La doctrine Monroe (1) que les Etats-Unis avaient fait leur pendant plus de deux siècles s’est complètement envolée par la fenêtre ” soulignait Newsweek en décembre 2007 (2). En effet, “ de Tijuana à la Terre de feu, les rivaux américains font de rapides progrès dans une région que les Etats-Unis ont longtemps regardée comme leur sphère d’influence naturelle. Bien que les Etats-Unis restent de loin le partenaire commercial le plus important, la Russie, la Chine et l’Iran passent des accords, ouvrant de nouveaux marchés, établissant des liens diplomatiques. La Corée du Nord elle-même a noué des liens diplomatiques avec le Guatemala et la République Dominicaine ces dernières semaines quand Washington reste fixé sur le Moyen-Orient ”.Et, puisque la période des interventions est révolue (3) (“ au début du 20ème siècle, Washington envoyait régulièrement ses Marines pour soutenir les dictateurs amis et défendre les entreprises américaines dans la région ” précisait l’auteur de l’article, Joe Contrera), il faut se rendre à l’évidence, l’Amérique latine choisit aujourd’hui ses amis comme elle l’entend, depuis Hugo Chavez “ qui cherche à créer un équilibre multipolaire de puissances explicitement destiné à amoindrir l’influence américaine ” jusqu’à ses voisins, qui tout en se défiant du président vénézuélien, “ se détournent agressivement des Etats-Unis pour leurs propres raisons ”.
Et d’apporter des preuves : “ Ces dernières années, le Chili (…) a signé des accords de libre échange avec la Chine, la Corée du Sud, le Japon et l’Union européenne. En 2005, un sommet au Brésil a attiré les délégations de 22 pays arabes et une douzaine de nations sud-américaines. Durant ces quinze derniers mois, le président iranien Mahmoud Ahmadinedjad a effectué trois voyages en Amérique latine et signé une douzaine d’accords de coopération avec Chavez. L’année dernière, la Russie lui a vendu pour plus de 3 milliards de dollars d’armes, faisant de lui le meilleur client de Moscou dans la région devenue le troisième marché d’armements du monde. Caracas a aussi annoncé son projet d’acheter cinq sous-marins pour un prix non révélé estimé entre deux et trois milliards de dollars ”.
Le pire resterait à venir, parce que la Chine “ a un appétit féroce pour le cuivre du Chili, le minerai de fer du Brésil et le soja d’Argentine ” et que, depuis 2001, “ son commerce bilatéral avec l’Amérique latine a quadruplé, se montant à 78,8 milliards de dollars, dépassant en 2004  le Japon comme troisième partenaire commercial après les Etats-Unis et l’Union européenne ”. A la perte d’influence politique – marquée dès 2005 avec l’élection d’un sud américain à la présidence de l’OEA contre les voeux de Washington (4) – s’ajoute la perte de marchés à l’export au moment, nous le savons maintenant, où l’économie américaine entre en récession. Le constat est clair, l’Amérique latine s’est émancipée.
James Monroe doit se retourner dans sa tombe ” (4) conclut Newsweek, et “ Washington s’efforce donc de rattraper le temps perdu ”. Peut-être. Mais comment ?
Eh bien le Pentagone vient de décider de ressusciter sa quatrième flotte (Fourth Fleet) autour du continent sud américain. Les vieilles habitudes ne sont pas perdues. La nouvelle défraie la chronique en Amérique latine : si l’on connaissait le projet, évoqué dès janvier 2008 par la presse spécialisée, l’annonce officielle de cette renaissance, qui prendra effet le 1er juillet 2008 – précédée à compter du 5 mai d’exercices au large de l’Argentine – n’y provoque pas d’enthousiasme. Créée en 1943, pendant la seconde guerre mondiale, pour combattre les sous marins allemands qui menaçaient les routes maritimes, en particulier dans la mer des Caraïbes, elle avait disparu en tant que telle en 1950, la responsabilité de la zone étant confiée à la deuxième flotte (chargée de l’Atlantique).
L’amiral James Stavradis qui dirige l’United States Southern Command (Southcom) a été auditionné le 6 mars 2008 par le comité ad hoc du Sénat (Committee on Armed Service). Et l’annonce officielle de cette renaissance a été faite le 24 avril par le chef des opérations navales du Pentagone, l’amiral Gary Roughead : “ En rétablissant la 4ème flotte, nous reconnaissons l’immense importance de la sécurité maritime dans la région ” a-t-il déclaré en précisant que la flotte sera basée à Mayport, Floride, non loin des routes maritimes de la Mer des Caraïbes et de ses détroits (Détroit de Floride entre la Floride et Cuba, du Yucatan entre Cuba et le Mexique, du Vent entre Cuba et Haïti, de Mona entre Porto Rico et la République Dominicaine, Grenade entre le Venezuela et Grenade), non loin encore du canal de Panama.
Les Etats-Unis importent 50 % de leur pétrole de l’hémisphère occidental, (c’est à dire des Amériques) dont 34 % provenaient de l’Amérique latine et des Caraïbes en 2005 – surpassant les 22 % importés du Moyen-Orient ” expliquait déjà l’amiral Stavradis au Congrès le 21 mars 2007 (5), ce qui “ facilite ce trafic essentiel est le canal de Panama, qui voit presque 15000 navires transiter chaque année, sur lesquels les deux tiers proviennent de ou vont vers les côtes américaines ”. Depuis, d’énormes réserves ont été découvertes au large du Brésil, qui, avérées, feraient du pays le septième producteur mondial à l’horizon 2020 et permettraient aux Etats-Unis de se dégager de leur dépendance au pétrole moyen-oriental – une perspective dont on comprend l’importance.
Invoquée aussi, la lutte contre les narco trafiquants (6), l’aide humanitaire et la surveillance des activités… du Hezbollah : “ Des membres, des facilitateurs et des sympathisants d’organisations terroristes islamistes sont présents dans la région. Le Hezbollah y semble être le groupe actif le plus important et bien que l’essentiel de leur activité soit liée à la recherche de revenus, il y a des indications d’une présence opérationnelle et du potentiel pour des attentats ”.
Qu’en pensent les pays intéressés ?
Rien de très positif. Les signes en ont été multiples. C’est l’Amérique latine dans son ensemble qui a refusé de signer un accord protégeant les soldats américains pour les crimes qu’ils pourraient commettre à l’étranger (American Serviceman Protection Act) (7). Le Brésil et l’Argentine qui ont dénoncé le projet d’installation d’une base militaire au Paraguay près gisements de gaz bolivien, l’Equateur qui refuse de renouveler l’autorisation à la base US de Manta de poursuivre ses activités au-delà de 2009. Pire pour Washington, l’idée d’un Conseil de Défense sud-américain est dans l’air (8), envisagée à la fois par le Brésil et le Venezuela. Conseil qui selon le ministre brésilien de la Défense, Nelson Jobim, n’aurait pas pour mission “ d’affronter un ennemi commun dans la région ” mais de coordonner des exercices militaires communs et, plus tard, “ d’envisager l’intégration des industries de défense et de leur marché dans la région ” ce qui protègerait la souveraineté de chacun – y compris celle des plus petits, qui ne sont pas défavorables à l’idée.
C’est que tout le monde a compris ce qu’un analyste du Council of Hemispheric Affairs (Washington), Alejandro Sanchez, résume parfaitement : “ le message est clair : que cela plaise ou non aux gouvernements locaux, les Etats-Unis sont de retour après la guerre en Irak ”. Et pas toujours sans efficacité, comme en témoigne par exemple le succès du référendum autonomiste, en Bolivie, de la région de Santa Cruz qui détient 90 % des ressources en gaz du pays, fournit les deux tiers du PIB et représente le quart de la population – référendum soutenu par Washington (9). La renaissance de la 4ème Flotte est donc bien destinée à appuyer une lutte politique – faire face à la montée des gouvernements de gauche en Amérique latine – par une menace militaire, quelle que soit la présentation choisie par Washington (“ Ce changement accroît l’importance que nous accordons à la région par l’emploi de nos forces navales pour établir garantie et confiance entre les nations au travers d’un effort collectif de sécurité maritime fondé sur des menaces partagées et des intérêts communs ”, selon les propos de l’amiral Roughead rapportés par Bloomberg).
Remarquons que les militaires parlent beaucoup, que les politiques américains se taisent (campagne électorale oblige ?), que les médias sont d’une discrétion exemplaire sur le sujet (qu’on imagine que la Russie ou la Chine aient fait de même ?) – que nous n’avons pas trouvé d’autres réactions officielles que celles des dirigeants d’Amérique latine. Pourtant, il y a beaucoup à penser dans cette affaire, en particulier sur le manque d’imagination et de renouvellement de la pensée qui marquent aujourd’hui la stratégie politique américaine quand l’heure est grave. Mais aussi sur la curieuse paralysie qui enraye la réflexion et l’expression des observateurs (et des politiques), en Occident et ailleurs. “ Dans les réunions internes de la plupart des grands corps politiques comme dans les colonnes des journaux institués, l’auto-censure concernant la réelle gravité des conditions politiques aux USA est une règle d’or, presque un signe de la politesse nécessaire à leur bonne tenue ”, écrit notre confrère de defensa (10).
Et de poursuivre : “ Ce constat n’est pas indifférent. Il paralyse nos politiques et laisse le champ libre à l’Amérique. Jusqu’alors, cela assurait sa puissance. Aujourd’hui, ce serait plutôt l’inverse, et peut-être est-ce la revanche de l’Histoire. L’absence de frein contre son action, sa politique, ses tendances, notamment de la part des “amis” et autres serviteurs (européens), laisse désormais l’Amérique sur une course catastrophique ”.
Lui laisser le champ libre ? Se taire ? Si l’on veut bien y réfléchir, voilà qui n’est ni loyal, ni prudent.

Hélène Nouaille

En accès libre : Léosthène n° 119/2005 Amériques : un Sud Américain sur le podium de l’OEA Léosthène n° 286/2007, L’ Amérique latine, George Bush et les espace vides Léosthène n° 92/2005 Bolivie : l’unité du pays menacée

Cartes :
Zone de responsabilité de la deuxième flotte : http://www.cusns.navy.mil/mission.htm#Area%20of%20Responsiblity
La mer des Caraïbes : http://www.e-voyageur.com/atlas/Caraibes.jpg
L’Amérique latine (avec la date des indépendances) : http://www.atlas-historique.net/cartographie/1815-1914/grand_format/AmeriqueSudIndependanceGF.gif

Notes :
(1) Texte du discours de James Monroe (anglais) : http://www.law.ou.edu/ushistory/monrodoc.shtml
(2) Newsweek, Joe Contrera, Roll Over, Monroe, le 10 décembre 2007 The influence the United States once claimed as a divine right in Latin America is slipping away, fast. http://www.newsweek.com/id/73237
(3) Les interventions des Etats-Unis en Amérique latine, de 1890 à 2004 : Argentine 1890, Haïti et Chili 1891, Nicaragua 1894, Panama 1895, Nicaragua à nouveau 1896, Cuba contre l’Espagne 1898 (ils en conservent la base de Guantanamo), Porto Rico et le Nicaragua 1898, à nouveau le Nicaragua 1899, Honduras 1903, République dominicaine 1903 1904, Cuba de 1906 à 1909, Nicaragua et Honduras 1907, Panama 1908, Nicaragua 1910, Honduras 1911, Cuba, panama, le Honduras, 1912, Nicaragua de 1912 à 1933, Mexique 1913, République dominicaine 1914, Mexique, plusieurs interventions de 1914 à 1918, Haïti, occupation de 1914 à 1939, République dominicaine de 1916 à 1924, et Cuba de 1917 à 1933, Panama 1918 1920, Honduras 1919, Guatemala 1920, Costa Rica et Panama 1921, Honduras 1924 et 1925, Salvador 1932, Uruguay 1947, Porto Rico 1950, Guatemala 1954, Panama 1958, Cuba 1961 et 1962, Panama 1964, République dominicaine 1965 et 1966, Guatemala 1966 1967, Chili, 1973, Salvador 1981 jusqu’en 1992, Nicaragua 1981 jusqu’en 1990, Honduras de 1982 à 1990, Grenade, 1983 et 1984, Bolivie 1987, Panama 1989, Haïti, 1994 et 1995, Venezuela (coup d’Etat manqué contre Chavez) 2002, Haïti 2004. Source et bibliographie en ligne (anglais) : http://www2.truman.edu/~marc/resources/interventions.html
(4) Voir Léosthène n° 119/2005 Amériques : un Sud Américain sur le podium de l’OEA “ Dans les années 60, l’OEA s’est comportée comme une boîte d’enregistrement de la volonté politique nord américaine : Washington ayant décidé que “ l’adhésion de tout membre de l’O.E.A. au marxisme-léninisme est incompatible avec le système interaméricain ”.
(5) Posture Statement of Admiral James G. Stavradis, United States Navy Commander, United States Southern Command, before the 110th Congress, House Armed Services Committee, 21 march 2007. Disponible en ligne (anglais, PDF) : http://armedservices.house.gov/pdfs/FC032107/Stavridis_Testimony032007.pdf
(6) Voir léosthène n° 286/2007, L’ Amérique latine, George Bush et les espace vides
(7) Texte en ligne (en anglais) American Service-Members’ Protection Act, Bureau of Political-Military Affairs Washington, DC July 30, 2003 : http://www.state.gov/t/pm/rls/othr/misc/23425.htm
(8) South American Defence Council, 27 avril 2008, article disponible en ligne (anglais) : http://www.stabroeknews.com/?p=2378
(9) Voir léosthène n° 92/2005 Bolivie : l’unité du pays menacée Sur le référendum, article et vidéo disponibles (en français) sur France 24 : http://www.france24.com/fr/20080503-referendum-autonomiste-region-santa-cruz-bolivie-autonomie-gaz-morales-evo&navi=AMERIQUES
(10) De defensa, Les USA, notre aveuglement et notre fascination, le 5 mai 2008, http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=5098