». De plus, ajoute-t-il et nous pouvons le rejoindre, « le Brésil est un partenaire majeur de la Chine en Amérique latine et ce partenaire ennuie Washington depuis qu’il est devenu la superpuissance latino-américaine – pas seulement le plus grand des pays du sous-continent avec plus de 200 millions d’habitants, mais la septième plus importante économie mondiale ». Et enfin, « le Brésil est l’un des pays des BRICS. Pour des raison évidentes, les BRICS ont été inconvenants pour Washington. Et dernièrement, les BRICS ont commencé à évoluer en organisation mondiale. Ils représentent bien sûr un ‘modèle de croissance’. En termes géopolitiques, les BRICS offrent une plateforme dynamique qui permet à la Russie et à la Chine de résister à l’hégémonie américaine et de propager la démocratisation du système international ». Le problème, si une main américaine était bien à l’œuvre dans la destitution de Dilma Rousseff, c’est que si les Etats-Unis ont une expérience certaine en matière de destruction des régimes élus en pays étrangers, ils n’ont pas la même habileté pour y restaurer un ordre. Et que les ennuis, nous semble-t-il, ne font que commencer au Brésil sans qu’on puisse augurer d’une acceptation, par une population très mécontente, de ce qui pourrait lui être imposé par un leader dès son entrée déconsidéré.

Qui a imaginé qu’un nouveau désordre chez les émergents apporte autre chose que des troubles dans une période aussi incertaine, au plan économique et politique, pour la planète ? Pour les Etats-Unis eux-mêmes d’ailleurs quand ils sont affectés par le ralentissement chinois (11) ? A qui profite ce crime sinon au désordre général de ce monde ?

Hélène Nouaille

 

Infographies :

Prévisions de croissance de l’OCDE pour 2016 (Brésil)
http://www.kyxar.fr/~jalac/PIB1516.gif
Volume des exportations et importations par région du monde (2010 à 2015, source OMC)
https://www.wto.org/images/img_mews/752chart2_f.png

Notes :

(1) Léosthène n° 1040/2015, du 11 juillet 2015, BRICS : et pendant ce temps à Oufa…
« … on constate que l’Occident est de moins en moins apte à résoudre les problèmes du monde. Cela concerne les institutions financières, économiques, politiques du monde occidental, mais aussi la gouvernance des pays occidentaux, car on voit que l’Union européenne et les Etats-Unis vivent chacun une crise intérieure. Premièrement, ils ne sont plus des exemples pour les autres pays, et deuxièmement, ils portent moins d’attention à ce qui se passe dans le monde ». Le constat est celui de Fidor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs, qui commentait pour RFI le sommet des BRICS (Brésil Russie Inde Chine Afrique du Sud) qui s’est ouvert le 8 juillet à Oufa, ville industrielle de la Russie centrale, à 1200km de Moscou. A Oufa, on travaille à mettre en place un nouvel ordre mondial.
Les Echos, le 10 juillet 2015, Laurence Daziano, Une autre gouvernance mondiale s’organise autour des BRICS : http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/021194255487-une-autre-gouvernance-mondiale-sorganise-autour-des-brics-1136167.php
(2) Le Monde, le 9 mars 2016, Paulo A. Paranagua, Comprendre le scandale Petrobras qui secoue le Brésil
http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2015/03/09/comprendre-le-scandale-petrobras-qui-secoue-le-bresil_4590174_3222.html
(3) Wikileaks, le 13 mai 2016, PMBD leader ponders party’s electoral options (câble du 11 janvier 2006)
https://wikileaks.org/plusd/cables/06SAOPAULO30_a.html#efmAJZAKWAKfAK-ARrASHAS1ATbCf0Cf9CgLCgZDOLDOVDWDDX7EGjEHl
(4) Le Huffington Post/AFP, le 13 mai 2016, Selon Wikileaks, Michel Temer a déjà informé le renseignement américain
http://www.huffingtonpost.fr/2016/05/13/michel-temer-wikileaks-bresil-renseignement-etats-unis-international_n_9953390.html
(5) Xinhua, le 13 mai 2016, Raimundo Urrechaga, Interview : US behind dwinling leftist influence in LatAm – Expert
http://news.xinhuanet.com/english/2016-05/14/c_135358773.htm
(6) Xinhua, le 13 mai 2016, News Analysis : Brazil faces political uncertainties after Rousseff suspension
http://news.xinhuanet.com/english/2016-05/13/c_135357353.htm
(7) Question Chine, le 13 mai 2016, François Danjou, Le Quotidien du Peuple met en garde contre les risques d’une crise financière
http://www.questionchine.net/le-quotidien-du-peuple-met-en-garde-contre-les-risques-de-crise-financiere
(8) Les Econoclastes, le 8 février 2016, Jacques Sapir, L’état de l’économie russe
http://leseconoclastes.fr/2016/02/letat-de-l-economie-russe/
(9) Zero Hedge, le 16 mai 2016, Tyler Durden, The Rand Is Crashing As South African MinFin Arrest Looms
http://www.zerohedge.com/news/2016-05-16/rand-crashing-south-african-finmin-arrest-looms
(10) Indian Punchline, le 15 mai 2016, MK Bhadrakumar, Rousseff’s ouster weakens BRICS
http://blogs.rediff.com/mkbhadrakumar/2016/05/15/rousseffs-ouster-weakens-brics/
(11) Dallas Fed, mai 2016, Alexander Chudik et Arthur Hinojosa, Impact of Chinese slowdown on US no longer Negligible
http://www.dallasfed.org/assets/documents/research/eclett/2016/el1605.pdf