Nous le savons, quatre personnes, présentées comme des touristes français se rendant à Aden, ont été enlevées dimanche 10 septembre dans la province de Chaboua, par, nous dit le journal yéménite de langue anglaise Yemen Observerdes membres armés de la tribu Al-Abdullah ”. Or, nous confirme le Figaro du 12 septembre, “ Depuis plusieurs mois, le président du Yémen, Ali Abdullah Saleh, a fait de la lutte contre les enlèvements l’une de ses priorités. Mais les rapts se poursuivent. Selon les autorités et les médias, jusqu’à 325 personnes auraient été enlevées dans le pays entre 1991 et 2001, dont 91 Français, 80 Allemands, 37 Britanniques et 23 Américains et 22 Néerlandais ”.

Voilà qui ne facilite pas les ambitions du président en exercice, élu et réélu depuis 1990 et qui s’apprête le 20 septembre à solliciter un nouveau mandat : selon l’Agence internationale de l’énergie, “ Le gouvernement cherche à créer un meilleur climat pour les investissements étrangers et à rejoindre l’Organisation mondiale du commerce ”. Le pays, moins gâté que ses voisins en ressources énergétiques, mais qui dépend du pétrole pour “ 65 à 70 % des revenus du gouvernement ” (même source), a pourtant “ fait des progrès en matière économique après 15 ans d’insécurité intérieure, comprenant l’unification entre le Nord et le Sud Yémen en 1990 et la coûteuse guerre civile de 1994 ”. Les accords pris avec le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale en 1995 en retour de l’attribution d’un prêt, imposaient un train de réformes (système bancaire, privatisations, amélioration des infrastructures, réduction des subventions gouvernementales) qui s’est heurté à de vives résistances.
Une nuée de questions viennent à l’esprit : que se passe-t-il au Yémen ? Est-ce important ? Ces enlèvements sont-ils liés au “ terrorisme international ” ? A la situation générale qui prévaut aujourd’hui au Moyen-Orient ? Quels en sont les ressorts véritables ? Les enjeux pour la communauté internationale ?
Eh bien, si le mot géopolitique recouvre à la fois géographie et politique, c’est bien par sa situation géographique que le Yémen, particulièrement dans l’histoire récente, a joué une partition dans le monde “ globalisé ”. Au sud-ouest de la péninsule arabique, il garde en effet à l’est la porte de la Mer Rouge (Bab el Mandeb, la porte des pleurs) à 24km seulement de l’Afrique. De l’autre côté de cette route maritime du Canal de Suez, par laquelle transitent chaque jour plus de 3 millions de barils pour le seul pétrole (1) il fait face à l’Ethiopie, à Djibouti, et au nord est de la Somalie (Puntland) – la Corne de l’Afrique, région hautement instable, nous le savons.
Cela s’appelle une position stratégique importante sur l’un des “choke-points” du monde.
Or, lorsque l’on parle de “ Yémen ”, il faut garder à l’esprit que la seule république de la péninsule arabique, un pays pauvre de 20 millions d’habitants (classé dans les 49 pays les moins avancés – PMA) connaît une situation intérieure difficile.
Compte tenu de certains problèmes de sécurité liés à la situation intérieure au Yémen, et notamment des risques de violences tribales dans certaines zones du pays, il est strictement déconseillé de se rendre sans autorisation des autorités locales et sans escorte armée dans les régions suivantes : zones frontalières avec l’Arabie Saoudite, en particulier dans les régions de Saada et du Jawf, sur les axes reliant Sanaa à Ibb, Sanaa à Mareb et Seyun, ainsi que Yarim et Mukalla à Aden ” conseille le site français du ministère des Affaires étrangères (2), qui ajoute “ Il est impératif pour les plaisanciers d’éviter les routes maritimes qui longent les côtes somaliennes. Le littoral yéménite sur l’océan Indien est déconseillé, notamment entre Aden et Mukalla, une très sensible recrudescence des actes de piraterie y étant constatée. Enfin, sur la mer Rouge, il est conseillé de ne pas s’éloigner des routes empruntées par les navires marchands ”. Drôle de pays pour le tourisme.
Si l’on décrypte notre belle langue diplomatique, on rencontre l’histoire des tensions qui déchirent le pays. Pour faire bref – les notes sont plus précises – le Yémen n’est “ unifié ” que depuis 1990 – il ne l’a jamais été dans sa très longue existence. Comme ailleurs sur la Péninsule arabique, la structure sociale reposait sur les tribus, rassemblées ou non en royaumes où elles tenaient un rôle dans les affaires de l’Etat. Au fil du temps, leur rôle et leur poids se différencient entre le nord et le sud du pays où les terres arables, plus riches, favorisent une sédentarisation sous un régime quasi féodal (60 à 70 % des terres étaient aux mains de grands propriétaires). La population d’un Nord (majoritaire) tenu par les Ottomans de 1870 à 1918 puis devenu royaume théocratique jusqu’en 1962 (3), vivait donc sous un régime tribal et religieux quand le Sud, tenu par les Britanniques (4) jusqu’en 1967 puis, après l’indépendance, soutenu par l’URSS dans une expérience “ socialiste ”, se “ laïcisait ”, si l’on peut dire, progressivement.
La chute de l’URSS tarit les subsides et change la donne : après tout, tribus ou non, tout le monde se sait yéménite. Il y a urgence économique. En 1990, le président du Nord, Ali Abdullah Saleh, et son homologue du Sud Ali Salim al Saïd se rejoignent sur un programme d’unification autour d’un régime pluripartite (Congrès général du Peuple et Parti socialiste) en dépit d’oppositions internes (communiste dans le sud, tribale soutenue par l’Arabie Séoudite dans le nord).
Voit-on le bout du tunnel ?
Non. 1991, première guerre du Golfe. Le Yémen choisit de soutenir l’Irak. S’ensuit, comme on s’en doute, une crise économique consécutive aux sanctions qu’il subit alors. Les deux pères de l’unification (respectivement président et vice-président) s’entendent mal. Le parti socialiste enregistre de mauvais résultats lors des législatives de 1993. Quelques-uns de ses membres, Ali Salim al Saïd en tête, déclarent l’indépendance du Sud Yémen – avec le soutien de l’Arabie Séoudite, qui n’aime pas les républiques. Une guerre civile éclate et se termine dans l’année (1994). Le Yémen reste uni. Et entreprend, avec, nous l’avons vu, un soutien international, une série de réformes. Sur ses frontières, il tente de régler ses conflits territoriaux : il y parvient dès 1992 avec le sultanat d’Oman. La France sert de médiateur pour régler le problème de souveraineté sur les îles Hanish, au nord de Bab el Mandeb, entre l’Erythrée et le Yémen (1995 et 1996). Mais il faut attendre 2000 et la signature du Traité de Djedda pour trouver un accord avec l’Arabie Séoudite (5).
Se dirige-t-on enfin vers la mythique Arabie heureuse, tranquille et prospère ?
Non. En 2000, le monde se rappelle que les disparités tribo-religieuses historiques du pays, aggravées de tensions socio-économiques, en font un terrain fragile (6). La montée d’un islam radical “ mondialisé ” trouve au Yémen un terrain propice au développement de cellules extrémistes. La preuve en est faite avec l’attentat contre l’USS Cole dans le port d’Aden, (octobre 2000, revendiqué par al Caïda) dans lequel 17 marins américains trouvent la mort. Deux ans après (octobre 2002), “ l’armée islamique d’Aden-Abyane ” revendique l’attentat contre le pétrolier français Limburg, qui croise au large des côtes yéménites. Les pressions internationales s’accentuent sur le gouvernement pour qu’il donne la chasse à des groupes qui gravitent dans l’orbite d’Al Caïda.
Or, nous dit le 8 juillet dernier l’agence chinoise d’information Xinhua : “ un tribunal de première instance yéménite a acquitté samedi un groupe de 19 membres présumés d’al Caïda connu sous le nom du “ groupe Zarqaoui ”, accusé d’avoir préparé des attentats anti-américains au Yémen (…) à la demande du chef du réseau terroriste en Irak ” (tué le 7 juin dernier)”. Même si le “ procureur général (…) a aussitôt annoncé qu’il ferait appel ” le signe est inquiétant. Il existe un vrai mécontentement populaire au Yémen (7) et des plaies récurrentes (chômage, corruption, culture du kat qui constitue jusqu’à 30 % des ressources de certaines familles) – autant de terrains favorables aux manipulations.
Pour autant, faut-il voir dans les enlèvements une pratique “ à l’irakienne ” ? Non, nous disent les experts, non, nous disent les journaux yéménites, il s’agit d’un bras de fer entre tribus et gouvernement sur une question de promesse non tenue. Car, ajoutent les analystes du Yémen, la structure tribale, fondement multi-séculaire de la société yéménite, se sent dépossédée de son pouvoir en face d’un appareil étatique, composé ou non de figures tribales, qui gouverne sans elles au nom d’un état souverain, une notion qui a peu de sens pour les Yéménites. De plus, le pluripartisme initial n’existe plus. Alors ?
Eh bien le Yémen est bien en transit entre une vieille société tribale et un monde contemporain où les tribus et tout leur système d’allégeances et de fonctionnement semblent n’avoir plus de place. Les vieux repères se perdent. Où sont les nouveaux ? La transition est naturellement difficile, d’autant que le pays est encore mal intégré dans les organisations économiques et politiques régionales. Sous le regard attentif d’une communauté internationale inquiète de sa vulnérabilité stratégique, le Yémen, déjà complexe au plan religieux, subit la menace d’une contagion radicale, celle de l’islamisme. Dans ce contexte, sa destination est inconnue.

Hélène Nouaille, Collaboration Gérald Loreau

Cartes : Carte google earth : http://maps.google.com/maps?hl=en&t=k&ll=12.63427700,43.39599600&q=Yemen&spn=1.406250,2.730103 Carte générale : http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/red_sea_87.jpg Les frontières au fil du temps : http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/yemen1994

Notes :
(1) Sur plus de 40 millions de barils/jours dans le monde. Chiffres de l’Agence internationale de l’Energie : “ En 2000, le trafic était estimé à 3,2/3,3 millions de barils/jour. Interruptions ou fermeture de Bab el Mandeb peuvent empêcher les tankers en provenance du Golfe persique d’atteindre le canal de Suez et son complexe d’oléoducs, obligeant les navires à contourner l’Afrique au sud par le Cap de Bonne espérance. Ce qui pèserait lourdement sur les coûts et les temps de transit (…). Le détroit pourrait être évité pour le trafic du nord en empruntant l’oléoduc est-ouest qui traverse l’Arabie Séoudite (capacité de 4,8 millions de barils/jour). Le trafic en provenance du Sud serait cependant bloqué. De plus, la fermeture de Bab el Mandeb empêcherait le trafic non pétrolier d’utiliser le canal de Suez, à l’exception du trafic limité à l’intérieur de la Mer Rouge ”. Carte interactive des attaques maritimes dans le monde : http://www.icc-ccs.org.uk/prc/piracy_rep_appQ106.php
(2) Disponible, assorti d’une carte, en ligne à l’adresse : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo_833/yemen_426/conseils-aux-voyageurs_13491/securite_30369.html
(3) Les Ottomans, qui avaient choisi le côté allemand pendant la première guerre mondiale, voient leur domination remise en question au début du 20ème siècle. L’imam Yahia, qui réussit à rassembler les tribus du Nord, contraint ainsi dès 1911 les Ottomans à reconnaître sa souveraineté sur la région et créé le royaume théocratique de Mutawakliat en 1918. Pour gouverner et “tenir” les tribus, il pratique entre autres méthodes le “ Système des Otages ”- détenant par devers lui les fils et frères des chefs tribaux. Le régime sera abattu sur un coup d’état militaire soutenu par Nasser en 1962. Ainsi naît la République arabe yéménite qu’une guerre civile va (logiquement) déchirer entre partisans royalistes (soutenus par l’Arabie Séoudite) et “ républicains”, appuyés par l’Egypte. Entretenue par les subsides (en armes et en argent) des deux côtés, elle dure jusqu’à la victoire des républicains à la fin des années 1960.
(4) Les Britanniques ont vu au Yémen, dès 1839, l’intérêt d’une escale sur la route de leur empire des Indes et y développent le port d’Aden, protégé par une zone sud où ils s’investissent peu, laissant intacte la structure sociale existante – la population travaillant sur les 70 à 80 % des terres arables tenues par de grands propriétaires. Le canal de Suez est inauguré en 1869. Le rôle des tribus est moins important qu’au Nord, particulièrement à Aden – avec des variations régionales que nous retrouvons aujourd’hui quand certaines régions sont plus “dangereuses” que d’autres.
(5) Les contentieux étaient nombreux. En dehors du rôle joué au fil du temps par l’Arabie Séoudite dans l’instrumentalisation des luttes tribales à son profit, il y a eu l’expulsion d’un million de travailleurs yéménites (avec ce que cela suppose de pertes financières et de difficultés d’intégration pour le Yémen) lors de la Guerre du Golfe. Etaient en jeu aussi des frontières terrestres et maritimes d’où les réserves pétrolières n’étaient pas absentes.
(6) Sans entrer dans le détail complexe des familles de pensée de l’islam, le nord (majoritaire) est chiite, le sud sunnite.
(7) RFI (Radio France international) témoignait, en août 2005, de la violence des contestations : “ Scènes de destruction, d’affrontements meurtriers, voitures et magasins vandalisés : le mouvement de protestation populaire a très vite dégénéré en émeute mercredi et jeudi, dans les rues de la capitale yéménite, ainsi que dans plusieurs villes du nord et du sud du pays, où les tanks ont été déployés. Pendant près de deux jours, le chaos a gagné le pays lorsque plusieurs milliers de personnes se sont jeté dans la rue pour huer le pouvoir qui s’est prononcé en faveur d’une suppression des subventions sur les produits pétroliers, sous prétexte de réduire le déficit public. Les prix des carburants n’ont pas tardé à doubler en quelques heures : celui du litre d’essence est passé de 35 riyals (0,32 dollar) à 65 riyals, et le gazole de 17 riyals (0,16 dollar) à 45. De telles mesures pourraient notamment causer une augmentation des prix des titres de transports publics estimée à 38%. Une situation insoutenable pour les habitants de ce pays, le plus démuni du monde arabe (520 dollars de PIB par habitant 2003, Banque mondiale), où le taux de chômage frise les 36%. Petit producteur (450 000 barils par jour), non membre de l’OPEP, le Yémen vit en grande partie de son pétrole, découvert en 1986 ”. Adresse : http://www.rfi.fr/francais/actu/articles/067/article_37657.asp