« Si l’Italie est seule, abandonnée par l’Europe, face à l’afflux de migrants, la France est encore plus seule dans sa lutte contre le terrorisme déclenchée par François Hollande avec son intervention militaire au Mali », écrivait le 23 avril Philippe Duval pour Mondafrique (1). Les députés François Loncle, pour le parti socialiste, et Pierre Lellouche, pour l’UMP ont effectué en mars dernier une mission dans trois pays sahéliens, le Niger, le Burkina Faso et le Mali. Ils en rendaient compte le 31 mars (2). « Leur cri d’alarme devant la commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée Nationale est passé inaperçu. Il doit aujourd’hui être réécouté à la lumière des événements de la semaine, la mort de centaines de migrants dans plusieurs naufrages de bateaux venant de Libye et la menace terroriste toujours présente ».

Il doit d’autant être entendu que la bruyante réunion des 28 chefs d’Etat de l’UE réunis en « urgence » à Bruxelles le 23 avril pour apporter des solutions à l’afflux et au naufrage en masse de migrants en Méditerranée n’a pu trouver qu’un accord a minima : « Beaucoup de bruit pour rien », titre le Point le 24 avril. On triple le budget alloué à l’agence européenne de surveillance aux frontières Frontex en Méditerranée (qui avait été divisé par trois à la fin de l’opération Mare Nostrum) et l’on parle renforcement de moyens. « Or un document récapitulatif de la Commission européenne, intitulé  »Les engagements des États membres pour renforcer les opérations conjointes en Méditerranée’’, sème la confusion sur la contribution exacte de la France (…). L’Allemagne et le Royaume-Uni sont logés à la même enseigne (…). Des différences qui montrent combien les contributions des États membres sont encore susceptibles de changer. D’autant que, selon ce document, seuls 15 pays européens sur les 28 États ont donné leurs contributions exactes ce jeudi avec plus ou moins de précisions ».
De fait, on marchande sur le droit d’asile : « En filigrane, les cinq États qui reçoivent le plus de demandes d’asile (Allemagne, Suède, France, Hongrie, Royaume-Uni) veulent faire pression sur l’Italie pour améliorer le système d’enregistrement des demandes d’asile dans la base de données européenne Eurodac. L’Italie est en effet mise en cause pour laisser passer les migrants afin de ne pas avoir à prendre en charge leurs demandes. « Ça doit changer », a martelé Angela Merkel en conférence de presse « Les règles de l’asile ne sont pas toujours suivies et l’Italie n’enregistre toujours pas les migrants », a-t-elle affirmé, tout en évitant, comme son homologue français, l’idée d’une révision du système de Dublin. La question est en effet renvoyée à la Commission européenne, qui doit présenter le 13 mai toutes les prochaines mesures législatives sur la migration pour les cinq années à venir ». Pour parler net, les migrants continueront longtemps de se noyer. Et les passeurs d’accumuler les bénéfices.
Faut-il rappeler aux Européens distraits qu’en février de cette année, un quotidien italien, Il Messagero révélait que l’Etat islamique envisageait d’utiliser les migrants s’il y avait une intervention européenne en Libye ? « Dans ces conversations téléphoniques interceptées par la police italienne, les djihadistes menacent d’envoyer des milliers de barques remplies de migrants vers les côtes italiennes. Ils parlent de « 500.000 migrants » soit la majorité des 700.000 qui attendent d’embarquer sur les côtes libyennes. « Les djihadistes émettent l’hypothèse d’envoyer à la dérive direction l’Italie, des centaines de barques remplies de migrants, dès le moment où notre pays évoquerait une intervention armée en Libye » (3).
Pendant ce temps, la France s’efforce seule d’éviter la constitution d’un nouvel Etat islamique en Afrique (4) : « Le dispositif Barkhane a une réelle efficacité sur le terrain (3000 hommes, de la Mauritanie au Tchad). Nos militaires font un travail remarquable. Barkhane est un dispositif intelligent, qui s’appuie sur la coopération avec les armées locales et le contrôle des frontières. Je tiens à souligner l’action exceptionnelle de nos forces spéciales, que nous avons rencontrées à Ouagadougou », déclarait François Loncle à l’Assemblée (2). « Ces hommes mènent des actions extrêmement délicates et dangereuses, avec un savoir-faire et un dévouement pour méritent d’être salués. Les capacités des groupes armés terroristes ont été fortement diminuées grâce à l’action de Barkhane. A l’heure actuelle, sur l’ensemble des pays du Sahel, la menace terroriste est contenue et ne déstabilise pas les Etats en place ».
Certes, ajoutait Pierre Lellouche , mais « nous n’avons pas de solution pour le nord-Mali, pas de solution en Libye, et nous ne pouvons pas nous impliquer dans la lutte contre Boko Haram. Qui plus est, nous sommes seuls sur le terrain : les Américains ont, en tout et pour tout, quatre drones Predator déployés à Niamey et quelques forces spéciales, c’est-à-dire quasiment rien ! Autrement dit, nous faisons seuls et à nos frais le travail de stabilisation du Sahel – objectivement à leur profit. Quant aux Européens, ils ne font rien ou quasiment à l’exception partielle des Pays-Bas, dont on ignore s’ils maintiendront leur contingent de 500 soldats. Les pays qui n’ont pas de problème de déficit, à commencer par l’Allemagne, ne sont pas prêts à mettre le moindre centime dans cette affaire ». Pour résumer ? « le Général Salaün, commandant de la force Barkhane, nous l’a dit : ‘’Dans toute la bande sahélo-saharienne, la France est assise sur le couvercle de la marmite’’. Si on enlève Barkhane, cela induira des risques de déstabilisation en cascade pour tous les pays de la sous-région. La menace terroriste n’a pas pu être éradiquée. Les militaires estiment qu’il y a encore 300 à 500 terroristes dans le nord-Mali, et que leurs forces se régénèrent en dépit des opérations, en raison du chaos libyen. Par ailleurs, les forces spéciales nous ont dit qu’ils avaient du mal à capturer les grands chefs qui se réfugiaient souvent en Algérie ».
Mais un relai était prévu afin que nous puissions nous dégager ?
Oui, constate François Loncle. Mais « la Mission des Nations Unies au Mali (MINUSMA), censée être notre « ticket de sortie », ne peut pas se débrouiller sans Barkhane qui est son « assurance-vie », comme nous l’a dit le Général Thiebault, le chef d’état-major de la MINUSMA. Premièrement, cette force n’a pas de mission de contre-terrorisme. En outre, elle accuse de nombreuses faiblesses intrinsèques concernant le nombre et la formation des hommes, le manque d’équipements et le soutien structurellement défaillant. Ces faiblesses combinées à la forte mortalité ont induit une frustration voire une démotivation des troupes, certaines refusant d’obéir, à l’image du contingent sénégalais. Enfin, les bataillons les plus robustes de la MINUSMA – Nigériens et surtout Tchadiens – pourraient lui être retirés si la situation se dégradait pour ces pays sur le front Boko Haram. Or, seuls les Tchadiens sont capables d’être présents dans la zone nord ». Et l’on sait que les Tchadiens sont très occupés avec Boko Haram (5). Ainsi, conclut pour sa part Pierre Lellouche, « De force d’intervention, nous risquons de devenir – et d’être perçus comme – une force d’occupation du Sahel. Il ne s’agit pas d’un jugement moral, simplement d’un constat. Nous sommes partis pour une présence durable, sur une zone qui mesure plus de deux à trois fois la France, avec les problèmes considérables de logistique, de communication, d’usure des matériels que cela suscite ».
Au fond, il y a un vrai parallèle entre le quasi abandon de l’Italie aux prises avec la mission de se débrouiller seule des flots de migrants qui rêvent d’Europe – et pas seulement d’Italie (il lui faut les sauver, puis les accueillir, puis, selon la chancelière allemande, s’en débrouiller) et la France. Philippe Duval, qui ne s’embarrasse pas de politiquement correct, le dit sans ambages (1) : « Les autres pays européens ne lui apportent qu’une aide symbolique, la palme du cynisme étant détenue par la Grande-Bretagne qui a décidé de se désengager complètement, au point de se désintéresser totalement de la lutte contre Boko Haram au Nigéria, pays dont elle est pourtant l’ancienne puissance coloniale et où elle possède d’importants intérêts pétroliers. Son Premier ministre, David Cameron, avait, de concert avec Nicolas Sarkozy, envoyé ses avions bombarder en 2011 la Libye de Kadhafi. On connaît aujourd’hui le résultat : un pays livré à un chaos inextricable où prospèrent les islamistes de Daesh, des stocks d’armes considérables abandonnés par les troupes de Kadhafi qui se retrouvent entre les mains des djihadistes locaux. Pourquoi les Britanniques s’inquiéteraient-ils ? Les Français sont là pour faire le travail en Afrique et pour arrêter les migrants à Calais »…
Cependant, au moins au Mali, Alger faisait signer en mars un accord de paix entre Bamako et les Touaregs ?
« Au Mali, la paix paraît encore incertaine. Les accords d’Alger ont été paraphés le 2 mars dernier par le Gouvernement malien et la Plateforme GATIA (groupement d’autodéfense touareg imghad et alliés), qui rassemble les mouvements armés du nord pro-Bamako. Cependant, la Coordination des mouvements de l’Azawad, composée des principaux mouvements armés (MNLA, HCUA et MAA), a refusé de parapher cet accord » (6) précise François Loncle. « Nous sommes actuellement dans une situation de blocage. Les mouvements armés du nord ont donné beaucoup d’illusions à leur base sur ce qu’il était possible d’attendre des accords de paix. Il est à présent difficile de leur faire accepter un texte qui est en réalité plus proche des positions de Bamako que l’accord préliminaire de Ouagadougou signé en 2013. En effet, ce texte ne prévoit ni autonomie, ni fédéralisme, mais simplement une libre administration des collectivités locales. Dans ce cadre, aucun statut particulier n’est reconnu à ce que les groupes de la Coordination appellent l’Azawad, et qui correspondrait à une grande région du nord englobant les districts de Tombouctou, Gao et Kidal. En réalité, au sein de cette grande région, les Touaregs sont minoritaires par rapport à l’ethnie des Songhays ».
Les deux députés, avec des variantes, font un constat commun : « la voix du succès », de l’efficacité, est étroite.
De la part des partenaires européens, les efforts sont quasi inexistants. Celui, financier, de la France, trop important : « Les ‘’opérations extérieures » ont coûté l’an dernier à la France quelque 1,1 milliard d’euros, soit plus du double des 450 millions initialement inscrits au budget de la loi de finance 2014. En 2015, comme chaque fois depuis 15 ans, la réalité devrait rapidement dépasser les 450 millions d’euros prévus à l’origine », constatait le site russe RT en mars dernier (7). « Le Premier ministre français a prononcé mercredi (18 mars) un discours devant la commission européenne, exhortant ses partenaires européens à partager les coûts de la lutte contre le terrorisme et ainsi prendre leurs responsabilités en matière de sécurité. « L’Europe a désarmé et a affaibli ses défenses, expliquait le premier ministre. J’ai noté avec intérêt ce que Jean-Claude Juncker a déclaré il y a quelques jours sur une armée européenne. Ma réponse est simple: cette armée, elle existe, en l’état … car c’est la France qui en assume le plus gros de la charge, notamment au Mali et au Sahel, pour lutter contre le terrorisme ». RT remarque encore Manuel Valls faisait écho à François Hollande « qui s’était exprimé dans des termes similaires lors de sa rencontre avec le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg au mois de février ».
Pourquoi n’est-il pas tenu compte de cet effort français, assumé dans l’intérêt général par la France seule – c’est-à-dire par ses soldats auxquels on mesure leurs moyens –  dans le calcul de son déficit ? Parce que le gouvernement français ne sait pas – ne veut pas ? – engager le rapport de force nécessaire avec la Commission européenne, et avec ses partenaires ? Le ministre de la Défense, M. Le Drian, en parle, dira-t-on. Comme le Premier ministre, ou le Président.
Mais ici comme pour les migrants fascinés par le mirage européen, poussés par les terroristes vers les côtes de l’Europe, il y a plus de paroles que d’actes. C’est insupportable.

Hélène Nouaille

Infographie :
L’immigration clandestine a explosé en deux ans (2012 à 2014, source PAFISA, office de liaison immigration à Rome)
http://www.enquete-debat.fr/wp-content/uploads/2014/08/Immigration-en-France-2014.jpg

 

Notes :
(1) Mondafrique, le 23 avril 2015, Philippe Duval, La terrible solitude de la France dans sa lutte contre le terrorisme en Afrique
http://mondafrique.com/lire/international/2015/04/23/la-terrible-solitude-de-la-france-dans-sa-lutte-contre-le-terrorisme-en-afr
(2) Assemblée nationale, Commission des Affaires étrangères, le 31 mars 2015, compte-rendu n° 64
http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cafe/14-15/c1415064.asp
(3) Le Figaro, le 19 février 2015, Eugène Bastié, L’Etat islamique envisage d’envoyer 500 000 migrants en Europe depuis la Libye
http://www.lefigaro.fr/international/2015/02/19/01003-20150219ARTFIG00151-l-etat-islamique-menace-d-envoyer-500000-migrants-en-europe-depuis-la-libye.php
L’article d’Il Messagerohttp://www.ilmessaggero.it/primopiano/esteri/isis_intercettazione_migranti_italia/notizie/1186106.shtml
Voir aussi Léosthène n° 1009/2015, le 21 mars 2015, La passoire Schengen et les risques terroristes
(4) Voir Léosthène n° 970, le 22 octobre 2014, Afrique : échec au djihad proto-étatique
On a vu cet été apparaître, dans cette région moyen-orientale ravagée par la guerre depuis 2003 et l’invasion américaine de l’Irak, un « Etat islamique » dont personne n’avait prévu l’émergence. Un Etat ? La difficulté à le nommer (EIIL, DAESH, ISIS…) est très révélatrice : de quoi s’agit-il ? Le colonel et historien militaire Michel Goya remarquait, en août dernier, en réfléchissant à ces « Légions dangereuses » : « L’armée de Daech, c’est la force de Falloujah, ou celle qui a affronté les Français au Mali en 2013, multipliée par trois ou quatre…». Le rapprochement entre les deux situations est intéressant : d’une part parce que dans tous les cas, les combattants se réfèrent à un islam intégriste, d’autre part parce qu’aucun Etat ne s’est constitué en Afrique autour de ce que notre expert militaire appelle la « première vraie armée proto-étatique ». De sa place, en définissant une politique et des objectifs clairs – dont la protection de ses intérêts propres –, avec le savoir-faire et la qualité de son armée pourtant maltraitée dans son allocation financière, dans la légalité et dans la continuité, et avec l’appui indispensable de certains de ses alliés, la France a réussi à empêcher un Etat de tomber aux mains d’islamistes mafieux. Analyse.
(5) Voir Léosthène n° 966/2014, le 8 octobre 2014, Le verrou du Tchad, au centre d’un arc de crises
Niamey, capitale du Niger, accueille ce mardi 7 octobre un sommet régional extraordinaire, qui réunit les pays de la Commission des pays du lac Tchad (le Nigeria, le Cameroun, le Niger, le Tchad et le Bénin, voisin du Nigeria à l’ouest), comme en avaient convenu en mai dernier à Paris les cinq chefs d’Etat de cette organisation pour mettre en place un plan de guerre contre le groupe islamiste armé Boko Haram, implanté depuis 2009 dans le nord du Nigéria, qui est en guerre civile. L’ordre du jour de  la réunion ? La stabilité de la région. Or, « après la région saharo-sahélienne, une nouvelle ligne de fracture s’est en effet ouverte en Afrique centrale. Elle court depuis le Nigeria à l’Ouest jusqu’à la région du Kivu (RDC) à l’Est, touchant le nord du Cameroun, les deux Soudan et la RCA », Centrafrique où l’armée française est engagée. « Or cette arc de crises est au contact de trois zones instables ou secouées par les conflits permanents et le plus souvent résurgents : la région sahélo-libyenne, le Tchad et la Somalie. Pour le moment, ces conflits sont spécifiques à des régions ou à des peuples ; il sont donc localisés et circonscrits. Le risque serait leur coagulation ou du moins leur porosité » explique Bernard Lugan. Analyse.
(6) El Watan, le 12 avril 2015, Amnay Idir, La rebellion Touareg refuse de parapher l’accord de paix
http://www.elwatan.com//international/la-rebellion-touareg-refuse-de-parapher-l-accord-de-paix-12-04-2015-292228_112.php
(7) RT (Russia Today en français), le 19 mars 2015, Valls veut répartir les coûts de la lutte contre terrorisme
http://francais.rt.com/france/1171-manuel-valls-veut-repartir-couts