L’OEA (1), 34 membres, est l’Organisation des Etats américains, créée en 1948 pour favoriser les échanges entre les Etats des deux Amériques dans le cadre de la démocratie et des droits de l’homme, avec, comme corollaire, la lutte contre les trafics de drogue et la corruption. Pour la première fois depuis sa création, c’est un Sud Américain, le chilien José Miguel Insulza, 61 ans, ancien ministre des Affaires étrangères de son pays, ministre de l’Intérieur au moment du vote, qui accède au poste de Secrétaire général. L’information a ceci d’intéressant, l’OEA ne s’étant pas illustrée par son efficacité, que cette élection s’est faite contre la volonté des Etats-Unis, obligeant Condoleeza Rice, en déplacement en Amérique du Sud (2), à composer en abandonnant successivement son soutien aux deux candidats qui avaient la faveur du président Bush : le salvadorien Francisco Flores d’abord, puis le mexicain Ernesto Derbez, finalement contraint par Washington à se retirer de la course. L’élection de s’est pas faite sur un programme clair, mais Miguel Insulza, bon connaisseur des Etats-Unis où il a fait ses études, s’est déclaré favorable à une modernisation de l’organisation et à un renforcement de son rôle de soutien de la démocratisation de certains Etats sud américains. Il souhaite “ non pas (…) jouer les administrateurs, mais (…) opérer des changements ”.L’avenir dira quels changements seront possibles : mais l’élection de l’homme de gauche chilien pour cinq ans confirme la volonté d’autonomie du continent sud américain par rapport à son voisin du nord et éloigne un peu plus George Bush du grand marché américain qu’il défend depuis son élection en 2001.
L’histoire d’une  sujétion au nord
Dans les années 60, l’OEA s’est comportée comme une boîte d’enregistrement de la volonté politique nord américaine : Washington ayant décidé que “ l’adhésion de tout membre de l’O.E.A. au marxisme-léninisme est incompatible avec le système interaméricain ”, Cuba, signataire de la charte de l’OEA, a été exclu en 1962 sur décision collective, malgré l’abstention de six pays (Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Equateur et Mexique). L’OEA vit au rythme de la politique extérieure américaine ; en 1965, une insurrection en République dominicaine réclame le retour au pouvoir d’un élu social-démocrate, le professeur Juan Bosch, élu fin 1962 et renversé par les Etats-Unis. Washington décide l’envoi de quelques milliers de “ marines ”  pour écraser le mouvement : c’est l’OEA qui “ légitime ” l’opération en déclarant les troupes US “ interaméricaines ” en envoyant quelques soldats venus des – en ce temps – dictatures du Brésil ou du Paraguay.
Parallèlement, l’organisation, stipendiée comme “ ministère des colonies ” dans les manifestations populaires, s’écarte sensiblement du cadre de la “ démocratie ” en acceptant, sous la pression nord américaine, des dictateurs comme Pinochet (Chili), Somoza (Nicaragua), Videla (Argentine), Rios Montt (Guatemala) ou encore le général Stroessner (Paraguay) dont les noms évoquent les périodes les plus noires de la vie politique sud américaine. Polarisé par la guerre froide, Washington, qui considère l’Amérique latine comme son arrière-cour, n’hésitera jamais à recourir à des mesures agressives (de l’intervention directe au soutien de foyers contre-révolutionnaires, du blocus naval au coup d’état) dès qu’un événement perçu comme menaçant pour l’intérêt national nord américain se profilait.
Jusqu’à la chute de l’Union soviétique et au début des années 90 Washington utilise pour justifier ses interventions la  “ doctrine Monroe ” (3) – interdisant à tout autre Etat de s’immiscer dans les affaires du continent américain, les Etats-Unis en assurant la défense : ils considèrent comme naturelle leur domination politique, militaire et économique de la région, entretenant avec les nations du Sud des relations bilatérales d’un point de vue très marqué par la doctrine de la “ Destinée manifeste ” et le Corollaire Roosevelt ; la suprématie des Etats Unis, peuple élu, teinte les discours de l’époque (19ème et début du 20ème siècles) d’un caractère racial clairement affiché. Si la création de l’OEA, en 1948, promettait un infléchissement, l’instrumentalisation de l’organisation est patente jusqu’à ce que George Bush père, après la fin de la guerre froide, élabore dans l’urgence son “ Initiative pour les Amériques ”, reprise par Bush fils en début de mandat (Sommet des Amériques à Québec, en avril 2001).
Une lente émancipation
Le Mercosur (4), né le 26 mars 1991, réunissait l’Argentine (39 millions d’habitants), le Brésil (184 millions), le Paraguay (6 millions) et l’Uruguay (3,4 millions) autour d’un projet de communauté économique intégrée : libre circulation des biens, services, tarif extérieur commun, rapprochement et harmonisation des politiques économiques de ses membres. La Bolivie, le Chili (en 1996), suivis par le Pérou (2003), la Colombie, l’Equateur et le Venezuela (2004) l’ont rejoint comme membres associés. Les progrès ont été lents et chahutés par les crises économiques très graves qui ont affecté la région à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Mais un accord de coopération avait été signé en 1995 avec l’Union européenne que les deux parties cherchent à approfondir – avec difficulté. L’Afrique australe (Botswana, Lesotho, Namibie et Swaziland) ont signé en 2004 un accord de libre-échange et l’Inde enfin a trouvé en janvier 2004 des accords douaniers sur toute une panoplie de produits (agricoles, chimiques, pharmaceutiques, automobiles).
La Communauté andine (née Pacte Andin) a été formée en 1969 (Accords de Carthagène) par la Bolivie, la Colombie, l’Equateur, le Pérou et le Chili à la fois pour se protéger du puissant Mercosur et pour établir entre ses membres une zone de libre échange : elle est aujourd’hui une (imparfaite) union douanière. Le Venezuela la rejoint en 1973 et le Chili s’en retire en 1976. Elle représente environ 22 % de la population et du territoire de l’Amérique latine. Depuis décembre 2004, avec la déclaration de Cuzco, un vaste projet de “ Communauté sud américaine des nations (CSAN) ” est né qui vise à l’intégration progressive de la Communauté andine et du Mercosur. Le Chili, le Guyana et le Surinam devraient la rejoindre. Toujours en décembre 2004, à Ouro Preto, le Mexique et le Panama ont fait part de leur projet d’intégrer le Mercosur. Il faut ajouter qu’une dimension politique (associer les citoyens aux bénéfices de  l’intégration) est évoquée qui dépasse l’objectif d’une simple zone de libre échange.
Cette dimension, cette volonté sociale se lit politiquement avec, en sus d’un Venezuela en opposition ouverte (et véhémente, des deux côtés) avec les Etats-Unis, une inscription du Brésil, Chili, Paraguay, Uruguay et de l’Argentine dans une gauche démocratique qui a remporté, pays par pays, les élections, avec des partis de gauche ou de centre gauche. Les populations imputent en effet à la politique libérale imposée par le FMI les séismes économiques qui ont bouleversé la région. Voilà qui entrave le projet soutenu par George Bush d’accord de libre-échange des deux Amériques (Free Trade Agreement of the Americas, FTAA), accord qui devait prendre effet en janvier 2005. De plus, comme nous l’avons souvent souligné, le “ poids lourd ” brésilien et son président,  Luiz Iniacio Lula da Silva, poursuivent avec ténacité un développement  “Sud Sud” aussi bien avec l’Inde qu’avec l’Afrique géographiquement proche.
En dépit de multiples difficultés économiques et politiques (agitations ethniques, en particulier, corruption et drogue), l’émancipation du continent sud, qui se veut à parité avec le nord, progresse incontestablement. Le “ siècle des Amériques ” tel que le concevait George Bush en début de son premier mandat, en 2001, est en retard.
La réaction de Washington jusqu’ici tenue en échec
L’attentat du 11 septembre 2001 à New York, la guerre en Afghanistan contre les Talibans puis l’invasion de l’Irak ont modifié les priorités de l’administration Bush. Le président américain a cru, un temps, pouvoir compter sur l’appui de l’Espagne de M. Aznar (premier pays pour les échanges, avant les Etats-Unis). Mais M. Zapatero n’a pas les mêmes proximités politiques. Et les réticences du Brésil et du Venezuela contre une domination commerciale américaine, qui s’étaient déjà manifestées lors du 3ème Sommet des Amériques, tenu à Québec en avril 2001, se sont étendues au “ cône sud ” – Colombie mise à part ; la priorité a été portée sur le renforcement des alliances régionales, en Amérique centrale, dans les Caraïbes et en Amérique du Sud. Ajoutons que l’Union européenne ne voyait pas le projet américain favorablement : “ L’UE est un partenaire commercial beaucoup plus important pour l’Amérique latine que les Etats-Unis. Nous y avons des positions qui ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Mais nous devons être vigilants ” disait à l’époque Pascal Lamy, commissaire européen au Commerce, qui n’était pas encore candidat à la direction générale de l’OMC.
Le voyage de Condoleeza Rice s’inscrivait donc dans un climat de défiance réciproque. En Equateur, le président Lucio Gutierrez, destitué le 20 avril 2005, était un ami des Etats-Unis : la population, réunie dans un mécontentement de rue, lui reprochait sa servilité. C’est le Brésil qui a joué un rôle de médiateur important dans la crise (comme il l’avait fait en Bolivie précédemment) et qui a offert l’asile politique au président déchu. C’est encore le Brésil qui devait discuter du dossier haïtien – il est le premier pays d’Amérique latine qui se voit confier par l’ONU une mission de paix. De plus, Washington entretient, si l’on peut dire, d’exécrables relations avec Hugo Chavez, le président d’un pays, cinquième producteur de pétrole au monde, qui lui fournit 12 % de ses hydrocarbures (quatrième fournisseur après l’Arabie Séoudite, 16 %, le Canada et le Mexique, 15 %) : personne ne peut ignorer la tentative de déstabilisation menée contre lui avec le soutien américain, tentative mise en échec par la réélection de Chavez en août dernier.
Dans ce contexte, le choix du nouveau “ patron ” de l’OEA représentait un enjeu symbolique. Le précédent Secrétaire général, Miguel Angel Rodriguez  (Costaricain), élu en octobre dernier et destitué pour corruption quinze jours plus tard, est temporairement remplacé par l’ambassadeur des Etats-Unis, Luigi Einaudi. Les Etats-Unis vont jouer plusieurs cartes perdantes : d’abord, celle du salvadorien Francisco Flores, premier favori récusé pour ses liens trop étroits avec Washington. Ensuite, celle du ministre des Affaires étrangères mexicain Ernesto Derbez, contre le candidat  “ de gauche ” (et soutenu entre autres, par le Venezuela) José Miguel Insulza. Les deux concurrents étaient, après cinq premiers tours de vote, à égalité de voix, 17 chacun : le camp “ de la résistance ” n’avait pas perdu une voix, même si les USA financent l’organisation à hauteur de 60 %. Rice, craignant une défaite frontale, demande à son candidat de se désister et porte sa voix sur José Miguel Insulza.
La tâche ne lui sera pas facile. Mais, avocat de formation, il connaît bien la langue et la culture américaines ; il est diplômé de l’université du Michigan. Au Chili, il avait soutenu la candidature du président Allende en 1970. Après le coup d’état de 1973, il a vécu en Italie et au Mexique – il est donc familier de l’Europe et de l’un des partenaires important des Etats-Unis en Amérique centrale. Il ne manque pas d’atouts.
Beaucoup de bruit pour rien ? L’OEA n’a jamais représenté grand chose – que le symbole de la mise sous tutelle du continent sud américain. Georges Bush espérait peut-être, avec l’élection d’un candidat marionnette, isoler davantage le modèle “ bolivarien ” que Hugo Chavez s’efforce de promouvoir ; ou freiner la pression des mouvements sociaux qui contestent la politique libérale proposée par Washington dans le cadre de la zone de libre échange des Amériques et des accords bilatéraux que les Etats-Unis multiplient. Mais la situation réelle est autrement complexe : il n’y a pas de “ grand méchant ” dont la chute permettrait la croissance, la paix sociale ou la fin de l’instabilité. Si la violence et l’ambiguïté de ces mouvements menacent la stabilité du continent, ils sont dangereux aussi pour le camp de ceux qui cherchent à s’émanciper de la pression américaine, dont Miguel Insulza était le candidat. Ce qui est intéressant dans cette élection perdue pour George Bush, c’est la capacité d’une partie de l’Amérique du Sud à affirmer à haute voix sa volonté de prendre ses propres affaires en main. Il ne s’agissait donc pas seulement, comme l’a commenté un diplomate sud américain, “d’une dispute entre ivrognes pour une bouteille vide”. La bouteille est pleine et le match n’est pas fini.

Hélène Nouaille

Plusieurs lettres ont été consacrées à l’Amérique du Sud :
n° 26, 8 mai 2004, Amérique latine : un politique des mains libres ? n° 36, 12 juin 2004, Guadalajara n° 44, 10 juillet 2004, Venezuela : avec le Mercosur, des opportunités géopolitiques n° 71, 10 novembre 2004, Uruguay : barre à gauche n° 92, 1er février 2005, Bolivie : l’unité du pays menacée n° 111, 9 avril 2005, Venezuela : pari à risque sur l’or noir n° 115, 23 avril 2005, Sud Sud : Lula au pays de l’or noir

Notes :
(1) Pays membres de l’Organisation des Etats américains : Antigua-et-Barbuda, Argentine, Bahamas, Barbade, Belize, Bolivie, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Dominique, Équateur, El Salvador, États-Unis, Grenade, Guatemala, Guyana, Haïti, Honduras, Jamaïque, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, République dominicaine, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie,  Saint-Vincent-et-les Grenadines, Suriname, Trinité-et-Tobago, Uruguay, Venezuela Cuba, signataire de la Charte, a été exclu en 1962.
(2)  Tournée au Brésil, en Colombie, au Chili et au Salvador.
(3) En 1823, James Monroe, cinquième président des Etats-Unis, demande aux Européens de se retirer des affaires des Amériques et de n’y plus intervenir.
(4)  Mercosur es espagnol (Mercado Comun del Sur) et Mercosul en portugais ( Mercado Comun do Sul)