L’Iran est sur la sellette médiatique internationale à propos du “ dossier nucléaire ”.
L’Agence internationale de l’Energie atomique (AIEA), dirigée par Mohammed El Baradaï, a adopté, samedi 24 septembre dernier à Vienne, en Autriche, une résolution condamnant les activités nucléaires de l’Iran (1). Cette résolution, second projet présenté par l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France (UE 3), qui tentent toujours de trouver un accord avec les Iraniens, lui reproche en particulier la reprise de la conversion d’uranium mais ne demande pas la saisine du Conseil de sécurité de l’ONU. Elle définit les conditions d’un éventuel transfert ultérieur.Pourtant, et pour être très clair, les activités d’enrichissement de l’uranium que l’Iran a repris le 8 août ne sont pas obligatoirement destinées à un usage militaire. L’uranium enrichi est également utile à des fins civiles et le Traité de non prolifération nucléaire (TNP) n’interdit pas sa fabrication mais celle de production nucléaire militaire. C’est bien ce qu’avait rappelé le nouveau président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, en août dernier, dans un entretien avec Kofi Annan, Secrétaire général des Nations Unies : “ La reprise de la conversion à Ispahan est la volonté du peuple et ne constitue nullement une action illégale et unilatérale “.
L’Iran a signé un protocole additionnel au traité, autorisant un contrôle accru par l’AIEA de son programme nucléaire – et c’est ici que le bât blesse, ne s’y conforme pas. Derrière ce contentieux précis et factuel, d’autres tensions sont à l’oeuvre qui concernent tous les grands acteurs internationaux et qui explique, sans que l’on minimise les dangers réels d’une prolifération nucléaire possible, l’instrumentalisation de l’affaire et le nombre –  l’importance – des joueurs en présence : Etats-Unis, Europe, Inde, Russie, Chine… Il n’est pas inutile de les examiner.
L’effondrement de l’Irak laisse l’Iran seul en scène
Souvenons-nous : la stabilité de cette région névralgique du monde passait, dans l’esprit de ceux qui ont conduit les Etats-Unis à intervenir en Irak, par la destitution de Saddam Hussein, la pacification du pays sous tutelle américaine, le réalignement contraint d’autres pays hostiles (la Syrie, la Libye) pour aboutir, par voie de conséquence, à une “normalisation” de l’Iran où certains voyaient d’ailleurs, dans les manifestations d’étudiants, les prémices d’une déstabilisation possible du régime des mollahs.
La Libye s’est rapidement inclinée : mais, pour le reste, l’échec de la pacification de l’Irak a anéanti un plan dont on ne saura jamais s’il avait une pertinence. Voilà donc l’Iran, pays persan à majorité chiite de 68 millions d’habitants, assis sur de formidables réserves pétrolières et gazières (2), dans une position particulière, avec de nombreuses cartes en main. A l’intérieur, les dernières élections (Léosthène n° 131, 18 juin 2005), ont conforté le véritable dirigeant du pays, Ali Khameini, Guide suprême nommé à vie par une “ Assemblée des experts ” de 86 religieux (3) auquel le président élu, Mahmoud Ahmadinejad, doit le pouvoir qu’il peut exercer. Le vent démocratique espéré n’a pas soufflé et Ali Kahmeini poursuit ses démonstrations anti-occidentales – surtout, il faut le dire, anti-américaines, dans un climat plutôt nationaliste, c’est à dire enclin à apprécier la souveraineté iranienne, y compris sur le nucléaire.
A l’extérieur, le vieil ennemi et vrai rival irakien est à terre (4), l’Iran y est influent par l’intermédiaire d’une partie du clergé et du gouvernement en place. Influence veut dire capacité de nuisance et donc capacité à négocier avec les puissances occupantes qui ont nettement perdu, si elles l’ont jamais eue, la maîtrise de la situation. Le vieil allié Syrien, s’il a dû en rabattre au Liban, est néanmoins toujours là. La Russie, qui pense à son influence sur la mer Caspienne, dont elle est, comme l’Iran, riveraine, à ses débouchés dans les mers du sud et au contrôle des oléoducs, a entrepris une coopération effective en matière d’armement conventionnel et de technique nucléaire civile. Et ne croit pas à une volonté autre que tactique de l’Iran – il est difficile d’attaquer un pays doté d’armes nucléaires, voir la Corée du Nord – de s’engager sur la voie du nucléaire militaire. Mais elle pense, c’est Piotr Gontcharov, commentateur politique de RIA Novosti qui l’écrit, que Téhéran sait choisir son moment.
Il est peu probable que les Etats-Unis trouvent à ce jour la riposte nécessaire, c’est-à-dire militaire, en cas de dénonciation par l’Iran du Traité de non-prolifération. En effet, nombre de facteurs laissent planer des doutes sur les possibilités illimitées de la superpuissance. De surcroît, la situation en Irak n’évolue manifestement pas, elle non plus, en faveur des Etats-Unis ”. Pas plus qu’elle n’évolue bien en Asie centrale. Ou que le cours du pétrole puisse supporter une nouvelle hausse, qui serait spectaculaire.
Oui, l’Iran se verrait bien leader d’une région qui s’étend du “ Proche-Orient au Caucase du Sud, en Asie Centrale et dans le Sud-Ouest asiatique, ainsi que dans le bassin de la Caspienne ”. C’est ce que les Iraniens tentent, se pensant en position de le faire.
La compétition US Chine Russie est en place
Que représente l’Iran pour la Chine ? Eh bien la même chose que le Mexique pour les Etats-Unis, c’est à dire 15 % des hydrocarbures qu’elle importe. Posées ainsi, les raisons du “ soutien ” de la Chine à l’Iran s’éclairent parfaitement. Le Conseil de sécurité serait-il saisi de la question iranienne, la menace d’un veto chinois est loin d’être improbable. Pour la Russie, elle-même productrice d’hydrocarbures, il s’agit, nous l’avons vu, d’un accès aux mers chaudes, Golfe persique, Golfe d’Oman, Océan indien. “ La Russie est convaincue que celui qui contrôlera le pétrole et les oléoducs contrôlera non seulement les pays producteurs, mais aussi certains des pays consommateurs. Les évolutions en cours pourraient donc être pour elle lourdes de signification. Ce qui se joue, à ses yeux, dans la Caspienne, c’est l’influence qu’elle exercera demain dans une zone dont la plus grande partie faisait autrefois partie de l’empire russo-soviétique ” (5).
Les deux puissances se sont abstenues lors du vote des gouverneurs de l’AIEA à Vienne. Abstenues, sans plus : ni l’une ni l’autre ne souhaite encourager aujourd’hui la prolifération nucléaire (6). Ce qu’elles souhaitent empêcher, c’est la réalisation du plan néo-conservateur américain de domination du Moyen-Orient et de mainmise sur ses ressources pétrolières et gazières, du “ containment ” de la Russie par le Sud et de l’encerclement de la Chine sur son flan ouest. Plan largement exposé par tous les think tanks néoconservateurs, ils sont consultables sur la toile. “ Nous sommes attentifs à la possible renaissance de vieux schémas de compétition entre les grandes puissances. Plusieurs de ces grandes puissances potentielles sont aujourd’hui à mi-chemin d’une transition interne – dont les plus importantes sont la Russie, l’Inde et la Chine  » disait Georges Bush lui-même en septembre 2002 en définissant la période qui s’ouvrait comme “ un temps d’opportunité pour l’Amérique ” (The National Security Strategy of the United States of America).
Oublions-nous l’Europe, ou plus exactement le triumvirat Allemagne France Grande-Bretagne (UE 3) qui négocie avec l’Iran ? C’est elle qui assure, avec l’Union européenne, 46 % des échanges avec l’Iran et bénéficie, au côté du géant pétrolier chinois Sinopec, d’un certain nombre de contrats d’exploitation pétroliers et gaziers (7). Les Etats-Unis qui ont imposé, de leur côté, des sanctions économiques à l’Iran (avec l’amendement dit Amato) et qui n’ont à perdre ni contrats ni échanges, souhaitaient l’isolement économique du pays quitte, dans un deuxième temps, à employer leurs forces militaires pour détruire, selon la version officielle, les installations nucléaires incriminées. De cela, l’UE3 ne voulait pas. Elle a donc déployé tout l’arsenal diplomatique habituel et patiemment enduré une négociation dans laquelle les Iraniens soufflent le chaud et le froid, menacent leurs contrats, mais continuent de discuter parce qu’ils estiment prudent de s’abriter sous ce parapluie qui les protège d’une éventuelle agression “préventive” américaine ou israélienne.
Intervention israélienne, ce sont les Américains qui l’évoquent en citant le raid aérien de Tsahal contre Osirak, en Irak. Le général Ariel Sharon, qui est un réaliste, n’a pas confié le fond de sa pensée.
Le dessous des cartes du dossier nucléaire irakien – et nous n’écartons pas les risques réels de prolifération – dévoile la réalité d’un affrontement géopolitique autrement décisif entre des puissances qui cherchent à rééquilibrer leurs zones d’influence et leurs intérêts respectifs. L’échec irakien tend à fermer la fenêtre “ d’opportunité pour l’Amérique ”, quand l’administration se voit contrainte de faire appel à des alliés, les trois européens, qu’elle a toujours considérés comme de simples supports et instruments de sa politique, contre un petit pays isolé (115 milliards de dollars de PNB, tout juste devant Israël) qui se voit, lui, l’opportunité d’exister. Et de jouer sa partie (ce qui est, après tout, légitime) dans une région névralgique du monde où l’on ne voit poindre pour l’heure aucun équilibre. Espérons que l’Iran aura conscience des limites du jeu. Ce sont toujours les néoconservateurs qui gouvernent à Washington : ils rêvent encore de frappes préventives. La Russie et la Chine seraient en réalité plus sages et pragmatiques que les Iraniens ne l’imaginent si leur Guide Suprême, Ali Khameini allait trop loin.
Bon courage aux diplomates des trois nations européennes pour résoudre sans violence, en préservant leurs intérêts et ceux de l’Europe, le “ dossier nucléaire irakien ” en trouvant un consensus qui conviendrait à toutes les parties.

Hélène Nouaille

Carte de la région : http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/middle_east_pol_2003.jpg

Notes :
(1) Le premier projet évoquait directement la saisine du Conseil de Sécurité de l’ONU. Vote des 35 Gouverneurs : 22 voix pour (dont l’Inde et la Corée du Sud), 12 abstentions (dont la Chine et la Russie), 1 voix contre, le Venezuela. L’Inde n’a pas soutenu l’Iran.
(2) L’Iran possède 11% des réserves mondiales de pétrole et 18% des réserves du gaz dans le monde et produit aujourd’hui presque trois fois plus de pétrole que l’Irak (chiffres russes 2005)
(3) Ils sont élus, eux, au suffrage universel.
(4) La guerre a opposé les deux pays de 1980 à 1988
(5) Analyse de Mohammad-Reza Djalili et Anne de Tinguy publiée dans le CEMOTI n° 23
(6) La Russie fournit son combustible à la centrale de Bouchehr, au sud de l’Iran. Elle a pourtant demandé à Téhéran d’arrêter sa conversion d’uranium, “immédiatement”.
(7) Sinopec, en dehors des accords passés en 2004 avec l’Iran et qui portent pour 30 ans sur 250 millions de tonnes de gaz liquéfié, doit développer un grand champ pétrolifère à l’ouest du pays, le champ de Yadavaran. L’Iran s’est d’autre part engagé à exporter 150000 barils de brut par jour à la Chine pendant 25 ans.