Point besoin d’être grand clerc pour constater qu’à treize mois des présidentielles (23 avril et 7 mai 2017, dates à confirmer), l’avenir de leur pays ne se dessine pas clairement pour les Français. Un tour d’horizon sur les différents sondages récents (1) l’atteste sans ambiguïté : le trouble de l’électorat est profond, et rien ni personne ne paraît apporter la clarté nécessaire à sa décision. « Selon un sondage Elabe pour Atlantico, les Français sont plutôt hostiles aux partis politiques et assez largement favorables à un renouvellement de la classe politique française. Ils sont 74% à afficher un sentiment négatif face aux partis, 40% de l’inquiétude et 34% de la colère quand seulement 4% ont des sentiments positifs (1% de l’enthousiasme et 3% de la confiance). 78% se disent prêts à voter pour un candidat ni issu ni soutenu par un parti et 66% pour un candidat en dissidence avec le sien ». Un sondage qui confirme celui du CEVIPOF réalisé en janvier, dont nous faisions état ici : « cette enquête est un appel à rompre le mur qui s’est élevé entre les deux France, d’une part celle des palais nationaux ou des plateaux de télévision, d’autre part la majorité silencieuse qui souffre d’être ignorée, dédaignée, rabrouée en permanence » (2). Que demandent les électeurs ? Un programme, pour 57% d’entre eux, selon l’enquête Elabe. C’est à dire une proposition de ce que peut être la place de leur pays dans le monde d’aujourd’hui et de demain.Rien ni personne ne paraît offrir une direction claire, et certainement pas le président sortant : François Hollande est, selon un sondage Odoxa du 29 mars « le chef d’Etat le plus impopulaire dans son propre pays. Alors qu’il atteint 52% de bonnes opinions au niveau européen, 81% des sondés en France le jugent comme un mauvais président ». Alors que « les chefs d’Etat les plus populaires, en Europe comme chez eux, restent en revanche Angela Merkel et David Cameron ». Peut-être parce que l’une et l’autre défendent clairement, au cours de débats qui peuvent être rudes et tumultueux, des options qui engagent clairement l’avenir de leur pays : David Cameron avec le Brexit, Angela Merkel avec sa solution (l’accueil de migrants) pour combattre le vieillissement démographique de l’Allemagne.
En France ? La situation est particulière. Et puisque les politiques se taisent, tournons nous vers l’analyse d’un militaire. Souvenons-nous, disait l’amiral Dufourcq, déjà en 2014 (3), que le « confort intellectuel et stratégique » de la guerre froide, nous convenait. « Les règles du jeu y étaient relativement bien définies et la France y avait une position singulière qui lui permettait de jouer à peu près dans toutes les classes ». Cette position singulière (due en particulier à son appareil de défense, voulu par le général de Gaulle et maintenu par le président Mitterrand) l’autorisait à « être partie à l’ensemble des affaires du monde ». Or, « cette période est révolue et nous avons cette grande glissade stratégique qui se traduit, dans l’esprit des Français (…) par une incertitude qui mine notre sentiment de sécurité ». Nos concitoyens ont « le sentiment que nous n’avons plus les clefs de la détermination de notre avenir, que nous subissons, que nous sommes dans cette impuissance (…), ce sentiment d’impasse (…) qui est peut-être le sentiment général du monde occidental développé ». Une situation que nous vivons visiblement plus mal que nos grands voisins : eux débattent de leur avenir en s’efforçant de développer un modèle qui tient à la fois de leur histoire et de leurs intérêts : les Britanniques qui ont développé au cours du temps un empire marchand, des avantages et inconvénients de quitter l’UE en gardant le marché européen, tout en reprenant la part de souveraineté qu’ils n’ont pas aliénée aux Américains. Les Allemands, échaudés par leurs catastrophiques aventures guerrières, de la meilleure manière d’assurer la bonne santé de leur modèle industriel vieillissant. Chacun veille comme il le doit à ses intérêts fondamentaux – selon des modèles qui n’ont d’ailleurs pas trouvé leur convergence.
Qui porte ce débat politique et stratégique en France ? Personne. François Hollande et Nicolas Sarkozy ont choisi en 2005 – contre la volonté générale, d’engager profondément le pays dans une Union européenne plus intégrée, en renonçant au modèle de plein exercice qui a fait la force et la singularité du pays pendant toute sa longue histoire. A l’examen un leurre. En effet, remarque encore l’amiral Dufourcq, « quand le reste du monde est dans une phase de développement, dans une phase d’affirmation, d’espaces de puissance et de terrains de pouvoir nouveaux », l’Union européenne n’a pas su (ou pas pu) choisir un modèle de puissance satisfaisant. « Elle ne sait pas définir son modèle de puissance, elle ne sait pas définir son espace géographique, elle ne sait pas définir ses valeurs. Et nous butons sur cette réalité, qui vient rencontrer notre propre histoire et notre propre identité stratégique », quand nous sommes « enrôlés dans un système qui prétendrait définir les axes de nos intérêts ». Comme il prétend définir la forme de notre pacte social, le fameuse loi El Khomri (4) en atteste, réponse en réalité (ce qui est très peu évoqué) au souhait d’une Commission européenne qui prône un modèle de société très éloigné de ce que les Français souhaitent. Non pas que nos compatriotes soient « irréformables », non. Là encore les sondages montrent leur désir de changer, de s’adapter au monde. Mais avec un modèle qu’ils puissent choisir dans leur intérêt et en continuité avec leur histoire et leur sens de l’intérêt général – parce que c’est leur pacte républicain qui est en jeu.
On le voit encore en politique étrangère : quand un vrai consensus rassemblait encore les Français en 2003, 85% d’entre eux d’accord avec la position de Jacques Chirac opposé à l’intervention américaine en Irak, une partie d’entre eux, de toutes couleurs politiques, refuse l’alignement actuel des dirigeants sur la volonté des Etats-Unis « d’isoler » la Russie ou de considérer le président russe et ses alliés comme des « ennemis ». Pourquoi ce malaise ? Parce que, d’une façon générale, nos intérêts fondamentaux nous échappent – comme nos responsabilités : « Nous sommes à l’extrémité occidentale du continent européen », ajoute l’amiral Dufourcq (ce peuple « formé de vingt races différentes, du résidu de je ne sais combien d’invasions et de migrations l’une sur l’autre qui une fois parvenues à cette extrémité de la jetée européenne se trouvaient bien forcées d’établir entre leurs souches et tranches disparates une solidité, un accord » écrivait Paul Claudel). Or ce « cap occidental de l’Eurasie fait de nous un pays qui a au moins trois ouvertures essentielles, ouverture sur le continent européen, ouverture sur la Méditerranée et le sud, ouverture sur l’Atlantique et le reste du monde ». Cette position géostratégique singulière a profondément marqué notre histoire.
Faut-il rappeler comment, ouvert sur l’Atlantique, Louis XVI et son ministre des Affaires étrangères, Vergennes, ont pesé à la naissances des Etats-Unis, en reconnaissant dès 1778 l’indépendance des Treize colonies américaines ? Et avec quelle lucidité ? « Il ne manque pas de spéculatifs qui portant leurs vues au-delà du possible voudraient faire envisager l’Amérique comme une puissance redoutable, un jour, même, à ses bienfaiteurs. Que par une succession progressive de temps, elle puisse devenir assez considérable, c’est ce dont on ne disconviendra pas » écrivait le ministre en 1777. Faut-il évoquer encore ce que la Révolution a apporté au continent européen et au reste du monde ? Comment Talleyrand a su négocier après l’empire une paix de soixante ans ? Ou les liens forts et pérennes qui ont uni le pays aux riverains de la Méditerranée et à l’Afrique ? Nous avons des atouts géostratégiques qui ne sont pas ceux de nos voisins – atouts qui ne les intéressent pas ou les irritent. On sait, par exemple, comment l’Allemagne a fait échouer l’union pour la Méditerranée proposée sous Nicolas Sarkozy. Comment l’UE a peu soutenu l’effort de guerre français au Mali et au Sahel pour empêcher l’apparition d’un proto-Etat islamiste tout à fait hostile aux « valeurs » qu’elle proclame et à ses intérêts – comme aux populations concernées. L’Union européenne ne sait pas définir, encore moins tenir une position géostratégique cohérente qui répondent aux intérêts communs : ses instances, qui manquent de surcroît de légitimité démocratique par construction, se réfugient donc dans la notion vague « d’Occident » (qui ne contiendrait pas la Russie ?) et dans le suivisme de son leader, les Etats-Unis, dont les intérêts ne sont pas ceux des Européens.
Au total que voyons-nous ? « Nous voyons donc que nous ne pouvons pas défendre nos intérêts collectifs dans un monde occidental, nous ne pouvons pas les défendre non plus aujourd’hui dans un monde européen ».
Or « nous sommes européens par nécessité continentale et par choix politique après les deux guerres mondiales ». Soit. Mais comment assumer aujourd’hui nos atouts et nos responsabilités stratégiques (outre-mer compris), comme nos savoir-faire dans ce contexte ? Industrie qu’il ne faut pas brader par paresse et bêtise en sacrifiant aux intérêts privés, agriculture, secteurs de pointe, nucléaire, espace, gestion de systèmes complexes, recherche (5), armée et appareil de défense, la liste n’est pas exhaustive mais les Français épuisés de reproches, de propagande et de doutes n’ont plus conscience de leurs forces et de leurs domaines d’excellence. Et nos responsabilités ? « Quand on ne sait pas exercer ses responsabilités, c’est parce qu’on ne sait pas définir son identité ». Comment faire ? Nous dirons en proposant notre propre projet à l’Europe, clairement, en le définissant, en définissant notre place, celle que nous pouvons et voulons tenir, sans fuir comme il est de mode les difficultés que le modèle européen actuel pose – et sans poursuivre la chimère de s’y dissoudre. L’amiral Dufourcq parlait en 2014 : depuis se sont révélées dans toutes leurs conséquences les failles du système européen au plan économique, géopolitique, de sécurité, dans la dimension d’un désastre. La France est attendue, d’ailleurs, pour proposer un sens à l’Europe. Que fait-elle donc ? « Si nous nous laissons enrôler dans une Europe qui serait simplement un segment de l’économie libérale mondiale nous aurions perdu une partie de notre identité collective ». Peut-être sans le dire les Français le savent-ils : ils attendent de leur classe politique et des candidats à la fonction présidentielle en premier lieu des propositions, des projets qui leur permettent de choisir leur avenir et non plus de le subir. Attention à leur colère si rien ne vient. Ici la politicaillerie ne sert de rien.
Leur pensée stratégique serait-elle si faible, ou leur courage si absent qu’aucun candidat n’en serait capable ?

Hélène Nouaille

Notes :
(1) L’internaute, le 30 mars 2016, Election présidentielle 2017
http://election-presidentielle.linternaute.com/
Tous les liens pour sondages cités ci-dessus sont donnés directement dans l’article.
(2) Voir Léosthène n° 1081/2016, du 20 janvier 2016, Les médias et les Français : il y a comme un problème…
Pourquoi la dernière étude du CEVIPOF parue le 17 janvier, qui mesure depuis 2009, chaque année, l’état d’esprit des Français, leur confiance dans leurs institutions, est-elle entourée d’un si grand silence ? Peut-être parce que les médias, relais de l’information, y tiennent une place catastrophique : 1% (un pour cent) des sondés leur font tout à fait confiance, et 23% plutôt confiance, ce qui veut dire que les trois quarts des personnes interrogées ne leur font plutôt pas (48%) ou pas du tout (27%) confiance (p. 29 du PDF). Peut-on voir pire ? Oui, les partis politiques culminent à 87% d’opinions très (40%) ou plutôt négatives (47%). Ce palmarès est-il circonstanciel ? Non, les médias ne faisaient pas mieux en 2009 (2) si les partis politiques réussissent à hausser leur score d’opinions négatives (82%) de 5 points depuis 2009. Il y a comme un problème, résume Maxime Tandonnet qui distingue le Figaro dans cet océan de silence. Pour Maxime Tandonnet (CEVIPOF), « cette enquête est un appel à rompre le mur qui s’est élevé entre les deux France, d’une part celle des palais nationaux ou des plateaux de télévision, d’autre part la majorité silencieuse qui souffre d’être ignorée, dédaignée, rabrouée en permanence ».
(3) Amiral Jean Dufourcq, alors rédacteur en chef de la Revue de la Défense nationale, le 1er février 2014, La place de la France dans le monde
http://www.dailymotion.com/video/x1bowuq_amiral-jean-dufourcq-la-place-de-la-france-dans-le-monde_news
Intervention (23’18) lors de la journée Défense du Parti de gauche
http://www.jean-luc-melenchon.fr/arguments/journee-defense-du-parti-de-gauche/
(4) Euractiv, le 1er avril 2016, Aline Robert, La Commission européenne se réjouit de la loi El Khomri
http://www.euractiv.fr/section/europe-sociale-emploi/news/la-commission-europeenne-se-rejouit-de-la-loi-el-khomry
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(5) Thomson-Reuters, le 21 mars 2016, Les organismes français parmi les plus innovants du monde
http://www.france-science.org/Les-organismes-francais-parmi-les.html?mc_cid=bbc223e2a7&mc_eid=db5a43c096
Trois français parmi les dix premiers mondiaux : le CEA (Commissariat à l’énergie atomique) premier, le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) cinquième et l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) dixième.
Communiqué commun des trois organismes, le 11 mars 2016
http://www2.cnrs.fr/sites/communique/fichier/cp_charte.pdf