« Après un mois de tergiversations et d’hésitations, l’ancien patron des patrons allemands, Hans-Olaf Henkel devrait, selon la presse allemande, se présenter comme tête de liste du parti anti-euro Alternative für Deutschland (AfD) aux élections européennes de mai prochain » (1). L’homme, 73 ans, a présidé la puissante fédération de l’industrie allemande, BDI (Bundesverband der Deutschen Industrie) de 1995 à 2000. Il est, nous dit Romaric Godin pour la Tribune, un habitué des médias (2), « chroniqueur au vitriol dans le quotidien économique Handelsblatt » et « réputé pour son franc-parler ». Les élections au Bundestag en septembre dernier avaient vu le tout nouveau parti, crée en juin 2003, frôler la barre des 5% requis, avec 4,7% des suffrages : l’objectif aujourd’hui est de dépasser les 3% et d’entrer au Parlement européen en mai prochain.Il s’était d’ailleurs associé, en juin dernier (3) au lancement à Paris d’un Manifeste pour la solidarité européenne, en compagnie d’un groupe d’économistes et de politiques du nord et du sud de l’Europe : « La monnaie unique devait faciliter le fonctionnement de l’économie européenne (…). La réalité a été différente. La monnaie unique a aggravé l’écart de compétitivité causé par les différences des taux d’inflation et des coûts salariaux unitaires. Les déséquilibres extérieurs ont augmenté. En l’absence de la possibilité de dévaluer, ces déséquilibres ne peuvent être résorbés que de deux façons – par le biais de la « dévaluation interne » ou de transferts transfrontaliers ». Sa conviction est ancienne, appuyée sur une analyse que les faits n’ont pas démentis.
« Nous avons deux systèmes économiques dans la zone euro », disait-il déjà en 2010 (2), « un système économique dans les pays du nord, avec de la discipline économique, de la discipline budgétaire, peu d’inflation (…), et on a les pays du sud, où l’on préserve sa compétitivité en admettant par exemple des dévaluations, de l’inflation et des taux d’intérêt plus élevés ». Dans ces conditions, la solution serait « qu’on passe rapidement d’une Union monétaire à ce que j’appellerai une Union de transferts », une solution qui implique des transferts de plusieurs billions d’euros des pays du nord – et pas seulement de l’Allemagne – vers ceux du sud, une solution à laquelle les pays du nord sont opposés. Ce que reconnaissait d’ailleurs la chancelière allemande Angela Merkel le 19 décembre dernier : « tôt ou tard, la monnaie explosera, sans la cohésion nécessaire » (4).
Mais bien sûr, si le constat est partagé, les remèdes proposés sont très différents, même si l’objectif, la bonne santé de l’Allemagne, est le même.
Pour le nouveau patron de l’AfD, qui est un libéral, (il a été proche du parti libéral allemand, le FPD, sévèrement sanctionné aux dernières élections), la monnaie unique est responsable de la dégradation des relations entre les pays européens – en particulier des relations entre la France et l’Allemagne. « Au lieu d’ajuster la monnaie aux réalités économiques des différents pays européens, Bruxelles, Paris et Berlin ont préféré soumettre ces réalités divergentes aux impératifs d’une monnaie unique. Pour maintenir l’euro, nous dit-on, il faut combler l’écart de productivité entre l’Allemagne et la Grèce » (5). Or, et l’on ne saurait nier la réalité, quels que soient les efforts, consentis ou imposés aux pays du sud, « cette stratégie s’avère inefficace ». Et « voyant que ces pays ne parviendront pas à rattraper leur retard, on exhorte les pays d’Europe du nord, et en particulier l’Allemagne, à ralentir la cadence » pendant que « les dirigeants français somment leurs voisins allemands de freiner leur productivité, de réduire leurs exportations et d’augmenter leurs importations ».
Hans-Olaf Henkel propose donc de renoncer à la monnaie unique. « Moi qui en étais jadis un fervent partisan, je reconnais avoir commis là une faute professionnelle grave et je me rends à l’évidence : l’euro est désormais trop fort pour la France et trop faible pour l’Allemagne. ». Sans dissimuler les difficultés de l’affaire (« une entreprise bien difficile, mais quelle est l’alternative ? ») il préconise la création d’un euro du nord et d’un euro du sud à défaut d’un retour aux monnaies nationales. Ce qui serait, pour lui comme pour le fondateur du mouvement, le professeur d’économie à l’université de Hambourg Bernd Lucke, la seule façon de sauver ce « marché commun » européen qui a assuré la prospérité allemande. Mais « un ralentissement de la productivité allemande au motif de « sauver l’euro » risquerait d’entamer la compétitivité de l’Allemagne sur les marchés internationaux. D’après certains hommes politiques allemands, c’est un risque qui mérite d’être pris pour normaliser les relations avec la France. Je ne suis pas de cet avis » (5).
Et d’ajouter : « Je ne pense même pas que la France puisse en tirer un quelconque bénéfice ».
L’ancien patron des patrons allemand est en effet favorable à la réussite d’un projet européen – et sensible, c’est ce qu’il affirme, à l’importance d’un socle franco allemand. Rendons, dit-il au fond, les clefs et la responsabilité de sa propre réussite à chacun, et d’abord la capacité de dévaluer sa monnaie, limitons le pouvoir de la bureaucratie bruxelloise et cessons de gaspiller l’argent des contribuables allemands dans des plans de sauvetage inefficaces. Hans-Olaf Henkel ne croit donc pas à l’efficacité des propositions de la chancelière, ces « contrats de compétitivité et de croissance » qui contraindraient les Etats européens à s’aligner sur un modèle allemand qui ne leur convient pas.
Que sont en effet ces contrats ? « Depuis 2010, l’Europe a développé une nouvelle architecture pour traquer les déficits et les déséquilibres » rappelle Romaric Godin (6). Ils représentent « en quelque sorte le « troisième étage » de l’austérité en Europe. Le premier était ”les plans d’ajustement” dans les pays ayant demandé une aide européenne. Le second, c’était le pacte budgétaire, qui est entré en vigueur officiellement en 2013 mais qui, en 2018, va contraindre les pays de la zone euro à limiter leur déficit structurel à 0,5 % du PIB ». Dans l’esprit d’Angela Merkel, il s’agit d’une « unification des modèles économiques de tous les pays de la zone euro autour du modèle allemand : une compétitivité gagnée par une compression du coût du travail afin de développer les exportations ». Ceci via un « engagement des Etats devant la Commission avec une obligation de réussite », accompagné  « d’une acceptation explicite de l’abandon de souveraineté par le pouvoir démocratique du pays concerné ».
L’engagement à la tête de l’AfD de Hans-Olaf Henkel, libéral, pragmatique, européen sans être européiste, n’est cependant pas sans risque : il n’est pas jusqu’ici un politique, le nouveau parti est en crise d’adolescence (7), les élections européennes arrivent très vite, en mai prochain – il faut constituer des listes cohérentes, un programme qui ne se résume pas à la seule critique de l’euro mais avance des propositions autour desquelles puisse se retrouver une opinion allemande inquiète du désordre européen mais attachée, comme le dit sans désemparer la Cour de Karlsruhe, à la souveraineté nationale comme siège de la légitimité dans l’UE. La presse allemande a souligné à plusieurs reprises le silence d’Angela Merkel sur la performance électorale de l’AfD (les presque 5% réalisés en septembre dernier l’ont privée de la majorité qu’elle espérait) quand des représentants de son propre parti appellent à un débat.
Quelle que soit la suite de son aventure, l’initiative de Hans-Olaf Henkel est intéressante : elle constitue une offre alternative à la pauvreté du non débat sur l’avenir très incertain de la construction européenne.

Hélène Nouaille
 

 

Notes :
(1) La Tribune, le 9 janvier 2014, Romaric Godin, L’ancien patron des patrons allemand Hans-Olaf Henkel sera tête de liste des eurosceptiques allemands http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20140109trib000808605/l-ex-patron-des-patrons-allemand-devient-tete-de-liste-des-eurosceptiques.html
(2) Arte, le 3 décembre 2010, vidéo (4’23), Hans-Olaf Henkel est pour la partition de la zone euro http://videos.arte.tv/fr/videos/hans_olaf_henkel_est_pour_la_partition_de_la_zone_euro–3576380.html
(3) Le Huffington Post, le 14 juin 2013, Préserver l’Union européenne Tribune signée de : Jean-Jacques Rosa (Sciences Po Paris), Hans-Olaf Henkel (ancien président de la Fédération des industries allemandes), Jacques Sapir (EHESS), Stefan Kawalec (ancien vice-ministre des finances polonais), Brigitte Granville (Université Queen Mary de Londres), Alberto Bagnai (Université Gabriele d’Annunzio de Pescara), Erich Weede (Université de Bonn). http://www.huffingtonpost.fr/hansolaf-henkel/france-crise-euro_b_3434756.html
(4) Le Monde, le 21 décembre 2013, Philippe Ricard, Angela Merkel : «Tôt ou tard, la monnaie explosera, sans la cohésion nécessaire » http://www.lemonde.fr/acces%20restreint/europe/article/2013/12/21/6d68659e68686cc594676269619671_4338534_3214.html
(5) Le Monde, le 14 juin 2013, Hans-Olaf Henkel, Si l’on veut sauver l’amitié franco-allemande, renonçons maintenant à la monnaie unique http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/06/14/si-l-on-veut-sauver-l-amitie-franco-allemande-renoncons-maintenant-a-la-monnaie-unique_3430120_3232.html
(6) La Tribune, le 17 décembre 2013, Romaric Godin, Europe : austérité acte III en vue http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20131217trib000801475/europe-austerite-acte-iii-en-vue-.html
(7) La Tribune, le 3 décembre 2013, Romaric Godin, Le parti anti-euro allemand traverse une crise profonde http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20131203trib000799055/le-parti-anti-euro-allemand-traverse-une-crise-profonde.html