Good morning, et merci à tous de me recevoir ici. Je sors à l’instant d’une rencontre avec le ministre de la Défense et j’ai rencontré la nuit dernière le ministre des Affaires extérieures et le Premier ministre. Ces discussions, juste deux mois après le déplacement du Premier ministre Singh à Washington étaient une opportunité pour continuer à renforcer des liens qui sont indispensables à la paix et à la prospérité de nos deux nations ”. Le vice-président américain, Joe Biden, était en Inde, étape d’un voyage extrême-oriental qui comportait deux autres escales, en Australie et en Indonésie. “ L’émergence de l’Inde comme puissance mondiale et le développement des relations Inde Etats-Unis est l’une des success stories des vingt ans passés ”. Ainsi débute une conférence de presse tout entière dévolue à souligner une “ coopération qui aurait été inimaginable il y a seulement quelques années ”.En quelques mots, Joe Biden a posé les termes d’une équation géopolitique qui occupe à la fois les Etats-Unis et l’Inde autour, dit-il “ d’intérêts convergents ”. Intérêts si convergents ? Washington, dans la version initiée par George Bush et reprise par Barack Obama souhaite nouer un partenariat stratégique avec New Delhi. En 2006, Manmohan Singh, le Premier ministre indien, se voit offrir par les Etats-Unis un accès à la technologie nucléaire civile américaine, bien que l’Inde ne soit pas, à la différence de l’Iran, signataire du Traité de Non Prolifération (2). Cette nouvelle alliance a fait débat en Inde parce qu’elle semblait marquer une rupture avec la position d’un pays qui s’est tenu pendant cinquante ans sur le chemin du non alignement (3), dont elle a été un initiateur et un symbole, refusant pendant la guerre froide, d’entrer dans la confrontation des deux “blocs”.
En effet, “ le principal souci des Etats-Unis après la deuxième guerre mondiale était de “ contenir ” l’URSS, en particulier sur son flanc sud. Washington développait donc une politique d’alliance avec les pays musulmans qui, de la Turquie à l’Iran, et jusqu’au Pakistan, bloquaient l’accès des Soviétiques aux mers chaudes. Washington alors courtisait le monde arabe : rappelons-nous les accords passés par Roosevelt dès 1945 avec l’Arabie Séoudite puis, dans les années 1950, la proximité des Etats-Unis avec l’Iran du Shah dont ils avaient facilité l’accession au pouvoir en 1953 – quand les relations des Américains avec Israël étaient mauvaises ” écrivions-nous en mars 2006 (2), lors du voyage de Manmohan Singh à Washington. L’Inde, née du partage des Indes britanniques le 15 août 1947 sur des critères religieux (4) se cherche un contrepoids au pacte Occidental (pacte de Bagdad, de 1954 à 1979 et suivants) qui inclut le Pakistan. Elle va s’appuyer sur l’Union soviétique.
Union soviétique avec l’aide de laquelle elle va construire une armée engagée dans les conflits ouverts qui l’opposent au Pakistan (1948, 1965, 1971…) et à la Chine rivale ancestrale (1962, Tibet) laquelle apporte son soutien au Pakistan – on se souvient que la Chine et l’URSS étaient en conflit dans les années 1970 et 1980. Inde et Pakistan acquièrent l’arme nucléaire. Si la proximité de l’Inde avec les Russes n’a pas conduit la fédération indienne sur les chemins du communisme, elles ont marqué le deuxième pays le plus peuplé du monde jusque dans son administration et son mode de développement, inspirés par la planification soviétique. L’éclatement de l’URSS (1991) a provoqué une crise sans défaire les liens anciens : “ Après la désintégration de l’URSS, une crise est apparue dans les rapports entre les deux pays : les livraisons, y compris militaires, ont été perturbées (…)” écrit Ilia Kramnik pour RIA Novosti (5).
Mais “ Un nouveau Traité d’amitié et de coopération entre la Russie et l’Inde, ainsi qu’une série d’accords bilatéraux régissant, entre autres, les questions des livraisons d’armes ont été signés en 1993. Ensuite, les deux pays ont adopté un programme de coopération militaire russo-indien qui reste toujours en vigueur ”. D’ailleurs, “ Le premier ministre indien Manmohan Singh et le président russe Dmitri Medvedev ont l’intention de signer un nouveau programme de coopération militaire pour la période 2010-2020. Ce programme sera le prolongement digne d’une histoire de 50 années d’activité commune aux deux pays dans ce domaine. Les livraisons d’armes soviétiques à l’Inde ont commencé en 1962, au moment du premier conflit entre l’Inde indépendante et la Chine. A cette époque, l’URSS apportait déjà une aide économique importante à l’Inde et les livraisons d’armements ont été le prolongement naturel de la politique soviétique, surtout compte tenu de l’aggravation croissante des relations entre Moscou et la Chine ” (5).
Du côté américain, les priorités ont été bousculées avec la fin de la guerre froide, la tension avec le Moyen-Orient (et le basculement de l’Iran du Shah dans la révolution islamique après qu’il a été abandonné par Washington), les guerres engagées en Afghanistan et en Irak par George Bush après les attaques du 11 septembre 2001 sur le sol américain et l’éveil de la Chine, nouvel ennemi désigné. On le comprend, se rapprocher de l’Inde devient nécessaire, à la fois pour empêcher la Chine de devenir la puissance dominante en Asie et pour balancer la déstabilisation du Pakistan impliqué dans le conflit afghan. Bien sûr, la rivalité sino-indienne demeure : mais les deux parties ont pour l’heure choisi d’essayer ce qu’ils appellent une “coopération compétitive” qui les voit coopérer en matière d’énergie par exemple (Soudan, Iran) sans oublier qu’ils appartiennent à cet arc du sud des pays émergents au sein d’un BRIC (Brésil Russie Inde Chine) qui se formalise.
Washington souhaite donc conforter sa position stratégique en Asie en renforçant ses alliances (Australie, Japon, Taiwan, occupation de l’Afghanistan…) et sa présence dans les mers de l’Océan indien et du Pacifique. L’Inde serait un partenaire idéal si elle le voulait bien. “ Bien que ma visite ait été centrée sur l’approfondissement de relations de long terme ”, continuait donc le vice président américain Joe Biden en conférence de presse (1), “ ceci n’est qu’une partie d’une stratégie de partenariat plus large qui implique tous les éléments de nos gouvernements et de nombreux intérêts convergents. Et comme nos deux nations se rapprocheront encore dans les années qui viennent, je suis confiant que nous serons ensemble capables de relever tous les défis. Comme l’a dit le président Obama, voilà qui sera un partenariat déterminant pour le 21ème siècle ”. Confiant mais conscient. Ainsi nuance-t-il : “ je pense que nous devons nous montrer plus concrets et plus persuasifs sur les bénéfices que l’Inde pourrait tirer de ces accords ”.
Quels accords ? Des accords qui permettraient le transfert de technologies américaines à l’Inde (Logistics Support Agreement and the Communications, Interoperability and Security Memorandum Agreement, que l’Inde n’a pas signés), ce qui suppose un alignement indien accompli sur Washington. Sur tous les dossiers (Pakistan, Afghanistan, Iran, relations avec la Russie) l’Inde défend en effet son point de vue, qui n’est pas si convergent (fut-ce sur la question iranienne) avec celui de Washington – pour des raisons également intérieures. Si New Delhi est réellement inquiet des progrès de l’armement chinois (6), notamment en matière de défense anti missile, l’Inde a ses propres priorités, sur le terrain régional comme sur le plan international. Le point a été abordé, mais “ pas en profondeur ” : “ Il y a eu une discussion sur la modernisation du programme militaire chinois, sur ce qu’il signifie et ce que sont les intentions derrière cette montée en puissance ” (1).
Intentions de qui par rapport à qui ? Lorsqu’un observateur australien (7) décrit la situation, il écrit : “ Même si le budget militaire américain est presque dix fois supérieur à celui de la Chine (qui a une population plus de quatre fois supérieure), et que Washington programme un budget de défense record de 708 milliards de dollars pour l’année comparé à des dépenses russes de moins de 40 milliards l’année dernière, la Chine et la Russie sont présentées comme des menaces pour les Etats-Unis et leurs alliés. La Chine n’a pas de troupes hors de ses frontières ; la Russie une poignée d’hommes dans ses anciens territoires d’Abkhazie, Arménie, Ossétie du sud et Transnistrie. Les Etats-Unis ont des centaines de milliers d’hommes sur les six continents (…) ”. Voilà qui ne peut être absent d’aucune analyse sérieuse. Alors l’ancien, patient, habile non-aligné, qui se prépare en mars prochain à recevoir son encore allié russe, basculera t-il dans la vassalité proposée ?
Son intérêt est de ramasser la mise, d’entériner ce que la presse internationale appelle une “ reconnaissance historique ” et de continuer à se garder à droite et à gauche en jouant ses cartes en fonction de son intérêt propre ” écrivions-nous en 2006.
Nous nous en tiendrons à ce prudent pronostic.

Hélène Nouaille

En accès libre :
Léosthène n° 197/2006 Inde : les dividendes d’une longue patience http://www.leosthene.com/spip.php?article287

Cartes :
La partition des Indes : http://www.atlas-historique.net/1945-1989/cartes_popups/Inde1948GF.html
Carte générale de l’Asie : http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/asia_ref_2007.jpg
Le partage du Cachemire (Philippe Rekacewicz) http://www.monde-diplomatique.fr/IMG/arton8330.jpg

Notes :
(1) Conférence de presse de Joe Biden en Inde, le 20 janvier 2010 (en anglais) : http://www.defense.gov/transcripts/transcript.aspx?transcriptid=4540
(2) Léosthène n° 197/2006 Inde : les dividendes d’une longue patience
(3)  Le Mouvement des non-alignés, né dans le cadre de la guerre froide, a été ébauché à Bandung (Indonésie) en 1955 lors d’une Conférence animée par le Premier ministre indien Nehru, le président indonésien Sokarno et le président égyptien Nasser sur l’invitation de plusieurs pays du sud-ouest asiatique (Birmanie, Ceylan, Inde, Pakistan, Indonésie). Elle a réuni 29 pays asiatiques et africains qui cherchaient à se préserver des pressions des puissances majeures, en particuliers occidentales et à finir de se dégager des empires coloniaux. Coexistence pacifique, soutien aux mouvements nationaux d’indépendance, refus d’alliances militaires multilatérales impliquant un engagement en faveur de l’un ou l’autre des deux Blocs faisaient partie des critères retenus.
(4) Naissent le Pakistan à l’Ouest et le futur Bengladesh à l’Est, régions essentiellement musulmanes, l’Union indienne conservant les régions majoritairement hindoues. Le “partage” provoque d’énormes mouvements de population (de l’ordre de 12 millions de personnes) sans assurer une cohésion réelle en Inde, ni en matière religieuse, ni en matière linguistique, laissant de surcroît subsister une zone de conflit encore irrésolu au nord avec le Cachemire, où les frontières sont contestées entre le Pakistan, la Chine et l’Inde riverains. Chiffres et cartes : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/asie/cachemire.htm
(5) Ria Novosti, le 4 décembre 2009, Ilia Kramnik, La Russie et l’Inde, un demi siècle de coopération militaire http://fr.rian.ru/discussion/20091204/185619884.html
(6) Asia Times, le 22 janvier 2010, Peter J. Brown, India Targets China’s satellites http://www.atimes.com/atimes/South_Asia/LA22Df01.html
(7) Australia.to News, le 20 janvier 2010, Rick Rozoff, US-China Military Tensions Grow http://australia.to/2010/index.php?option=com_content&view=article&id=584:us-china-military-tensions-grow&catid=94:breaking-news