« Vladimir Poutine a reçu au Kremlin le ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran Mohammad Javad Zarif, qui est en Russie pour une visite de travail. Plus tôt, le ministre des Affaires étrangères iranien avait en un entretien avec son homologue russe, Sergueï Lavrov » (1). A Beyrouth (Liban) lundi 13 janvier, à Bagdad (Irak) et Amman (Jordanie) le lendemain, Mohammad Javad Zarif s’envolait de Damas (Syrie) pour Moscou le 16 janvier : objet officiel des discussions, la Syrie et les préparatifs de la conférence de Genève 2 qui devrait s’ouvrir à Montreux ce 22 janvier – sans l’Iran à l’heure où nous écrivons.Mais au-delà de la conférence voulue par Washington et Moscou pour tenter de trouver un compromis politique à la situation syrienne, il y a, nous l’évoquions ici le 11 septembre dernier (2), la volonté russe de sécuriser et d’affermir sa position dans la région après avoir réussi à empêcher une intervention militaire en Syrie – et un embrasement général prévisible. Et, en particulier, celle de resserrer les liens anciens entre Téhéran et Moscou. « La République islamique d’Iran attache une grande importance au rôle que vous avez joué dans les relations bilatérales aussi bien que dans le maintien de la stabilité régionale et dans les questions internationales » répondait Mohammad Javad Zarif aux paroles d’accueil de Vladimir Poutine. « L’an dernier, nous avons été témoins des réussites russes dans l’arène internationale. Avoir réussi à éviter la guerre en Syrie a été très important et a conduit à la destruction des armes chimiques (syriennes) ». Puis, évoquant la conférence de Genève et le soutien russe à la participation de l’Iran, « nous sommes déterminés à continuer de coordonner nos efforts et à coopérer avec vous ». Enfin, le ministre des Affaires étrangères iranien rappelait l’invitation faite à Vladimir Poutine – invitation acceptée – à visiter l’Iran, aussi rapidement que possible.
L’importance des enjeux de ce rapprochement annoncé entre l’Iran et la Russie n’a pas échappé à l’ancien diplomate indien M. K. Bhadrakumar qui publiait sur son blog, le 17 janvier dernier une analyse des tensions qui se durcissent entre Moscou et Washington.
Remarquant que le ministre des Affaires étrangères syrien, Oualid al Moallem, venu de Damas par le même avion que son homologue iranien Mohammad Javad Zarif, avait tenu une réunion tripartite avec Sergueï Lavrov jeudi 16 janvier, il soulignait que l’émergence d’un axe possible Russie Syrie Iran avait provoqué une réaction vive du Secrétaire d’Etat américain John Kerry (4). C’est que, si Washington a rapidement exploité l’issue honorable que lui a offert Moscou en proposant à Damas la destruction de son arsenal chimique et en engageant l’Iran à renoncer à l’enrichissement de l’uranium à objectif militaire – l’accord a pris effet au 21 janvier (5) – son désengagement de la région supposait aussi un renforcement que la presse annonçait triomphant, de la présence américaine en Iran. Présence facilitée par le départ du sulfureux Mahmoud Ahmadinedjad, remplacé à la présidence par le « modéré » Hassan Rouhani, présence souhaitée par les multinationales américaines.
Or, commente notre diplomate indien, « pour le dire simplement, juste quand il est absolument essentiel qu’il n’y ait pas d’intervention d’une tierce partie dans les discussions directes (sur le nucléaire) qui entrent dans une phase critique avec l’Iran, comme prévu à l’agenda de l’administration Obama, la Russie a décidé de sauter dans le bain. A peine avait-il appris que le ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif se rendait à Moscou que John Kerry appelait son homologue russe Sergueï Lavrov pour dissuader la Russie de conclure un accord pétrole contre nourriture avec l’Iran, accord qui pourrait provoquer un accroissement considérable des exportations iraniennes de pétrole et ajouter 18 milliards à ses revenus de l’export, catapultant la Russie au rang du premier acheteur de brut iranien. Lavrov aurait répondu “Niet” ». Bien sûr, la Russie n’a pas besoin de pétrole, mais l’idée est de le revendre, labellisé pétrole russe, à l’Inde et à la Chine par exemple contre l’achat par l’Iran de biens d’équipement russes.
En termes économiques, « la Russie garantirait une assurance vitale à l’Iran en agissant comme intermédiaire pour ses exportations de pétrole », contournant les sanctions occidentales et offrant à Téhéran une grande liberté de manœuvre dans les discussions en cours avec Washington – où l’on accuse le coup (6). Parce qu’il y a d’autres signes préoccupants, comme la réouverture de pourparlers sur la livraison par la Russie de missiles S-300 à Téhéran, la construction d’une nouvelle centrale nucléaire ou les offres de sociétés gazières et pétrolières russes pour prospection en Iran. « A l’évidence, la Russie se place dans une position avantageuse sur le marché iranien avant l’arrivée des entreprises occidentales » ajoute M. K. Bhadrakumar en citant le quotidien Kommersant (7). Une théorie de nuages qui ne plaît pas à Washington, où l’on sait bien que l’Iran contrôle de surcroît une partie de l’Irak laissé ingouvernable et quotidiennement ensanglanté depuis le départ des troupes américaines. Ou l’on voit aussi que la Turquie, qui constate l’échec de sa politique anti Assad, se propose de renforcer ses « relations avec les pays voisins et amis, et même plus qu’avant » (8).
Il y a donc grand jeu en cours.
Nous l’avions écrit ici en novembre 2013 (9), l’Iran, renforcé par la chute de l’Irak depuis 2003, est au centre d’intérêts complexes, important aussi pour la stabilité de l’Afghanistan, avec lequel il a une frontière commune, après le départ des troupes américaines (« Sur l’Afghanistan, les Américains demandent aux Iraniens de faciliter le retrait de leurs troupes à partir de 2014, “en sécurisant les zones frontalières où Téhéran dispose de relais » »). Vladimir Poutine n’a pas manqué d’aborder la question avec le ministre des Affaires étrangères iranien, une question qui intéresse la stabilité de l’Asie centrale tout entière, et donc la Chine, qui n’a jamais cessé de soutenir, discrètement et fermement, les initiatives diplomatiques de Moscou depuis l’affaire libyenne et l’interprétation très libre, jusqu’au renversement puis à l’assassinat de Mouammar Kadhafi, de la résolution 1973 de l’ONU, à laquelle Chine et Russie n’avaient pas opposé de véto, par les intervenants occidentaux en Libye.
Avec ce mouvement vers l’Iran, la Russie initie à nouveau une offensive diplomatique importante, en prenant le risque de mécontenter aussi, dans la région, ceux qui redoutent la puissance iranienne, avec, en tête, l’Arabie Séoudite. On sait que le Prince Bandar a menacé (en juin dernier) Vladimir Poutine de représailles s’il s’obstinait à « soutenir » le président syrien, Bachar el Assad – et que son pays finance divers groupes extrémistes dans leurs actes terroristes, aussi bien en Syrie, au Liban que dans le Caucase russe. Une menace matérialisée à Volgograd fin décembre (10) à quelques semaines de l’ouverture des jeux olympiques d’hiver à Sotchi – sans que l’on sache comment les services russes, qui ne sont pas sans moyens, vont répliquer. Où les Russes donnent-ils prise encore ? En Ukraine, souligne encore M. K. Bhadrakumar, qui est « dans le premier cercle des intérêts géostratégiques russes ». Or, « selon les estimations de Washington, l’intégration de l’Ukraine par l’UE et l’OTAN est un impératif absolu pour contrer l’influence russe sur la masse continentale eurasienne ». Et l’on voit les manifestations reprendre dans les rues de Kiev (12).
La Russie engage donc une partie importante, et difficile, qui dépasse les enjeux syriens, terrain d’affrontement de puissances étrangères. Si l’on n’oublie pas que les Etats-Unis ont besoin de se désengager de la région pour se repositionner en Asie, que leur allié séoudien a perdu en importance et qu’il faudra bien trouver un accord politique en Syrie où les forces qui s’opposent à Bachar el Assad sont en mauvaise posture, on peut penser que le calcul russe n’est pas absurde. La géopolitique du Moyen-Orient en serait changée, avec l’Iran en position centrale.
Rien n’est joué, l’affaire est à suivre.

Hélène Nouaille

 

Cartes :
L’Iran et ses voisins http://static.jssnews.com/wp-content/uploads/2012/02/iran-iraq-map.jpg
Le monde vu de Téhéran, Philippe Rekacewicz (décembre 2013) http://blog.mondediplo.net/2013-12-22-Cartes-en-colere

 

Notes :
(1) Kremlin .ru, le 17 janvier 2014, President of Russia meeting with Foreign Minister of Iran http://eng.news.kremlin.ru/news/6537 Ministère des Affaires étrangères russes, le 16 janvier 2014, Réponses de Sergueï Lavrov lors de la conférence de presse conjointe avec Mohammad Javad Zarif (en français) http://www.mid.ru/bdomp/brp_4.nsf/7b52686a865d7fd943256999005bcbb4/b28f8ee18b25015444257c6400345ace!OpenDocument
(2) Léosthène n° 868/2013, le 11 septembre 2013, Les Russes, la Syrie et au-delà Quels sont dans l’affaire syrienne les intérêts proprement russes ? Où trouver, en dehors des positions partisanes, l’information ? En Russie même. Nous avons choisi un entretien donné le 28 août dernier par Vladimir Jirinovski, très critique de l’ordre mondial actuel et du partenariat que le président Poutine tente de mettre en œuvre avec l’Occident. Jirinovski plaide pour des alliances asiatiques et une politique de puissance, seule garantie pour lui contre la politique étrangère américaine – ce qui le désigne comme « nationaliste d’extrême droite » pour la presse européenne. Il voit dans les ambitions américaines dans la région (avec la création d’un Kurdistan indépendant) un vrai danger pour pour le sud Caucase d’abord, puis le Caucase nord, qui est russe. Son scénario est-il invraisemblable ?
(3) Blog de M. K. Bhadrakumar, le 17 janvier 2014, US Russia tensions froth in Middle East http://blogs.rediff.com/mkbhadrakumar/2014/01/17/us-russia-tensions-frothin-middle-east/
(4) US Department of State, le 16 janvier 2014, John Kerry, Remarks to the Press http://www.state.gov/secretary/remarks/2014/01/219915.htm
(5) RFI, le 21 janvier 2014, « Jouant le jeu » selon AIEA, l’Iran a gelé une partie de ses activité nucléaires http://www.rfi.fr/moyen-orient/20140120-iran-nucleaire-aiea-uranium-enrichissement-rohani-natanz-fordow-bouchehr
(6) Washington Examiner, le 15 janvier 2014, Susan Crabtree, White House warns Iran on oil-for-good deal with Russia http://washingtonexaminer.com/white-house-warns-iran-on-oil-for-goods-deal-with-russia/article/2542235
(7) Kommersant, le 16 janvier 2014, Anna Solodovnikova, Elena Tchernenko, Россия умеет себе поставить (en russe) http://www.kommersant.ru/doc/2384617 On peut copier coller le titre de l’article dans google puis cliquer sur “traduire cette page”.
(8) Agence Abna (Ahlulbayt News Agency),  le 14 novembre 2013, Le ministre turc des Affaires étrangères a effectué une visite officielle à Téhéran (en français) http://www.abna.ir/data.asp?lang=8&Id=480949
(9) Léosthène n° 890, le 27 novembre 2013, L’accord iranien entrouvre une porte afghane « Il y a bien plus en jeu dans les négociations de Genève que d’empêcher l’Iran de se donner des armes nucléaires » écrivait Barbara Slavin, pour Voice of America le 8 novembre dernier. En effet, complète Georges Malbrunot pour le Figaro, « Sur l’Afghanistan, les Américains demandent aux Iraniens de faciliter le retrait de leurs troupes à partir de 2014, “en sécurisant les zones frontalières où Téhéran dispose de relais » ». On le pressent, et ce seront les grands problèmes de demain, tout ici intéresse les acteurs de la région, Iran, Pakistan, Inde, pays de l’ex URSS en Asie centrale, Chine et Russie. Pour tous, la stabilisation de l’Afghanistan est centrale. L’accord, même intérimaire et imparfait, trouvé avec l’Iran dimanche 24 novembre se trouvait donc logiquement soutenu aussi bien par Washington que par la Chine et la Russie, une configuration rare.
(10) Libération, le 30 décembre 2013, A Volgograd, la Russie à nouveau cible du terrorisme caucasien http://fr.news.yahoo.com/volvograd-russie-%C3%A0-nouveau-cible-veuves-noires-115603402.html
(11) US Department of State, le 15 janvier 2014, The Situation in Ukraine http://www.state.gov/j/drl/rls/rm/2014/219827.htm
(12) Le Figaro, le 20 janvier 2014, Judith Wesch, Ukraine : Kiev s’enflamme http://www.lefigaro.fr/international/2014/01/20/01003-20140120ARTFIG00412-ukraine-kiev-s-enflamme.php