« Les Etats ont démissionné pour la plupart sur une ambition simple, que les Européens aient un outil militaire leur permettant de peser sur les affaires du monde. Au rythme où nous sommes, progressivement l’Europe est en train de devenir un protectorat, et dans 50 ans nous deviendrons le jeu de l’équilibre des puissances nouvelles et nous serons sous un condominium sino-américain. (Aujourd’hui) tous les pays dans le monde se réarment alors que les Etats européens procèdent à de nouvelles réductions budgétaires (sur) des budgets européens déjà extrêmement faibles dans nombre de pays. La question des capacités européennes est avant tout une question politique : est-ce que les Européens veulent être les acteurs sur la scène internationale ou veulent-ils être les acteurs d’un scénario qu’ils n’écrivent pas ? » (1).Le constat du ministre de la défense français, Hervé Morin, a le mérite de la clarté. Il s’exprimait entre deux réunions, le 24 septembre dernier, en marge du conseil informel des ministres de la défense des 27 pays de l’Union européenne. Il s’agit de préparer le sommet de l’OTAN qui se tiendra les 19 et 20 novembre à Lisbonne. Y sera proposé pour adoption le nouveau concept stratégique, c’est à dire le rôle que l’organisation née après la guerre dans le contexte de la guerre froide veut et peut tenir dans le monde d’aujourd’hui. Ce concept a été préparé par une commission de 12 membres (2), commission présidée par l’ancienne secrétaire d’Etat américaine de Bill Clinton (1997-2001), Madeleine Albright. Il a fait l’objet d’un rapport (3) dont une version publique est disponible (pages utiles : 8 à 13 de la version donnée en lien).
Si, comme Hervé Morin s’en plaint, une défense européenne est dans les limbes, que nous dit ce rapport des intentions américaines ?
Les ambiguïtés apparues sur l’utilité, pour les Etats-Unis, d’une organisation dont ils ont, depuis sa création, le commandement militaire, sont-elles dissipées ? On sait qu’une école de pensée met en doute, outre-Atlantique, la pertinence de l’alliance dans le contexte mondial qui se dessine. La raison en est connue : les Etats-Unis, dont le budget militaire représente la moitié des dépenses de la planète, et plus de la moitié de celui de l’OTAN, estiment maintenir et payer les forces qui préservent l’ordre mondial, un ordre conforme, ils ne s’en cachent pas, aux intérêts américains. Ils estiment aussi que les grands enjeux se sont déplacés en Asie et s’y fixeront pour longtemps, disparaissant en Europe avec la chute de l’URSS et de son pacte de Varsovie.
La fin de l’ère de George Bush n’a rien changé à cette affirmation ni à cette volonté, même si les méthodes et le discours du président Obama se sont arrondis. Washington continue de privilégier l’idée que pour accompagner les missions qu’elle estime légitimes, les coalitions de volontaires sont efficaces, manoeuvrables, et qu’elle peut y allier selon ses besoins des partenaires dans et hors OTAN, bien au-delà de la mission territoriale de l’organisation, qui est rappelons-le de protéger, en Europe, les pays membres. Il ne s’agit pas de quitter l’Europe, où les Etats-Unis possèdent des bases importantes, mais d’y conserver leur emprise tout en déployant autrement leurs moyens opérationnels avec le concours de partenaires ad hoc ce qui n’exclut pas le concours des armées européennes.
La prise la plus solide sur le continent européen passe par l’OTAN et le commandement militaire américain, on le comprend, plus que par les institutions européennes, dont les arcanes sont complexes et où les divergences sont nombreuses. De plus, la perspective d’un marché unique transatlantique – régulièrement votée avec enthousiasme par les parlementaires européens de droite et de gauche – est bousculée pour l’heure par une crise économique qui porte les Etats-Unis au protectionnisme (on le voit à l’OMC où ils privilégient les accords bilatéraux), à chercher l’ouverture de nouveaux marchés sans réciprocité, à améliorer leur compétitivité en dépréciant leur monnaie –  ce qui commence à alerter certains pays européens, qui craignent le handicap d’un euro surestimé pour leurs capacités à exporter.
Lorsque l’on garde à l’esprit les objectifs américains, les projets proposés dans le rapport deviennent lisibles : rassurer les Européens sur la solidarité américaine (article V du traité (4)), insister sur la communauté des “valeurs” qui légitiment les interventions américaines, abandonner l’idée de transformer l’organisation en gendarme mondial, qui déplaisait par trop au sein de l’Alliance mais rester ouvert à des rapprochements conjoncturels (la Russie peut aider dans le conflit afghan, elle est utile à contenir l’Iran – et Medvedev est invité à Lisbonne (5)), proposer un système de défense anti-missile européen (dont on ne connaît ni l’efficacité ni le coût réel) en y associant les plus réticents des Européens et par-dessus tout empêcher la naissance d’un accord concurrent sur le continent européen (le pacte de sécurité proposé par Vladimir Poutine puis Dimitri Medvedev (6)) en réaffirmant la primauté de l’Alliance.
En dehors de l’allié britannique (7), qui ne pose que des problèmes d’humeur, et qui est dépendant pour son armement nucléaire de la volonté américaine, qui peut en effet présenter une velléité sérieuse d’indépendance ? Ceux qui disposent d’une autonomie – d’une souveraineté réelle – en matière nucléaire, à savoir la Russie et la France, deux nations qui savent bien que leur sécurité ultime dépend d’elles-mêmes et non pas d’un éventuel bouclier anti-missile, s’il fonctionne un jour, en admettant, proposition faite aux Russes, que Moscou y soit associée. D’ailleurs, question subsidiaire (mais non posée) qui déciderait de son emploi, qui en commanderait l’exercice effectif ? On comprend mieux, dans ce cadre, les réserves exprimées dans le New York Times (8) à propos de la rencontre tripartite Medvedev-Merkel-Sarkozy à Deauville, le 18 octobre dernier.
L’idée est de disposer d’une zone de sécurité et de coopération économique unique, ont déclaré des responsables, qui rapprocherait la Russie de l’Europe mais en dehors de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord ”. Et, sans détours : “ les responsables américains sont ennuyés (unhappy) par l’idée que la France et l’Allemagne parlent avec la Russie – hors de la présence américaine – de questions de sécurité en amont (de la réunion de Lisbonne où le nouveau concept de l’OTAN doit être entériné). “ Depuis quand, je me le demande, est-ce que la sécurité européenne n’est plus une préoccupation américaine, mais quelque chose à résoudre entre l’Europe et la Russie ?” a demandé un haut responsable américain, qui parlait sous condition d’anonymat. “ Après avoir été au coeur de la sécurité européenne depuis 70 ans, il est étrange d’entendre que le sujet ne nous regarde plus”.
Qu’y a-t-il d’étonnant dans ce commentaire dans une perspective américaine ? Rien, pas plus que n’est surprenante l’insistance américaine – relayée par le secrétaire général de l’Alliance, Anders Fogh Rasmussen, sur la nécessité d’un maintien, voire d’un effort demandé aux pays membres quant à leur participation financière. Nécessaire encore, la “rationalisation” de l’OTAN (entendez diminution d’un état-major pléthorique), le “partage” des tâches avec la structure de défense européenne (opérations civiles et militaires au titre de la PESD, politique européenne de sécurité et de défense) – une structure ménagée dans le rapport, concurrencée dans les faits (9). Rien d’étonnant non plus parce que les uns ont un projet et une volonté et que les autres, pour beaucoup d’entre eux, acceptent de vivre sous la sécurité incertaine du parapluie tenu par un tiers et donc sous les fourches caudines américaines.
Tous ? Peut-être pas. C’est là un autre sujet. Mais tout le reste est littérature : c’est bien l’irresponsabilité volontaire des pays européens qui laisse le champ libre à l’imperium américain.

Hélène Nouaille

Cartes :
L’OTAN en 2009 (la candidature de l’Ukraine est pour l’heure suspendue) http://planetevivante.files.wordpress.com/2009/04/h_4_upl_1167281_78ef_otan1.gif
US european Command Facilities (texte) http://www.globalsecurity.org/military/facility/eucom.htm

 

Notes :
(1) Bruxelles2.com le 24 septembre 2010, Nicolas Gros-Verheyde, Hervé Morin : « l’Europe est en train de devenir un protectorat » http://www.bruxelles2.eu/europe-de-la-defense/defense-ue-droit-doctrine-politique/herve-morin-leurope-est-en-train-de-devenir-un-protectorat.html
(2) Présentation des membres de la commission sur le site de l’OTAN : http://www.nato.int/strategic-concept/experts-strategic-concept.html
(3) OTAN 2020 : analyse et recommandations du groupe d’experts pour un nouveau concept sstratégique de l’OTAN http://www.nato.int/nato_static/assets/pdf/pdf_2010_05/2010_05_D8B67F56A5CD4F44805365DB21B29108_expertsreport_fr.pdf
(4) Le Traité de l’Atlantique Nord (en français) http://www.nato.int/cps/fr/natolive/official_texts_17120.htm et Article 5 : “ Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ”.
(5) Ria Novosti, le 19 octobre 2010, Russie-Otan : Medvedev au sommet de Lisbonne fin novembre http://fr.rian.ru/world/20101019/187665663.html
(6) Voir Léosthène n° 416/2008 Sécurité européenne : la Russie à l’ouverture (accès libre) http://www.leosthene.com/spip.php?article854 et Léosthène n° 524/2009 Medvedev à Belgrade, retour sur la sécurité européenne http://www.leosthene.com/spip.php?article1029
(7) Strategic Defence ans Security Review, Securing Britain in an age of uncertainty http://www.direct.gov.uk/prod_consum_dg/groups/dg_digitalassets/@dg/@en/documents/digitalasset/dg_191634.pdf
(8) The New York Times, le 2 octobre 2010, Sarkozy to Propose New Bond to Russia http://www.nytimes.com/2010/10/02/world/europe/02france.html?_r=2&scp=12&sq=STEVEN%20ERLANGER&st=cse
(9) Bruxelles2, le 22 octobre 2010, Nicolas Gros-Verheyde, l’OTAN se cherche une nouvelle bataille, sur mer http://www.bruxelles2.eu/piraterie-golfe-daden-ocean-indien/l’otan-se-cherche-une-nouvelle-bataille-sur-mer.html