« A Versailles, François Hollande prend la mesure de l’épreuve historique » titre le Temps helvétique, ce 17 novembre. Epreuve ? Une organisation terroriste, émanation directe d’un proto Etat islamique installé sur les décombres de deux Etats faillis, l’Irak et la Syrie, a mené en France une opération destinée à faire le plus grand nombre de victimes possible parmi la population. Elle l’a fait en s’appuyant sur un certain nombre d’hommes de main de nationalité française, dans la continuité des attentats commis en France depuis 2012 (tueries de Toulouse et Montauban), et de ceux de janvier de cette année à Paris. Le nombre des victimes – au moins 129 morts et quelque 350 blessés – n’est pas définitif. Comme ne le sont pas les résultats de l’enquête policière, qui a identifié quelques-uns des hommes de main et travaille à reconstituer le groupe impliqué, (logistique y compris l’artificier, complices, commanditaires et financiers) sans aucun doute supérieur aux huit exécutants. Que le pays – qui a évité en janvier 2013 l’établissement au Mali d’un autre embryon de califat comparable (opération Serval), continue d’empêcher la déstabilisation du Sahel (opération Barkhane) ou soit allié dans l’opération Chammal en Irak – soit pris pour cible n’a en soi rien d’une surprise.Où est le risque ? Retournons en Suisse, un brin d’éloignement est bienvenu : « Le contrecoup des attentats de vendredi montre, heureusement, une France unie dans la résilience et le recueillement. Mais ce moment d’union nationale de la société civile, bien plus impressionnant que celui de sa classe politique, apparaît fragile » écrit Xavier Alonso pour 24 heures.
Et le correspondant du journal à Paris, qui connaît sa France, d’ajouter : « La France est le pays européen qui abrite la plus forte communauté musulmane. Tout comme les Français représentent le contingent occidental le plus important parmi les combattants djihadistes en Syrie et en Irak. C’est pour cela que l’enjeu est de taille ». S’il reconnaît « ces bienveillances mutuelles s’exprimant dans les rues de Paris », il a, comme nous l’avons, l’intuition de l’importance du moment : « La réponse spontanée des Français, malgré les peurs et les questions légitimes, est bouleversante : la barbarie n’a pas triomphé. Reste encore à construire la réponse du long terme ». Or « pour l’instant, les réponses politiques de tous bords ne sont pas satisfaisantes ». Pourtant, quand « la communauté internationale, et plus particulièrement le reste de l’Europe, observe comment les Français de toutes origines vont surmonter l’épreuve de concert », il veut croire, espérer le meilleur de ce vieux pays : « Encore une fois, ce pays a vocation à montrer la voie comme il l’a fait à de nombreuses reprises au cours de son histoire » (1).
En attendant le meilleur, il faut bien faire face : le président de la République a donc choisi, dans le cadre du château de Versailles, symbole peut-être involontaire de la continuité historique de la France, de réunir le 16 novembre les élus de l’Assemblée nationale et du Sénat qui sont, faut-il le rappeler, les représentants de la nation et non pas de leur petit contingent partisan d’électeurs (2). Laissons le catalogue de mesures égrenées – rendues possibles par la proclamation de l’état d’urgence le vendredi 13 novembre. Ou « l’inflexion » annoncée de la posture de son gouvernement quant aux affaires syriennes – inévitable quand la Russie et les Etats-Unis, acteurs majeurs, évoluent. Ou encore les habiletés tactiques du président. L’essentiel est que le chef de l’Etat aura donné l’impression de devoir reprendre les affaires du pays en main, d’en réaffirmer la souveraineté. Impression confirmée par l’appel, impérieux si l’on y pense (jamais encore utilisée), de son ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian, à la mise en œuvre de la clause de défense mutuelle européenne, prévue à l’article 42.7 du Traité de l’Union européenne – appel approuvé à l’unanimité le 17 novembre (3).
Bien sûr, c’est à la mise en œuvre que l’on jugera de la réalité des annonces : contrôle de nos frontières (elle n’est pas effective et nous l’avons vu, les terroristes se déplacent à leur gré), fermeture des lieux de prière où des imams étrangers prêchent la haine et expulsion des indésirables (le président tunisien reçu a l’Elysée a annoncé 147 fermetures chez lui. Chez nous ?), suivi, contrôle, arrestation des candidats au djihad en partance ou de retour des champs de bataille étrangers, coordination avec nos voisins – et tant de mesures annoncées quand il en manque d’autres, essentielles : à quel moment, par exemple, les forces de l’ordre recevront-elles enfin l’ordre de faire le ménage dans les caves des lieux dits de «non droit» où pullulent les armes et leurs utilisateurs quand nos services de renseignement les connaissent ? Comment peut-on tolérer, depuis des lustres, la persistance de « zones de non droit » ou de « territoires perdus » dans un Etat de droit ? Néanmoins, la tonalité du discours indique une volonté nouvelle, reconnaît la classe politique dans son ensemble – personne ou presque ne protestant contre un état d’urgence rendu indispensable à la sécurité de tous.
Pourtant, à la lecture attentive du discours présidentiel, reste un goût d’inachevé.
C’est que l’analyse du polémologue Julien Freund vient à l’esprit : « Se tromper sur son ennemi par étourderie idéologique, par peur ou par refus de le reconnaître à cause de la langueur de l’opinion publique c’est, pour un État, s’exposer à voir son existence mise tôt ou tard en péril. Un ennemi non reconnu est toujours plus dangereux qu’un ennemi reconnu. Il peut y avoir de bonnes raisons à ne pas le reconnaître ouvertement, à condition que l’on prenne les mesures indispensables pour parer la menace (…). A n’en pas douter, les doctrines de la négation de l’ennemi reposent, aux yeux de beaucoup de leurs adeptes, sur des intentions bonnes et louables et ils les défendent avec une entière bonne foi » (4). Or le président, comme souvent dans l’évitement, refuse de nommer son ennemi, cette poignée d’assassins et son armée de mercenaires qui se réclament d’une mouvance minoritaire de l’Islam sunnite, le salafisme violent (il existe un salafisme quiétiste) qui recrute en France au sein de citoyens de confession musulmane mais aussi ailleurs – les convertis se multiplient. La fascination nihiliste pour la violence et la mort ont toujours existé (les jeunes gens des Brigades rouges en Italie ou de la Bande à Bader en Allemagne n’étaient pas musulmans) mais le danger d’aujourd’hui est bien là, et pour le combattre, il faut le distinguer, le reconnaître, le nommer.
Cet ennemi se bat au nom d’une religion, sa mouvance fût-elle minoritaire dans l’islam et selon Alain Bauer déclarée apostat par d’autres musulmans, pour la première fois ? « Quand le motif religieux est prédominant – guerre sainte, croisade, guerre de religion – l’ennemi est dégradé en être infâme, infernal et impie : l’incarnation du diable ou du mal » écrivait (en 1965) encore Julien Freund. C’est pourquoi l’Etat islamique, avec son ministre des kamikazes (sic) et ses mercenaires, massacre et terrorise sans hésiter, y compris des musulmans : puisque sa cible est méprisable, « il se donne le droit de l’exterminer comme un malfaiteur, un criminel, un pervers ou un être indigne. C’est que toutes ces sortes d’idéologies comportent un élément étranger au politique : l’affirmation de la supériorité intrinsèque, arbitraire et combien dangereuse d’une catégorie d’hommes sur les autres, au nom de la race, de la classe ou de la religion ». Le modèle est celui de l’armée qui a donné à Ibn Séoud et à ses descendants le royaume d’Arabie séoudite (alliance, au fond, du sabre d’Ibn Séoud et du goupillon de Mohammed Mohammed ibn Abdelwahhab).
Est-ce si difficile à dire, à expliquer, à comprendre ?
Les Français ont besoin de clarté. Leur société s’est montrée solide : évacuer 80 000 spectateurs du Stade de France sans incidents, coordonner secours, forces de l’ordre, pompiers dans l’urgence absolue, mobiliser médecins, infirmiers, hôpitaux, elle a su le faire. La population s’est spontanément mobilisée pour donner son sang. Elle ne s’est pas livrée à des excès de colère, elle a été capable de contenir sa rage. Elle veut seulement que son Etat fonctionne comme il se doit : on sait par de nombreuses études qu’elle fait confiance à sa police dans toutes ses composantes, à sa gendarmerie, à son armée. Mais elle est défiante quant il s’agit de ses politiques – qu’on s’en souvienne. Elle se veut une nation, une démocratie, dans l’acception de sa constitution, par laquelle le peuple est souverain et non pas un vague territoire dans lequel « il ne peut y avoir de démocratie contre les traités européens » – définition de M. Juncker, président de la Commission. Qui peut espérer qu’elle veut disparaître ? Elle se veut la France, avec des alliés, certes, un destin en Europe, un destin doit elle veut être maître – elle veut que son gouvernement légitime reprenne ses affaires en main, à l’intérieur comme à l’extérieur. Aux actes, donc, le temps court vite.
Le correspondant du 24 Heures suisse à Paris a raison : la communauté internationale, et plus particulièrement le reste de l’Europe, observe comment les Français de toutes origines vont surmonter l’épreuve de concert. Elle lui témoigne d’ailleurs un peu plus que sa sympathie : disons ici merci à tous ceux qui ont repris nos couleurs, de Sydney à New York, fût-ce en s’habillant simplement en bleu blanc rouge, comme dans les rues roumaines, déposé des fleurs devant nos ambassades, de Moscou à Québec, jusqu’en Amérique latine et en Afrique, chanté notre hymne national, avec une mention spéciale pour nos voisins britanniques dont les quotidiens, y compris sportifs, souvent peu amènes pour nos grenouilles, se sont découvert une fibre française, le Guardian en publiant son éditorial en français (5), d’autres en éditant la première strophe d’une Marseillaise qui doit être chantée ce mardi soir à l’ouverture du match amical de football France-Angleterre. Merci.
Serait-ce que nous aurions le même ennemi et l’impérieuse nécessité de le combattre sans nous renier ?

Hélène Nouaille

Cartes :
Opération Barkhane en cours :
http://www.defense.gouv.fr/var/dicod/storage/images/base-de-medias/images/operations/barkhane/operation-barkhane-destruction-d-un-convoi-terroriste/operation-barkhane-destruction-d-un-convoi-terroriste/4244333-1-fre-FR/operation-barkhane-destruction-d-un-convoi-terroriste.jpg
Opération Chammal en octobre 2015 :
http://www.defense.gouv.fr/var/dicod/storage/images/base-de-medias/images/operations/cartes-des-theatres-d-operation/carte-chammal/4417824-18-fre-FR/carte-chammal.jpg

 

Notes :
(1) 24 Heures.ch, le 17 novembre 2015, Xavier Alonso, Dépasser le sécuritaire avec un idéal
http://www.24heures.ch/signatures/editorial/Depasser-le-securitaire-avec-un-ideal/story/31534116
(2) Elysée, Discours du président de la République devant le Parlement réuni en Congrès le 16 novembre 2015
http://www.elysee.fr/declarations/article/discours-du-president-de-la-republique-devant-le-parlement-reuni-en-congres-3/
(3) Opex 360, le 17 novembre 2015, Laurent Lagneau, Les Etats membres de l’Union européenne ont approuvé à l’unanimité la demande française d’aide militaire
http://www.opex360.com/2015/11/17/les-etats-membres-de-lunion-europeenne-ont-approuve-lunanimite-la-demande-francaise-daide-militaire/
(4) Julien Freund, in L’essence du politique, Editions Sirey, 1965
(5) The Guardian, le 16 novembre 2015, éditorial, Nous devons rester fermes après les attaques de Paris
http://www.theguardian.com/commentisfree/2015/nov/16/attaques-de-paris-lanalyse-le-guardian?CMP=twt_gu?CMP=twt_gu
Les journaux sportifs :
http://www.eurosport.fr/football/angleterre-france-marseillaise-et-drapeau-francais-les-tres-belles-unes-de-la-presse-anglaise_sto4993173/story.shtml