Quel que soit le président élu en Iran – près de 47 millions d’électeurs de plus de 15 ans doivent en décider vendredi 17 juin – le pays devra affronter des difficultés intérieures, propres à l’usure du régime des mollahs, et se débrouiller des formidables pressions extérieures imposées d’une part par les Etats-Unis, d’autre part, et sur un mode différent, par le trio européen (Allemagne, Grande-Bretagne, France), l’Europe représentant, chiffre important, 46 % des échanges iraniens (1). D’autre part, loin des cameras et reportages occidentaux, une succession d’attentats ont touché à la fois Téhéran (bombes de petite puissance, deux morts, quatre blessés) et la capitale de la région pétrolifère du sud-ouest, à la frontière de l’Irak (10 morts et 86 blessés). Lundi, c’était au tour de Zahedan, dans le sud-est, d’être touchée (trois bombes) puis à la cité cléricale de Qom, siège de la théocratie iranienne. L’attribution de ces violences suscite réflexions et hypothèses des observateurs et pourrait peser sur le choix des Iraniens – s’ils se déplacent pour voter malgré les appels au boycott.Huit candidats sont entrés en lice (2) dont aucun ne garantit réellement aux yeux des électeurs un assouplissement du régime ni ne peut a priori prétendre rassembler plus de 50 % des voix exprimées pour l’emporter, comme la Constitution le requiert, au premier tour. D’autre part, l’architecture du régime laisse la réalité du pouvoir à un Guide suprême nommé à vie par une “ Assemblée des experts ” de 86 religieux élus, eux, au suffrage universel. Le Guide nomme à son tour six des 12 membres du Conseil des Gardiens de la Révolution (religieux, les 6 autres membres, juristes, sont désignés par le Parlement) ainsi que les 31 membres d’un “ Conseil de discernement ”. Le Parlement (290 membres élus au suffrage universel) détient le pouvoir législatif, tandis que le pouvoir judiciaire appartient à un Chef nommé par le Guide. Il reste donc au président de la République l’exécutif – c’est lui qui désigne les membres du gouvernement, lequel doit être investi par le Parlement. Le Guide est Ali Khamenei. Dans ce contexte, quand le Conseil des Gardiens de la Révolution juge de l’opportunité des candidatures, à quoi peut-on s’attendre ?
La population, qui n’est pas dupe, et qui en est à sa neuvième élection présidentielle, est réticente à se déplacer vers les urnes, ce qui explique les 12 % de participation aux municipales de Téhéran en 2003 (un peu plus de 50 % aux dernières présidentielles). Peut-être la dénonciation, dès avant l’ouverture des urnes, par le président Bush, de “ l’illégitimité des élections ” pourra-t-elle dynamiser un électorat très sollicité mais jusqu’ici plutôt apathique. La course entre les candidats, dont les favoris dans les sondages, souvent incertains en Iran, sont le fortuné Rafsandjani, le “dur” Qalibah et le réformateur Moïn, s’est faite autour du “ changement ”, chacun courtisant un électorat jeune en déployant, selon ses moyens, tout l’arsenal de la “ communication politique ” – Rafsandjani étant avantagé par sa fortune personnelle, encore qu’on explique mal pourquoi son nom apparaît en anglais sur certains autocollants dont il inonde le pays. Opportuniste, souple et se présentant comme pragmatique, il se présente dans les interviews (presse iranienne et américaine) comme un partisan de l’ouverture à l’Occident, retournement étonnant pour ce pilier de la Révolution.
Il est difficile de mesurer l’impact des attentats sur l’électorat. La presse iranienne n’est pas libre, la presse occidentale se cantonne à Téhéran quand les 68 millions d’habitants, divisés en nombreuses ethnies (Azéris, Kurdes, Lurs, Guilacs, Baloutches, Turkmènes et Arabes) connaissent, selon leur région et même leur religion (chiites 89 %, sunnites 9 %, zoroastriens, chrétiens, juifs, bahaïs 2%) des conditions de vie très différentes. Qu’est-ce que les Iraniens savent de l’origine de violences qui ont quand même fait 62 morts et plus d’une centaine de blessés en quelques mois ? Les connaisseurs de l’Iran pointent l’extraordinaire développement d’internet et des blogs dans la jeunesse. Leurs utilisateurs aspirent certainement à plus de liberté de mouvement et de moeurs, jusqu’à quel point échangent-ils sur des sujets aussi graves ? Que les commanditaires des attentats soient sunnites en rétorsion aux troubles suscités par les chiites dans le Golfe (Qatar, Bahreïn) et en Arabie Séoudite, franchisés d’al Caïda, ou, comme les en accusent les responsables de la sécurité iraniens, Arabes manipulés par les Britanniques à la frontière de Bassora ou encore Irakiens – ils ajoutent à la pression intérieure du pays.
D’après les observateurs de la campagne, les grands thèmes géopolitiques qui assombrissent le devenir du pays sont absents : en particulier, la population ne se préoccupe pas des difficultés et négociations de leurs dirigeants, tous favorables au maintien d’une filière nucléaire civile, avec les Européens. Que sait-elle des menaces américaines sur leur sécurité ? Des trois groupes aéronavals américains regroupés au Moyen-Orient ? Il s’agit de l’USS Harry Truman, de l’USS Carl Vinson et de l’USS Théodore Roosevelt. Perçoit-elle l’encerclement de l’Iran par des bases américaines à l’est dans le Golfe et en Irak, à l’ouest en Afghanistan, au nord dans le Caucase ? Sait-elle qu’une éventuelle attaque est discutée à Washington (elle provoque des conflits dans l’entourage de Georges Bush) et jusque dans les couloirs de la dernière réunion du groupe de Bilderberg en Allemagne ? Nos lecteurs se réfèreront utilement à l’adresse suivante :
http://www.onlinejournal.com/Special_Reports/052405Estulin/052405estulin.html Daniel Estulin y rend compte, pour le site Journal On Line, en anglais, des détails des échanges engagés – sur l’Iran et sur bien d’autres questions.
Pourtant, ce sont les enjeux géopolitiques qui conditionnent l’avenir du pays. N’oublions pas que l’Iran est riverain de la Caspienne et communique donc directement avec la Russie au travers de ce que nous avons appelé “ Le pont d’émeraude ” (voir Léosthène n° 95 du 12 février 2005). Toute la région regorge de pétrole : la question est de le transporter. Les rapports qui s’y établissent ne sont plus ceux qui prévalaient pendant la guerre froide. L’Iran peut reprendre un dialogue avec une région qui ne lui pas historiquement étrangère, au contraire, par la langue et par la culture ; un rapprochement Iran Russie a eu lieu. “ La Russie est convaincue que celui qui contrôlera le pétrole et les oléoducs contrôlera non seulement les pays producteurs, mais aussi certains des pays consommateurs. Les évolutions en cours pourraient donc être pour elle lourdes de signification. Ce qui se joue, à ses yeux, dans la Caspienne, c’est l’influence qu’elle exercera demain dans une zone dont la plus grande partie faisait autrefois partie de l’empire russo-soviétique ”.
(…) “ Quant à l’Iran, la nouvelle donne pourrait être pour lui une aubaine. Elle pourrait lui permettre de sortir de l’isolement international dans lequel il se trouve, d’abandonner le profil bas qu’il avait jusqu’ici adopté dans toutes les questions concernant la Caspienne pour redevenir un acteur régional incontournable. Elle lui donne en effet la possibilité de valoriser sa position géographique en faisant d’elle le seul pont dont les pays de la zone peuvent disposer vers une mer ouverte, le golfe Persique. Une perspective que les Etats-Unis, déjà bien implantés par l’intermédiaire de leurs compagnies pétrolières, font tout ce qu’ils peuvent pour prévenir ”. Cette analyse de Mohammad-Reza Djalili (3) et Anne de Tinguy publiée dans le CEMOTI n° 23 pose très justement les enjeux : ajoutons que sans équilibre régional et bonne communication entre l’Iran et la Russie, c’est l’ensemble de la zone Caspienne et sub Caucasienne qui peut s’enflammer, composées de “petits” pays peut-être, mais dont le pouvoir est démultiplié par les enjeux évoqués. Nous savons encore le pouvoir de nuisance des islamistes radicaux, quels que soient leurs noms, quand les régimes politiques des ex pays de l’empire soviétique ne sont pas stabilisés – pour ne pas même parler de “démocratie” qui n’a valeur ici que de “ communication politique ”.
D’autres problèmes sont en jeu, tout proches, avec l’Irak frontalier à l’est : le clergé chiite iranien s’est directement impliqué dans les affaires irakiennes sans que le bénéfice pour l’Iran soit aujourd’hui très clair. Quel avantage l’Iran pourrait-il tirer d’un Irak fédéral, donc avec une partie sunnite Kurde très autonome quand six millions de Kurdes vivent en Iran où ils sont fortement marginalisés ? Quand les Américains prévoient d’installer, dans un pays sous mandat de fait, des bases militaires permanentes qui menaceront directement l’Iran ? Quel exemple encore qu’un voisin à l’autorité éclatée pour un régime aussi fortement centralisé que l’Iran ? Les élections irakiennes, si elles n’ont rien eu de régulier ou de “démocratique” ont, aux yeux des électeurs iraniens, l’avantage d’être ouvertes à tous les partis – comparer le processus avec le mode électoral iranien peut paraître éloquent à l’électorat en Iran.
Plus à l’est encore, il y a la Syrie et le Liban. Là encore, les derniers événements inquiètent les dirigeants iraniens. Suivons le professeur Djalili : “ Le retrait syrien du Liban est très mal ressenti à Téhéran dans la mesure où, depuis un quart de siècle, la Syrie est considérée comme le seul allié de la République islamique au Moyen-Orient. C’est par l’entremise de ce pays que l’Iran a mis en place toute sa politique en direction du Proche-Orient. L’aide de Téhéran à la formation du Hezbollah libanais a toujours transité par la Syrie qui, en échange, a bénéficié des largesses iraniennes en matière économique et pétrolière. Ce sont aussi les liens tissés avec Damas qui ont permis à Téhéran de développer des rapports étroits avec le Hamas et le Djihad islamique afin de jouer un rôle dans le conflit israélo-palestinien. Le front anti-israélien formé ainsi par la Syrie et l’Iran subit un revers important avec l’affaiblissement général des capacités d’action de Damas au-delà de son territoire national ”.
Qui va gagner les élections ?
Selon la participation, l’élection servira, à l’intérieur, à mesurer les rapports de force entre factions. Mais nous avons vu que l’architecture du pouvoir, qui n’a pas permis au président Khatami de mener à bien les réformes promises, n’est pas propice au changement, même si la population, jeune, est fortement demandeuse d’une libéralisation des moeurs qui n’a aucune place dans le programme des mollahs. Sur le plan extérieur, il faudra mener une politique étrangère cohérente, ce qui n’est pas si simple en raison des “ agendas ” pour parler franglais, des puissances rivales sur la région, et des divergences de vue à l’intérieur même de l’Iran – les Américains restent le “ Grand Satan ” pour le Guide iranien, Ali Khameini. L’équation a d’autre part de nombreuses inconnues, dont certaines ne dépendent pas de l’Iran, ni de son futur président.
S’il faut un second tour, il aura lieu le 24 juin ou le 1er juillet si les “ Gardiens de la Révolution ”, qui en ont le pouvoir, n’annulent pas les élections. Dans tous les cas, les perspectives sont difficiles pour l’Iran et son chef de l’exécutif – A l’horizon visible, on peut être pessimiste.

Hélène Nouaille

 

Notes :
Carte de la région :
http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/middle_east_pol_2003.jpg
(1) Les Etats-Unis ont imposé, de leur côté, des sanctions économiques à l’Iran (amendement AMATO) (2) Candidats en présence (par ordre alphabétique) :
Mahmoud Ahmadi Nejdad, 49 ans, ingénieur, originaire du nord de l’Iran, depuis deux ans maire de Téhéran (12 % de participation aux élections municipales de 2003), a dirigé pendant plusieurs années une branche des Gardiens de la révolution (assassinat d’opposants au régime à l’étranger). Promesse s’il est élu : instaurer un “véritable état islamique” qui garantira “ le bonheur de l’homme ”, parce qu’une telle société est “ la plus parfaite, la plus juste, la plus démocratique, la plus moderne et la plus scientifique”
Ali Akbar Hachémi Rafsandjani, 71 ans, d’origine paysanne, ancien élève puis collaborateur du fondateur de la République islamique, Khomeyni. Rafsandjani a été président de 1989 à 1997. Il est, d’après le classement de Forbes, la 46ème fortune mondiale – dont il n’explique pas l’origine. On comprend qu’il préconise “ la libéralisation du marché” et le “développement du secteur privé ”. Promesse : “ la justice sociale, la sécurité individuelle et sociale, la poursuite du développement du pays et la réconciliation de l’Iran avec le monde ”.
Mehdi Karoubi : un religieux originaire de l’ouest du pays, qui a fait ses études à Qom où il a rencontré Khomeyni. Puis s’est spécialisé dans les aides à la population. Il promet de “tenir ses promesses” : “ l’amélioration des conditions de la vie quotidienne de la population ainsi que l’instauration de la tranquillité, la sécurité et les libertés individuelles et collectives ”.
Ali Larijani, 48 ans, fils d’un religieux, c’est un spécialiste de la “communication” : il a été un directeur de fer de la télévision iranienne (1984 à 1994) et ministre de la Culture dans le gouvernement de Rafsandjani. Il est conservateur, d’une tendance différente de Rafsandjani. Sa promesse : lutte contre le chômage (et l’inflation).
Mohsen Mehralizaded, 49 ans, très peu connu de la population, d’origine azérie, né en Azerbaïdjan, actuellement Vice-président de la République, chargé du sport et de l’éducation physique. Sa promesse : “ égalité des chances ”, “ respect de toutes les cultures et ethnies ”, “ sécurité et libertés individuelles, sociales et politiques ”.
Mostapha Moïn, 54 ans, né à Najafabad (Région d’Ispahan) dans une famille paysanne, pédiatre de formation. C’est un réformateur “repêché”, soutenu par un parti réformateur, le Front de la participation (allié à l’Organisation des Moudjaïdines de la Révolution islamique).Il a été ministre de l’Enseignement supérieur de Rafsanjani ouis de Khatami, jusqu’à sa démission en 2003, en désaccord avec la répression estudiantine. Il est depuis conseiller de Khatami. Sa promesse : “démocratiser la structure du pouvoir en luttant contre les “discriminations légalisées” (il milite pour les candidatures féminines). Partisan d’une économie concurrentielle régulée par l’Etat, il souhaite une normalisation des rapports avec les Etats-Unis (mais pas avec Israël).
Mohammed Baqer Qalibaf, 44 ans, issu d’un milieu très modeste, pilote d’Airbus, ex chef des forces aériennes des Gardiens de la Révolution et chef de la police depuis 1999. Fait partie du groupe de militaires qui ont menacé de prendre le pouvoir en 2003 si le président Khatami ne parvenait pas à faire cesser les manifestations étudiantes. A la tête d’un organisme dédié, il lutte contre le trafic des devises (et de produits). Promesse : “ transférer le pouvoir (de gérer efficacement le pays) d’une génération à l’autre ” afin que les “20 millions d’Irakiens qui vivent sous le seuil de pauvreté” voient leur vie s’améliorer. Un des adversaires juré de Rafsandjani (qu’il attaque sur sa fortune).
Mohsen Rezaï, 51 ans, fil d’un berger du sud de l’Iran, diplômé en économie et stratégie. Il a été commandant en chef des Gardiens de la Révolution de 1981 à 1997. Il est conservateur, mais préconise un passage de témoin aux jeunes générations. Son fils s’est enfui aux Etats-Unis où il est installé. Promesse : faire cesser la corruption, lutter contre le chômage et les inégalités.(3) Mohamad Reza Djalili, Docteur ès science politique et diplomatique de l’Université Libre de Bruxelles. Professeur à la Faculté de droit et des sciences politiques de l’Université de Téhéran dans les années 1970. A enseigné dans les années 1980 à l’Université Paris II. Professeur associé aux Instituts Universitaires des hautes études internationales et du développement, Genève. Membre du corps enseignant de l’Institut depuis 1978, est aussi professeur associé à l’Institut universitaire d’études du développement.
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