Aussi longtemps que l’armée du Yémen sera engagée dans une guerre civile, elle ne le sera pas à combattre al Caïda ” remarque un expert de la région, Christopher Boucek, sur le site américain du Carnegie Endowment (1), sous le titre éloquent “ les Etats-Unis et le Yémen ne sont pas sur la même page ” – ou sur la même longueur d’onde ? Et d’ajouter qu’y assurer sécurité et stabilité à “ long terme ” tient à “ des questions comme celles de l’éducation et de l’économie ” et pas seulement à des opérations à court terme de contre terrorisme. Une manière de constater la quasi faillite d’une région de 23 millions d’habitants déchirée de tensions anciennes et récurrentes tenant à l’histoire locale et aux convoitises internationales pour l’une des clefs géographiques de la région : en face du Yémen, l’Afrique est à 24 kilomètres. Entre les deux, Bab el Mandeb, la porte des pleurs, qui ouvre la Mer Rouge sur le Golfe d’Aden, puis l’Océan Indien.A cela, rien de récent. Les Britanniques contrôlaient le sud, autour du port d’Aden, protégeant, à la sortie de la Mer Rouge, la route des Indes. Les Ottomans contrôlaient le Nord jusqu’à leur défaite, au côté de l’Allemagne, en 1918. Dans les années soixante, pendant la guerre froide, le Nord, d’abord royaume théocratique, devient la République arabe du Yémen (1962), quand le Sud se fédère, après le retrait des Britanniques et bascule, pour faire bref, du côté soviétique, sous le nom de République démocratique populaire de Yémen (1970). Affrontements armés (1979) et longues discussions sur une unification finissent par conduire, en 1990, avec l’écroulement de l’URSS, à la création d’une République du Yémen, sous la conduite de Ali Abdullah Saleh, président de l’ex-République arabe du Yémen, son homologue du Sud, Ali Salim al Saïd acceptant la vice-présidence.
Le contexte international change, pas la position géographique de la région. 1991, première guerre du Golfe, le Yémen prend le parti de l’Irak – et subit à la fois les sanctions économiques de l’Occident et celle de l’Arabie Séoudite, qui expulse sans ménagements un million de travailleurs yéménites de son territoire. A l’intérieur, les troubles continuent : la structure multiséculaire des territoires yéménites est tribale, les chefs traditionnels se sentent écartés d’un pouvoir autoritaire et corrompu, les disparités religieuses sont instrumentalisées – Ali Abdullah Saleh s’étant appuyé, avec la bénédiction des Etats-Unis, sur une islamisation du pays pour combattre les forces socialistes (ex marxistes) du Sud, héritage de la guerre froide. En 1994, la tentative de sécession du Sud avorte. Mais la situation économique ne s’améliore pas. La sécurité non plus (2).
Nous avions signalé ici (3), en 2006, la multiplication des manifestations de rue liées aux difficultés d’une population miséreuse, comme la radicalisation de cellules extrémistes. Pour compliquer la donne, deux faits ‘nouveaux’ aujourd’hui : une rébellion chiite (zaïdite, une ramification du chiisme) dans le Nord et la défection, en avril 2009, d’une figure sunnite jusque là alliée du président Saleh, Tariq al-Fadhli, ex combattant des Moudjahidin en Afghanistan dans les années 1980, qui rejoint le mouvement d’opposition du Sud – le tout sur un fond économique qui se dégrade encore avec la chute des cours du pétrole, ressource qui constitue 70% du PNB du Yémen, producteur modeste. Ali Abdullah Saleh fait appel aux Etats-Unis, prétextant un lien possible entre les chiites du Nord et l’Iran.
Nous ne pouvons pas accuser le camp officiel iranien, mais des Iraniens nous contactent en disant qu’ils sont prêts à une médiation. Étant donné qu’ils veulent servir de médiateurs entre le gouvernement yéménite et eux (les chiites rebelles du Nord), cela veut dire que des Iraniens ont des contacts avec eux. Par ailleurs, à Nadjaf en Iraq, Muqtada al-Sadr demande d’être accepté comme médiateur. Cela signifie qu’ils ont un lien ” déclare le président, démenti par l’Iran, mais repris par la presse occidentale (4). Parallèlement, il accuse le mouvement d’opposition du Sud d’être lié à al Caïda, ce qui provoque, malgré la faiblesse du nombre des individus identifiés dans le pays par les services américains (moins de 200 personnes), un déluge de titres accusateurs dans les médias occidentaux et une menace directe de Washington.
Menace devant laquelle le président yéménite recule, récusant toute intervention de troupes étrangères dans le pays. Du côté américain, on paraît calmer le jeu : “ Dans une interview au magazine People, le président Barack Obama a déclaré qu’il n’enverrait de troupes américaines ni au Yémen, ni en Somalie. Sur la chaîne CNN, le général Petraeus, commandant des forces américaines en Irak et en Afghanistan, a renforcé ses déclarations ” précise RFI (5). En liant dans son propos Yémen et Somalie, le président américain a toutefois clairement situé les enjeux. Ce qui n’a pas échappé aux opposants yéménites. Cité par le quotidien libanais l’Orient le Jour (6), le Cheikh Abdelmajid Zendani, “ un chef islamiste yéménite soupçonné par Washington de soutenir le terrorisme ”, en a très clairement défini les contours.
A propos d’al Caïda, d’une part : “ La coopération avec les Etats-Unis et l’éventualité d’une intervention américaine même limitée contre al Caïda sont définies « par des accords, et ces accords doivent être soumis à l’approbation du Parlement » (…) et si, d’aventure, « le Parlement approuve l’occupation du Yémen, le peuple se soulèvera contre ce Parlement ». A propos de la présence de forces armées près des côtes yéménites, d’autre part : « La forte mobilisation des forces américaines et de l’OTAN près de nos côtes, sous le prétexte de lutte contre la piraterie (maritime) est disproportionnée », estimant en citant la presse américaine qu’elle serait liée « à la protection des sources du pétrole » dans les monarchies du Golfe, voisines du Yémen ” relève le quotidien libanais.
Certainement les arrières pensées des uns et des autres dépassent-elles la seule préoccupation du président Saleh de réprimer son opposition. Mais la piraterie existe effectivement, comme les liens avec des éléments radicaux de la Somalie voisine et le désordre justifie la présence de toutes les flottes du monde, russe et chinoise comprises. Leurs agences respectives, Ria Novosti et Xinhua suivent d’ailleurs les événements avec beaucoup d’attention. En Europe, certains observateurs témoignent d’une grande prudence, ainsi l’éditorialiste Jacques Hubert Rodier, pour les Echos (7) : “ il faut éviter les confusions (…). Pour le régime, la promesse de doublement de l’aide américaine, de 70 à 140 millions de dollars par an, pour aider à lutter contre le terrorisme est sur ce point bienvenue ”.
Mais, ajoute t-il, “ la stratégie adoptée par Saleh, qui, aux yeux de nombre d’analystes, vise essentiellement à se maintenir au pouvoir, présente un risque pour l’Occident : celui, justement, de pousser la rébellion du Nord vers des soutiens comme l’Iran, comme le soulignait récemment le « think tank » International Crisis Group, ou encore à reléguer au deuxième plan les tentations autonomistes ”. D’autant que la réalité de la présence et de l’activité de la nébuleuse al Caïda, mise en lumière après l’attentat raté d’un “ apprenti terroriste ” nigérian – qui a séjourné au Yémen – contre un avion de ligne à l’approche de Detroit, le 25 décembre dernier, est une piste “ encore pleine d’ombres ”, pour le moins.
Et Jacques Hubert Rodier de conclure : “ A la fin du mois de janvier, une conférence internationale sur le Yémen, en marge de celle sur l’Afghanistan, doit en principe se réunir à Londres. Certes, la lutte contre le terrorisme doit être un point important. Mais pas le seul. Loin de là. Car le Yémen a surtout besoin d’une aide économique, et vraisemblablement financière, pour éviter un éclatement qui conduirait le pays au rang des Etats en faillite. Ces Etats qui justement sont le terreau des guerriers contre l’Occident ”. C’est ici qu’il est intéressant de réfléchir aux intérêts des uns et des autres : le président Obama semble avoir désormais repris, dans les faits, l’agenda de son prédécesseur sur le “reformatage” du Moyen-Orient.
L’Irak est éclaté, l’Iran travaillé de l’intérieur par des mouvements violents, la situation laissée de fait en l’état en Israël et dans les Territoires palestiniens, colonisation comprise, les sanctions n’ont pas été levées, en dépit des discours, contre la Syrie. Ce qu’Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient, analyse comme un “émiettement” volontaire du monde arabe, plus facile, in fine, à contenir divisé pour Washington – même s’il un devient un “ terreau favorable ” à une radicalisation de groupes hostiles à l’emprise des Etats-Unis et à ceux de ses alliés qui s’alignent sur leur politique. Pour la Chine, l’intérêt stratégique du détroit de Bab el Mandeb, où transite le pétrole soudanais, comme son implantation dans l’ouest de l’Océan indien (voir le projet de financement d’un port sur les côtes kenyanes) ne laisse présager aucun recul. Les Russes rôdent, et annoncent avoir passé des accords avec le Yémen en matière de sécurité.
D’autres intérêts, régionaux ceux-là, sont encore en jeu dans la Péninsule arabique, l’Arabie séoudite menant des opérations militaires contre les chiites du Nord du Yémen, qu’elle accuse de menées hostiles sur son territoire et dont elle craint que l’agitation ne donne des idées à la petite minorité chiite qui habite les régions pétrolifères de l’Est, chez elle : rien qui soit favorable à une “stabilisation” du Yémen, rien non plus qui soit comparable à l’importance stratégique du Golfe d’Aden et du passage vers la mer Rouge, goulot d’étranglement, goulot d’affrontement entre puissances en compétition mondiale, passage, aussi, de ce que Philippe Rekacewicz appelait, carte dessinée à l’appui en 2007, d’une “ autoroute de l’internationale des insurgés ” véhiculant des hommes, des idées, des techniques de combat. Les “fronts de guerre contre le terrorisme” (Irak, frontière Liban Syrie, Afghanistan) n’incluaient pas alors le Yémen – pas plus d’ailleurs que le Pakistan. C’était au temps de George Bush.
Regardons sa carte : http://www.monde-diplomatique.fr/IMG/jpg/artoff15554.jpg
A l’évidence, les fronts s’élargissent. A long terme, ce n’est une bonne nouvelle ni pour le Yémen, ni pour personne.

Hélène Nouaille

Carte :
Carte générale de la région :
http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/red_sea_87.jpg
Yémen : la guerre s’aggrave au Nord (Philippe Rekacewicz, novembre 2009) http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/yemen
Bab el Mandeb, la porte des pleurs, entre la Mer Rouge et le Golfe d’Aden : http://maps.google.com/maps?hl=en&t=k&ll=12.63427700,43.39599600&q=Yemen&spn=1.406250,2.730103
La difficile unité yéménite (Philippe Rekacewicz, 1994) http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/yemen1994

Notes :
(1) Carnegie Endowment, Christopher Boucek, Us, Yemen, Not of the Same Page http://www.carnegieendowment.org/publications/index.cfm?fa=view&id=24681
(2) Période trouble, ponctuée en 2000 par l’attentat revendiqué par al Caïda contre le navire USS Cole dans le port d’Aden (19 morts dont deux terroristes). http://lemonde.desnavires.free.fr/navires/uss_cole.php
(3) Léosthène n° 238/2006 Yémen, un pays en transit, destination inconnue http://www.leosthene.com/spip.php?article438
(4) The Time, Le 18 décembre 2009, Abigail Hauslohner, Yemen’s Hidden War : Is Iran Causing Trouble ? http://www.time.com/time/world/article/0,8599,1947623,00.html
(5) RFI, le 11 janvier 2009, Pas de troupes américaines au Yémen ou en Somalie selon Barack Obama http://www.rfi.fr/contenu/20100111-pas-forces-americaines-yemen-selon-barack-obama
(6) L’Orient-le-Jour, le 12 janvier 2009, Washington soutient Saleh dans son combat contre al Caïda (accès payant). http://www.lorientlejour.com/category/Moyen-Orient+et+International/article/643313/Washington_soutient_Saleh_dans_son_combat_contre_el-Qaeda.html
(7) Les Echos, le 12 janvier 2010, Jacques Hubert Rodier, La faillite du Yémen, terreau du terrorisme international http://www.lesechos.fr/info/inter/020307653095-la-faillite-du-yemen-terreau-du-terrorisme-international.htm