Le président brésilien, Luiz Iniacio Lula da  Silva, est un homme tenace et pragmatique : il achève cette semaine un  voyage de quatre jours en Afrique de l’ouest, en compagnie d’hommes d’affaires (Petrobras en particulier), un séjour qui s’inscrit dans la perspective maintes fois affirmée d’un développement des échanges et relations entre les deux côtés de l’Atlantique Sud. Son parcours l’a mené au Cameroun, puis au Nigeria, au Ghana, en Guinée Bissau et au Sénégal. Son ministre des Affaires étrangères, Celso Amorim, l’avait précédé en mars en parcourant huit pays africains, dont l’Afrique du Sud, avec la volonté de porter “ une attention très spéciale aux problèmes africains comme il a toujours fait, dans une vision non-paternaliste, mais avec une intention de coopérer, sans chercher un avantage immédiat en échange ”. Nous connaissons le rôle important joué par les exportations pour la santé de l’économie brésilienne. Pour l’année 2005,  selon les observateurs (1) l’excédent commercial brésilien se situerait entre 24 et 28,5 milliards de dollars. En 2004, les échanges du Brésil avec l’Afrique se sont montés à 6,5 milliards de dollars, dont la moitié avec le Nigeria – pas si négligeable, et prometteur. A ceci s’ajoutent des objectifs plus géopolitiques : il s’agit, pour l’Afrique comme pour le Brésil, de leur représentation dans les institutions internationales (Conseil de Sécurité de l’ONU, Organisation mondiale du Commerce).Les poids lourds du Sud, l’ONU, l’OMC
La réforme défendue par Kofi Anan (2) a un objectif clair : que le Conseil de Sécurité reflète la réalité du monde actuel, avec des sièges équitablement répartis par région du monde. Le siège que revendique le Brésil pour l’Amérique du Sud n’entre donc pas en concurrence avec les objectifs africains, où le Nigeria, l’Afrique du Sud, la Libye, l’Egypte, le Kenya et, tout dernièrement, le Sénégal, ont posé leur candidature. Le président Lula, poids lourd d’Amérique latine avec près de 180 millions d’habitants, chef de file du Mercosur, est venu chercher l’appui et les voix africaines. Son pays, qui est en pleine convalescence et jouit d’un taux de  croissance  très honorable, ne pratique pourtant pas ce que le philosophe américain Cornel West appelle, dans son dernier livre (Tragicomédie Amérique), “ l’intégrisme de l’économie de marché ”. Voilà qui n’est pas si mal vu en Afrique.
Il y a aussi des élections, le 31 mai, pour le poste de Directeur général de l’OMC, laissé vacant le 31 août prochain par Supachai Panichpakdi. Sur les quatre candidats en course, (Carlos Perez Castillo, Uruguay, Jaya Krishna, Maurice, Pascal Lamy, France, et Luis Felipe de Seixas Corrêa, Brésil), deux sont Sud américains. Le président Lula a toujours affirmé sa volonté de  rééquilibrer les rapports de force au sein de l’Organisation en faveur du Sud émergent et des pays en développement : “ Il faut changer les rapports de forces dans le monde. Nous ne pouvons être les observateurs passifs des décisions qui affectent notre développement ”. La pêche aux voix est ouverte, puisque les postulants sont déjà passés en janvier dernier devant la commission de désignation. Il faut se souvenir que le Brésil a entamé en 2003 une procédure et obtenu une condamnation contre les Etats-Unis à propos du coton, la politique de soutien américaine à ses producteurs infligeant “un préjudice grave” aux  autres producteurs.
N’oublions pas enfin les difficultés du continent africain dans le domaine de la santé – en particulier avec le Sida. Par la fondation Oswaldo Cruz (basée à Rio de Janeiro), le Brésil, qui fabrique des médicaments génériques, est en mesure de transférer sa technologie en Afrique (et le fait depuis un an au Nigeria et au Mozambique) : le premier dans l’hémisphère sud, en 1996, le Brésil s’est en effet engagé à réduire les coûts des médicaments et à garantir l’accès gratuit et universel aux thérapies anti-virales. Lula en avait fait un objectif lors d’une tournée africaine en novembre 2003, il a tenu sa promesse. Par sa dynamique, sa vision politique, ses actions, le poids de son pays, le président Lula espère recueillir le soutien des pays influents que sont le Nigeria d’Olusegun Obasanjo (138 millions d’habitants et beaucoup de pétrole) et de l’Afrique du Sud de Thebo M’Beki qui souhaite lui aussi renforcer la présence des pays du sud dans les instances internationales.
Les  racines africo-brésiliennes
Les liens entre l’Afrique et le Brésil sont anciens : 76 millions de brésiliens sont d’origine africaine. Les Portugais au 15ème siècle, les Danois au 17ème ont exploré les côtes de  l’Afrique de l’Ouest avant l’ère de la colonisation européenne (surtout  française, britannique, portugaise) qui peut se développer avec la découverte de la quinine, à partir de 1820. La traite négrière débute en 1530 (3) et va durer 300 ans – le Golfe du Bénin devient la Côte des esclaves – Revenue en Afrique avec la fin de l’esclavage, une population est aujourd’hui encore désignée comme “ Afro-brésilienne ” (4). Le nom du prédécesseur du général Eyadema, au Togo (Sylvanus Olympio), est  d’origine brésilienne. La décolonisation portugaise tardive et les tensions encore perceptibles qui en découlent favorisent l’influence du Brésil au sein de la Communauté des pays de langue portugaise qui se met en place.
Nous l’avons dit, Luiz Iniacio Lula da Silva est un pragmatique. Lors d’une visite, en novembre 2003, de son ministre de la Sécurité alimentaire et de la lutte contre la faim à Maputo (Mozambique), le Brésil a rappelé son engagement de 2002 dans le programme Faim Zéro : il s’agit de mettre en place au Brésil des banques de sécurité alimentaire et de soutenir les petits producteurs locaux. Lula souhaite échanger concrètement, sur le terrain, expérience et compétences agricoles entre le Brésil et les pays africains intéressés. Cet investissement concret, proche des populations, économiquement visible (accords de coopération, ouverture du marché  brésilien aux produits africains) est vu favorablement du côté africain.
Resserrer les liens avec l’Afrique est pour nous une obligation historique, morale et politique”. Le succès du leader du “groupe des 21”, célèbre depuis Cancun, (pays du tiers-monde  hostiles aux subventions agricoles pratiquées par les pays riches) a été salué dans toute l’Afrique – au Mali et au Bénin par exemple. Le président brésilien souligne sans se lasser qu’il faut aux pays émergents du Sud se faire entendre dans les forums internationaux et y plaider fermement pour leurs intérêts propres. Son combat trouve naturellement un écho dans l’ancienne Afrique portugaise, mais aussi dans toute l’Afrique de l’Ouest et chez les deux grands médiateurs des conflits africains que sont le Nigeria et l’Afrique du Sud. “ Soyez sûrs que vous avez, en Afrique, des partenaires qui mènent les mêmes luttes que vous ” lui a  assuré le président sénégalais en début de semaine, votre visite “ fera date dans l’évolution de l’Afrique, car le continent a beaucoup à apprendre de vous ”.
Vers un nouveau rapport géopolitique   ?
Même accueil, dans la même tonalité, chez le président Obasanjo, au Nigeria, où Lula a passé deux jours, accompagné d’une importante délégation de chefs d’entreprises, les affaires ne perdant pas leur droit, au contraire. “Si le 19ème siècle a été celui de l’Europe et le 20ème siècle celui des Etats-Unis, rien n’empêche que le 21ème siècle soit celui de l’Afrique ou de l’Amérique du Sud”. Les enjeux sont sérieux : le Brésil importe du pétrole du Nigeria et la balance commerciale entre les deux pays est en déséquilibre (5). Les entretiens ont duré deux jours, au sortir desquels le président nigérien a déclaré : “ Cette visite a ranimé la cordialité, la coopération et l’interaction entre le Brésil et le Nigeria. Nous sommes d’accord sur de  nombreuses questions ”, une litote intéressanteInvité en septembre au Brésil, Obasanjo se propose de “consulter ses pairs africains pour voir s’il est possible de convoquer un sommet entre pays africains et sud-américains”.
Rappelons que le président nigérian préside actuellement l’Union Africaine (voir Léosthène n° 83 du 22 décembre 2004) et joue un rôle de médiation et de contrôle important dans les conflits du continent. Il est d’autre part objectivement allié à son homologue brésilien vis-à-vis de l’OMC – qui reste à convaincre, souvent contre les intérêts des grands pays occidentaux, d’accéder aux demandes des pays émergents en matière d’exportations agricoles. C’est à Abuja, capitale du Nigeria, que Lula da Silva a d’autre part rencontré Mohamed Ibn Chambas, secrétaire exécutif de  la CEDEAO (Communauté  économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Pour ceux qui savent lire  le sens des déclarations officielles, le président nigérian a  déclaré, à l’issue de la visite : “ Nos deux pays partagent des perspectives communes sur les questions internationales majeures, ce qui  a débouché sur une coopération accrue dans les domaines appropriés. Le  Nigeria et le Brésil sont destinés à jouer un rôle important non seulement dans leurs régions respectives, mais aussi au plan mondial ”.
Gageons que les deux hommes ont évoqué les conflits en Côte d’Ivoire, au Darfour et ailleurs, et le travail (patient) de médiation d’un autre grand poids lourd africain, l’Afrique du Sud de Thabo M’Beki. Et de l’initiative de Tony Blair qui sera présentée lors de la réunion de juillet prochain du G8, tenue sous présidence britannique, sous forme d’un rapport de 400 pages, avec des recommandations portant sur les secteurs prioritaires (éducation et  santé) et la bonne “gouvernance” en matière d’utilisation de l’aide étrangère. Rôle des banques, lutte contre la corruption, problème des barrières douanières, transparence des aides étrangères (qui sont souvent soumises à condition), le rapport examine les dysfonctionnements du continent avec pour objectif une augmentation de 25 milliards de dollars de l’aide extérieure d’ici à 2010, puis 25 milliards supplémentaires à partir de 2015. Tony Blair est trop proche des Etats-Unis, dont la pénétration de l’Afrique est en cours, pour s’étonner des réactions réservées des pays africains. Pour sa part, Thabo M’Beki a déclaré souhaiter que ce rapport ne conduise pas à  “ un tas de paperasserie, mais sur un plan d’action sérieux ”.
Le “ changement de la géographie commerciale du monde ” souhaité par le chargé d’affaires de l’ambassade du Brésil au Sénégal, Sérgio de Sousa  Fontes Arruda, s’il est en cours, intéresse d’autres joueurs à la fois à l’intérieur de l’Afrique et à l’extérieur. Sur le continent africain, la Libye cherche, pétrodollars aidant, un rôle de chef de file que son voisin algérien apprécie peu – et il n’est pas le seul. Le royaume du Maroc est  historiquement lié à l’Afrique noire (c’est en 1592 par exemple que l’empire Songhaï – Malien – est détruit par un corps expéditionnaire marocain à la bataille de Tonbibi). On a vu récemment son souverain en visite au Brésil. Venant de l’extérieur, s’affrontent les partenaires traditionnels (l’Europe, dont la présence reste vitale pour les économies africaines) et les nouveaux entrants, dont les Etats-Unis et la Chine pour leurs besoins énergétiques – leur lutte n’est plus celle de l’ère de la guerre froide. Le développement des relations Sud Sud concerne en effet l’Asie, le président brésilien ne l’ignore pas, lui qui multiplie, pour son propre compte, des liens avec l’Inde, en particulier. En ce moment même, un forum Afrique Asie regroupe à Djakarta une centaine de chefs d’état, près des trois quarts de la population mondiale. Un “ Manifeste de nouveau partenariat des pays d’Asie et d’Afrique ” y est attendu. Le président brésilien a donc des compétiteurs. Comment l’Afrique répondra-t-elle à ces défis ? En gérant ses propres affaires pour y assurer une stabilité, répondent ceux, Afrique du Sud et Nigeria en tête, qui tentent de faire de l’Union Africaine un instrument autrement plus actif que son ancêtre l’OUA. Sans stabilité, sans sécurité, y compris financière, les IDE (investissements directs étrangers) resteront hésitants et favoriseront plutôt les régions, Brésil compris, où la croissance offrira de meilleures perspectives. C’est dans ce contexte, ô combien changeant, que s’inscrit le voyage de Lula : il sera intéressant d’en suivre attentivement les développements.

Hélène Nouaille

 

Notes
(1) Crédit Suisse First Boston, 24 milliards, USB 28,5 milliards de dollars attendus pour l’année 2005.
(2) Voir Léosthène n° 86 du 12 janvier  2005 : y sont exposés la génèse de la réforme du Conseil et les solutions  envisagées.
(3) Voir Léosthène n° 99 du 25 février 2005 : Togo, le président est mort, enterrons-le .
(4) Les esclaves du  Brésil ont recouvré la liberté en 1888 à la fin du règne de Pedro II. Le président Lula a demandé pardon, lors de sa dernière visite au Sénégal, pour le mal fait à l’Afrique. Il est sorti de la Maison des Esclaves, dans l’île de Gorée, avec le titre de “Pèlerin de Gorée” et le président Wade lui a demandé de “ se considérer comme un Africain ”.
(5) Le Brésil exporte des produits chimiques, des médicaments génériques, des denrées alimentaires (poulets congelés, soja).