Si les médecins avaient le vrai art de guérir,
ils n’auraient que faire de bonnets carrés
Pascal, Pensées III.
L’augmentation drastique des prix des denrées alimentaires sur la période 2006-2008 a suscité des craintes concernant l’insécurité alimentaire mondiale ” écrit l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en juin 2010 (1). “ J’ai bien peur que la situation ne se répète… Nous pourrions à nouveau être confrontés à ce problème en 2010” a affirmé Robert Zoellick, le président de la Banque mondiale, lors d’une table ronde sur la crise alimentaire mondiale, qui s’est tenue dans les locaux de la Brookings Institution à Washington ” (2). Craintes et avertissements sont confirmés par le dernier rapport publié par la FAO et l’OCDE (Perspectives agricoles 2008-2017 (3)) avec une question de fond : si “ les perspectives de cette année ont pour toile de fond les hausses de prix exceptionnelles d’un grand nombre de produits agricoles ”, quelles sont les dispositions à prendre ? “ comment distinguer les facteurs de hausse ponctuels de ceux qui prendront un caractère plus permanent ? Comment les marchés vont-ils réagir aux prix élevés actuels, et à l’incertitude croissante entourant leur évolution ultérieure ? ”.Dit autrement, un milliard d’hommes sont concernés par une pénurie alimentaire grave et les organisations internationales en sont conscientes – dont l’Organisation mondiale du commerce (OMC), engagée sous la houlette du français Pascal Lamy, l’homme de la mondialisation heureuse, dans un cycle de négociations multilatérales (actuellement le cycle de Doha, qui ne se conclura pas comme prévu en 2010) portant essentiellement sur l’agriculture, avec pour objectif officiel l’ouverture des marchés des pays riches aux pays pauvres autour d’une idée centrale : le marché est le meilleur des régulateurs dans un univers de libre échange. “ Il est vrai que l’un des principes qui sous‑tend le système de l’OMC est d’amener les pays à réduire leurs obstacles au commerce et à libéraliser les échanges ” plaide l’organisation (4). Mais “ il est d’autres principes dans le système de l’OMC qui sont tout aussi importants, voire plus importants, que la libéralisation des échanges : par exemple, la non-discrimination et la mise en place pour le commerce de conditions stables, prévisibles et transparentes ”.
Justement, quant aux conditions stables, comment l’envolée des prix agricoles en 2007 et 2008, qui a provoqué des émeutes de la faim dont nous nous sommes fait l’écho ici (5) s’explique-t-elle ? Le rapport FAO/OCDE évoque une réponse après avoir longuement détaillé, produit par produit, le mécanisme d’établissement des cours (demande, conditions climatiques, rendements etc). “ Une incertitude particulière entoure la demande sur les marchés agricoles, étant donné le rôle et l’investissement croissant d’opérateurs non commerciaux, tels que les fonds financiers, dans les transactions à terme sur les marchés des produits de base ”. Ces “opérateurs non commerciaux”, qui sont appelés plus loin par leur nom, “spéculateurs non commerciaux” (p. 42), pèsent sur l’établissement des cours. “ La participation de nouveaux agents, que l’on perçoit comme motivés par la diversification des risques au détriment d’une évaluation sérieuse des niveaux de prix, constitue aujourd’hui une préoccupation majeure ”. Pire, “ ces entités, ainsi que d’autres participants non traditionnels tels que des banques, représentent une part croissante du marché ”.
Très prudent, le rapport, intéressant à parcourir en général, ne s’appesantit pas sur le phénomène. Pourtant, relève un expert, Ronald Jaubert, professeur en études du développement à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève (6), déjà en juin 2009 “ un rapport du Sénat américain dénonçait un excès de spéculation ayant déstabilisé les marchés à terme du blé et alimenté la hausse des cours. Les fonds indexés sont les premiers incriminés. La promotion de ces produits financiers, proposées par de nombreuses banques, s’appuie sur les perspectives à moyen et long terme d’augmentation de la demande alimentaire et des prix des matières premières agricoles. Toutefois, ces fonds indexés ne financent pas la production agricole, ils opèrent sur le marché virtuel des contrats à terme ”. Nous sommes bien dans le cadre d’une industrie financière mondiale déconnectée de l’économie réelle. Et des conséquences de ses pratiques sur les conditions de vie des populations, en l’absence jusqu’ici d’accord politique sur une régulation adéquate.
De plus, ces instruments financiers servent le plus souvent des stratégies de gains à court terme. En gonflant le volume des transactions, ils créent des bulles spéculatives que les propositions d’encadrement des fonds tentent de prévenir, sans succès jusqu’à présent. Les lobbies financiers se sont en effet fortement mobilisés pour contrer les projets de régulation. En l’absence de contrôle, les financements publics visant à amortir les effets des crises résultant des brusques variations des prix agricoles sont une subvention indirecte aux fonds spéculatifs. Ils permettent aux marchés virtuels de (mal) fonctionner au bénéfice des spéculateurs et au détriment des producteurs pour lesquels la fonction d’assurance des marchés à terme est fortement dégradée ”. Et que préconise le rapport FAO/OCDE dans la perspective d’un accroissement des incertitudes et donc des risques accrus de crise alimentaire récurrentes, touchant prioritairement les plus démunis, sensibles au prix des importations de produits de base (riz, blé), malgré le faible taux des aides d’urgence et autres concours humanitaires ?
Eh bien, remarque le professeur Jaubert, le rapport “ réaffirme l’inaltérable croyance de ces deux organisations dans les vertus du marché pour réguler les échanges agricoles et assurer une bonne répartition des denrées alimentaires (…). Le point de vue défendu dans le rapport n’est pas tant de prévenir les crises que de maintenir la confiance dans les marchés en temps de crise. Les mesures proposées ont en effet pour objectif non pas de stabiliser les cours mais d’atténuer les effets négatifs des variations par des paiements aux producteurs, un subventionnement des denrées alimentaires pour les consommateurs les plus démunis et des facilités d’accès aux crédits pour les pays pauvres importateurs”. A ceci, ajoutons qu’une lecture attentive nous apprend que pour les sept ans à venir, “ les suppositions sur lesquelles se basent les perspectives n’incluent toutefois pas de changement au niveau des entraves commerciales, naturelles ou politiques ” (p. 52 du rapport). Voilà qui est en contradiction avec les faits, abandon de la clôture du cycle de Doha en 2010 par le G20 le week-end dernier et déclarations de Pascal Lamy lui-même.
Cité le 24 juin par CNBC (7), Pascal Lamy, qui parlait devant le Council of Foreign Relations à New York, reconnaissait, tout en plaidant que le cycle de Doha était seulement endormi (“ les négociations internationales ne meurent jamais ”) une montée du protectionnisme : “ Pour le moment… nous ne sommes pas sortis du bois. Aussi longtemps que le chômage demeurera élevé – et il y a de nombreuses raisons pour qu’il demeure élevé, disons pour dix huit mois ou deux ans, un scénario raisonnablement favorable – les pressions seront là ”. Ce qui répond à la priorité du président américain, la création de deux millions d’emplois, en particulier par le doublement des exportations américaines en cinq ans, priorité exprimée dans son discours sur l’état de l’Union, en janvier 2010 (8) et à la réalité des mesures déjà prises (quelques 400 mesures anti-dumping, seule la première, concernant les pneumatiques chinois ayant eu les honneurs des médias). Ce que Pascal Lamy ne dit pas, c’est que, pragmatiques, les pays contournent l’OMC et ses interminables marchandages en passant tout simplement des accords bilatéraux qui les dispensent de consensus général.
C’est par exemple le cas des Etats-Unis, avec le développement d’accords de commerce avec les pays de la zone Asie Pacifique : le Trans Pacific Partnership, conçu pour être négocié en deux ans et déboucher in fine sur une zone de libre-échange, regroupe ainsi l’Australie, la Nouvelle Zélande, Singapour et le Vietnam avec les Etats-Unis, le Chili et le Pérou. Il s’agit en très bref d’ouvrir ces marchés aux exportations américaines en minimisant les compensations. En Europe, l’UE a repris ses négociations avec le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay, Venezuela et cinq pays associés, Bolivie, Chili, Colombie, Equateur, Pérou). Ce que le rapport FAO/OCDE ignore, c’est à la fois la modification des politiques internes aux USA (Farm Bill) et dans l’Union européenne (réforme de la PAC), les réticences marquées par les pays émergents à une ouverture de leur marché industriel – comme celle de l’UE sur son agriculture, les implications géopolitiques de la raréfaction des terres agricoles (9). Il y a donc bien changement au niveau des entraves commerciales et aussi des volontés politiques.
Ce que souligne ici encore Ronald Jaubert, en citant Christine Lagarde : “ La ministre française de l’Economie a appelé le 21 juin à un renforcement du contrôle des marchés des matières premières y compris agricoles. «L’Europe doit s’engager dès maintenant dans la régulation de ces marchés», affirme-t-elle dans une tribune du quotidien Les Echos, car la forte volatilité des cours des matières premières «constitue un frein à la stabilité financière et à la reprise» ”. C’est que les politiques, chacun avec une approche différente, selon les pays et les régions du monde qui n’ont pas les mêmes intérêts, pensent régulation – et finiront par livrer bataille, même si l’industrie financière continue en attendant sa folle saga en utilisant sa puissance à empêcher toute tentative dans ce sens, au risque d’une nouvelle rupture pour elle-même et des conséquences pour l’économie réelle. Tout à fait indifférente aux dispositions à prendre “ pour faire évoluer l’agriculture et combattre la faim et la pauvreté ” sur lesquelles s’interroge le rapport FAO/OCDE, elle entretient le désordre mondial, “ dans un contexte marqué par une instabilité croissante des marchés financiers, une plus forte inflation des prix alimentaires, des signes d’affaiblissement de la croissance économique mondiale et des inquiétudes quant à la sécurité alimentaire ”.
Non, Pascal Lamy a raison, nous ne sommes pas sortis du bois et les bonnets carrés n’en connaissent pas le chemin…

Hélène Nouaille
Collaboration Alain Rohou

 

Carte :
La faim dans le monde (source : ONU, FAO) :
http://bloguerilla.org/wp-content/uploads/2009/11/fao-faim-dans-le-monde-20092.gif

Notes :
(1) FAO (Food Agriculture Organisation), juin 2010, Flambée des prix sur les marchés alimentaires, note de synthèse téléchargeable :
http://www.fao.org/news/story/fr/item/43415/icode/
(2) Banque mondiale, 29 novembre 2009, La crise alimentaire risque de se répéter, alertent les responsables de la lutte contre la faim dans le monde http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/ACCUEILEXTN/NEWSFRENCH/0,,contentMDK:22402778~pagePK:64257043~piPK:437376~theSitePK:1074931,00.html
(3) FAO, juin 2010, Perspectives agricoles 2008-2017, rapport téléchargeable : http://www.fao.org/es/esc/fr/2/3/highlight_550.html
(4) OMC, Dix malentendus, l’OMC ne préconise pas le libre échange à tout prix http://www.wto.org/french/thewto_f/whatis_f/10mis_f/10m02_f.htm
(5) Voir Léosthène n° 384/2008 Les émeutes de la faim, l’exemple de l’Egypte
http://www.leosthene.fr/spip.php?article820
et 388/2008, Emeutes de la faim, l’autre crise ou la même ?
http://www.leosthene.fr/spip.php?article827
(6) Le Temps, le 1er juillet 2010, Ronald Jaubert, L’agriculture sous le joug du déséquilibre http://www.letemps.ch/Page/Uuid/3d574084-8487-11df-b6a6-b289ec170d0b/Lagriculture_sous_le_joug_du_d%C3%A9s%C3%A9quilibre
(7) CNBC, le 24 juin 2010, Daniel Bases (Reuters), WTO chief : Protectionist pressures tied to joblessness
http://www.cnbc.com/id/37909051
(8) White House, 27 janvier 2010, State of Union Address
http://www.whitehouse.gov/the-press-office/remarks-president-state-union-address
(9) Voir Léosthène n° 498/2009 L’Afrique à l’encan ?
http://www.leosthene.fr/spip.php?article992