« En huit ans à la tête des Etats-Unis, George Bush n’avait pas réussi grand chose en politique étrangère, mais c’est en partie grâce à lui que le rapprochement entre Washington et New Delhi avait pris corps, grâce, notamment, à une volonté affirmée de (faire) reconnaître (en 2006) l’Inde comme un pays pouvant importer des technologies nucléaires civiles malgré sa non signature du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP » (1). Nous relevions aussi en janvier 2010, avec la visite du vice-président américain Jo Biden (2), que Barak Obama reprenait l’idée de renforcer avec l’Inde, pays de tradition « non alignée » sur aucun bloc politique ou militaire, un « partenariat stratégique » autour « d’intérêts convergents ».
Et les non alignés, qui signaient à Bandung une résolution en 1955, avaient en principe  (voir le document ci-dessous) le « refus de recourir à des arrangements de défense collective destinés à servir les intérêts particuliers des grandes puissances quelles qu’elles soient ». Bien qu’ils encouragent « les intérêts mutuels et la coopération ».
Le président américain a beaucoup travaillé, à sa manière, avec le « pivot vers l’Asie » de son pays, à la coopération, en poussant en particulier à la signature d’un Traité transpacifique de libre-échange (Australie, Brunei, Canada, Chili, Etats-Unis, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle Zélande, Pérou, Singapour et Vietnam) en examen au Congrès. Mais pas seulement : il combine, conformément à la stratégie du « smart power », promotion d’un libre-échange aux normes américaines, démonstration de force (exercices militaires) et, ponctuellement, sommets de haut niveau autour « d’intérêts communs ». L’importance de l’Inde, en pleine croissance économique, immense et toujours sur son quant-à-soi, ne lui a pas échappée.
C’est donc au tour du secrétaire à la Défense Ash Carter de plaider pour consolider le rapprochement initié par George Bush : il arrivait à New Delhi le 10 avril dernier, prélude à une tournée asiatique prévoyant une escale aux Philippines, où les Etats-Unis disposent d’une base militaire (3), pour assister à des exercices conjoints avant de visiter un navire américain en mer de Chine du Sud – préférant annuler une visite prévue à Pékin, où il était invité. « Nous recherchons une relation plus proche et plus forte, parce qu’elle a une base géopolitique » déclarait–il devant le Center of Strategic and International Studies (CSIS), ses propos rapportés par le quotidien indien The Hindu (4). « Ils (l’Inde) veulent faire les choses à leur manière. Ils ne veulent pas faire les choses seulement avec nous. Ils veulent agir par eux-mêmes. Aussi, tout va-t-il bien. Nous ne cherchons rien d’exclusif ». De même avait-il longuement développé le 8 avril sa pensée sur la mise en place d’un « réseau de sécurité (Security Network) en Asie Pacifique » (5) devant le Council on Foreign Relations – en listant d’abord les priorités américaines pour les années à venir : « contrer les perspectives d’agression et de coercition russes, en particulier en Europe, gérer les changements historiques dans la région Asie-Pacifique vitale, y compris l’émergence de la Chine, que nous approuvons, et certaines de ses actions, comme dans la mer de Chine du Sud, pour laquelle nous partageons les sérieuses préoccupations de toute la région ; renforcer nos forces de dissuasion et de défense en face des provocations nucléaires continuelles de la Corée du Nord : surveiller les agressions et l’influence pernicieuse de l’Iran dans le Golfe en protégeant nos amis et alliés, en particulier Israël ; accélérer la défaite de l’Etat islamique et des tumeurs qu’elle développe en Irak et en Syrie et partout ailleurs dans le monde, comme assurer la sécurité à l’intérieur notre propre pays ».
Dans le cadre Asie-Pacifique et spécifiquement indien, il soulignait enfin qu’après la « Joint Strategic Vision » signée entre Barak Obama et le premier ministre indien en 2015, il voulait développer dans le domaine technique une « co-production et un co-développement » entre l’Inde et les Etats-Unis dans le domaine de l’armement (avions de transport, de combat, moteurs, etc.) – en insistant sur « l’enthousiasme grandissant », des deux côtés, pour ces projets communs.
Un « enthousiasme grandissant », vraiment ? Ce n’est pas tout à fait ce que pense l’ancien ambassadeur indien M.K. Bhadrakumar, qui développe en deux parties une analyse du mouvement américain et de l’attitude de l’Inde sur son blog (6). Bien sûr, écrit-il, le calendrier des engagements diplomatiques est très symbolique. Mais au fond, les Etats-Unis souhaitent engager l’Inde dans un « réseau » en tant « qu’allié-clef non OTAN » – ce qui suppose une interopérabilité entre armées, alors que l’on connaît les liens en la matière avec l’armement russe. Et ceci dans le cadre « d’un nouveau système d’alliance capable de contrer la montée en puissance de la Chine ». Système d’alliance qui comporte deux volets, l’accord USA-Japon « qui a évolué d’un simple dialogue stratégique à une coopération de sécurité réelle et pratique qui couvre toute la région, du subcontinent indien à l’Asie de l’Est » et le « format naissant Japon, Australie, Inde ». Le tout sous conduite américaine, afin de construire « une architecture régionale interconnectée ». Ainsi donc, ce « réseau » constituerait le vecteur militaire nécessaire à la mise en œuvre pratique du pivot américain vers l’Asie, afin, avec vecteur économique du traité transpacifique, que les Etats-Unis puissent jouer, dans la région, « un rôle pivot sur mer, dans l’air et sous les mers », afin aussi de garantir à la posture américaine « une résilience et une soutenabilité politique ». On comprend très bien l’intérêt de Washington, mais l’intérêt indien ?
« La partie la plus surprenante de la présentation de Carter est qu’il a pris pour acquis que l’Inde soit déjà à bord de son projet de ‘réseau’ sous conduite américaine (…). Le point essentiel de son discours est que Washington espère que l’Inde va fondamentalement abandonner son autonomie stratégique et son aversion pour les blocs militaires (…). Appelez comme vous le voudrez ce ‘réseau’, ce qui est sur le métier est en fait un ‘OTAN asiatique’ destiné à contenir la Chine (et la Russie) », écrit M.K Bhadrakumar.
Or l’Inde a sa propre tradition, son propre projet, sa propre analyse, qui sont très différents. Si elle est inquiète de la montée en puissance de son grand rival chinois, elle tient en même temps à normaliser ses rapports avec Pékin, consciente – nous l’écrivions ici en février 2015 (7), qu’en outre, les petits pays de la région, qui dépendent pour leur croissance et leur stabilité des deux géants que sont l’Inde et la Chine, gèrent leurs intérêts selon que la puissance américaine leur apparaît comme une alternative à la volonté hégémonique chinoise – ou que la Chine leur sert de levier contre les empiètements américains sur leur souveraineté. Et qu’un axe trop marqué Inde-Etats-Unis susciterait les mêmes attitudes et les mêmes réserves face à ce qu’ils pourraient percevoir comme une hégémonie indienne. De plus, constate M. K. Bhadrakumar, même si la situation de la région « peut paraître tendue, avec le risque d’une confrontation ouverte entre les Etats-Unis et la Chine, la bonne nouvelle est que Washington et Pékin sont conscients du risque et souhaitent l’éviter ». D’ailleurs, « Washington a besoin de Pékin pour faire face aux défis régionaux et mondiaux (…) et l’Inde le comprend », comme le comprennent les pays de la région. De plus, « la Chine est une superpuissance en devenir, une énorme masse continentale : la conquérir, la dominer et la tenir, ce que les Etats-Unis ont réussi à faire avec le soutien des forces alliées (et en tandem avec l’Union soviétique) contre le Japon impérial et l’Allemagne nazie est une prouesse historique qui ne peut pas être reproduite. Pour ne dire que cela, les Etats-Unis manquent de la capacité financière pour payer un tel effort herculéen ».
En fin de compte donc, toute la rhétorique américaine tient à sa volonté de tirer de la région, en écrivant les règles de sa conduite, tous les avantages possibles d’un potentiel de croissance extraordinaire, tout « en négociant avec la Chine en position de force ».
Dans ce contexte, l’Inde peut ajouter à son jeu, en optant pour un rapprochement prudent avec Washington un « atout fort » qu’elle puisse montrer à Pékin sans l’utiliser jamais. New Delhi a d’ailleurs, ajoute notre ambassadeur, donné de multiples signes de bonne volonté à Pékin – et à Moscou : « le conseiller à la sécurité Ajit Doval se rendra à Pékin pour le dialogue stratégique Inde-Chine, suivi d’une visite de quatre jours en Chine du ministre de la Défense indien Manohar Parrikar. De son côté, la ministre des Affaires extérieures Sushma Swaraj doit participer à la rencontre trilatérale Russie-Inde–Chine lundi 11 avril à Moscou où elle a prévu une rencontre bilatérale avec son homologue chinois Wang Yi ». Et il n’y a pas là de coïncidence, mais une volonté stratégique : « L’Inde signale qu’elle accorde sa toute première priorité au processus de normalisation de ses rapports avec la Chine. D’un autre côté, elle se garde d’être identifiée avec le pivot américain vers l’Asie, dont l’agenda à peine caché est le ‘containment’ de la Chine ». Ce que Pékin a parfaitement compris : « les Etats-Unis devraient d’abord clarifier l’objectif de leur pivot vers l’Asie » écrivait l’agence chinoise Xinhua, propos repris par The Hindu (4). Pivot qui « s’est révélé jusqu’ici n’être rien de plus qu’une inconsistance peu scrupuleuse entre des actes alarmants et des protestations verbales de désir de paix ». Des propos mal aimables parfaitement entendus à New Delhi.
Ash Carter a raison de ne pas trop espérer… La fiancée indienne est rétive.

Hélène Nouaille


Document
:
Le Mouvement des non-alignés, né dans le cadre de la guerre froide, a été ébauché à Bandung (Indonésie) en 1955 lors d’une Conférence animée par le Premier ministre indien Nehru, le président indonésien Sokarno et le président égyptien Nasser sur l’invitation de plusieurs pays du sud-ouest asiatique (Birmanie, Ceylan, Inde, Pakistan, Indonésie). Elle a réuni 29 pays asiatiques et africains qui cherchaient à se préserver des pressions des puissances majeures, en particuliers occidentales et à finir de se dégager des empires coloniaux. Coexistence pacifique, soutien aux mouvements nationaux d’indépendance, refus d’alliances militaires multilatérales impliquant un engagement en faveur de l’un ou l’autre des deux Blocs faisaient partie des critères retenus.
Les dix principes retenus :
Voir le Communiqué final de la conférence (24 avril 1955) :
Persée, Annuaire français de droit international, année 1955, volume 1 numéro 1, pp. 723-728
http://www.persee.fr/doc/afdi_0066-3085_1955_num_1_1_3260
Respect des droits humains fondamentaux en conformité avec les buts et les principes de la Charte des Nations Unies ;

  1. Respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes les nations ;
  2. Reconnaissance de l’égalité de toutes les races et de l’égalité de toutes les nations, petites et grandes ;
  3. Non-intervention et non ingérence dans les affaires intérieures des autres pays ;
  4. Respect du droit de chaque nation de se défendre individuellement ou collectivement conformément à la Charte des Nations Unies ;
  5. a) Refus de recourir à des arrangements de défense collective destinés à servir les intérêts particuliers des grandes puissances quelles qu’elles soient ; b) Refus par une puissance quelle qu’elle soit d’exercer une pression sur d’autres ;
  6. Abstention d’actes ou de menaces d’agression ou emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un pays ;
  7. Règlement de tous les conflits internationaux par des moyens pacifiques, tels que négociation ou conciliation, arbitrage ou règlement devant des tribunaux, ainsi que d’autres moyens pacifiques que pourront choir les pays intéressés, conformément à la Charte des Nations Unies ;
  8. Encouragement des intérêts mutuels et coopération
  9. Respect de la justice et des obligations internationales. Notes :(1) Cerium, Université de Montréal, avril 2010, Christophe Jaffrelot, Inde-Etats-Unis : arrière pensées entre amis ? “ Good morning, et merci à tous de me recevoir ici ”. Le vice-président américain Jo Biden donne en Inde une conférence de presse et pose les termes d’une équation géopolitique qui occupe à la fois les Etats-Unis et l’Inde autour, dit-il “ d’intérêts convergents ”. Intérêts si convergents ? Washington, dans la version initiée par George Bush et reprise par Barack Obama souhaite nouer un partenariat stratégique avec New Delhi. En 2006, Manmohan Singh, le Premier ministre indien, se voit offrir par les Etats-Unis un accès à la technologie nucléaire civile américaine, bien que l’Inde ne soit pas, à la différence de l’Iran, signataire du Traité de Non Prolifération. L’ancien, patient, habile non-aligné, qui se prépare en mars prochain à recevoir son encore allié russe, basculera t-il sans réserve vers Washington ?(3) Léosthène n° 869/2013 du 14 septembre 2013, Retour américain aux Philippines http://www.thehindu.com/news/international/us-defence-secretary-ash-carter-on-indiaus-relations-stronger-closer-but-nothing-exclusive-says-ash-carter/article8441677.ece(5) Defense.gov, le 8 avril 2016, Ash Carter, Remarks on « America growing Security Network in Asia-Pacific » (Council on Foreign Relations) Première partie : http://blogs.rediff.com/mkbhadrakumar/2016/04/10/the-geopolitics-of-ash-carters-india-visit-i/ « Considéré il y a seulement quelques années comme le futur centre de gravité du monde, le Pacifique Occidental est pour l’instant passé au second plan », écrit le sinologue François Danjou sur son site, Question Chine. « Mais la situation stratégique de la planète a profondément évolué depuis 2008 », un avatar « qui prend à contrepied le ‘pivot’ américain annoncé début 2012 et que la Chine voyait exclusivement dirigé contre elle ». D’autres menaces, d’autres théâtres sont en effet apparus, qui ont changé la donne : une formidable récession économique mondiale, qui a ralenti les échanges d’abord – un coup d’œil sur l’évolution du Baltic Dry Index, qui permet de suivre les tarifs du transport maritime pour les produits de base en vrac, et qui est à un plus bas de trente ans, suffit. Ensuite, nous voyons une « situation mondiale marquée par les risques terroristes d’un ‘arc de crise’ qui prend la planète en écharpe jusqu’aux portes de la Chine, diffusant des métastases au Xinjiang », au nord-est du pays, en menaçant en Asie centrale les ex républiques soviétiques et le Pakistan. Enfin, « s’ajoutent les dangereux affrontements en Ukraine faisant à nouveau de l’Europe un des points chauds du globe ».
  10. (7) Léosthène n° 1003/2015 du 28 février 2015, Grand jeu en Asie : la Chine, les Etats-Unis et les autres
  11. Deuxième partie : http://blogs.rediff.com/mkbhadrakumar/2016/04/11/the-geopolitics-of-ash-carters-india-visit-ii/
  12. (6) Indian Punchline, les 10 et 11 avril 2016, M.K. Bhadrakumar, The geopolitics of Ash Carter’s visit in India
  13. http://www.defense.gov/DesktopModules/ArticleCS/Print.aspx?PortalId=1&ModuleId=2575&Article=716909
  14. (4) The Hindu, le 6 avril 2016, Stronger, closer, but nothing exclusive
  15. Quelles sont les conséquences possibles des négociations entre Washington et Manille, négociations qui devraient se conclurent en ce mois de septembre par un retour américain aux Philippines ? « Les Philippines ont provisoirement accepté d’autoriser une présence militaire américaine accrue sur leur sol, quand montent des tensions avec la Chine autour de territoires contestés en mer de Chine. L’accord fournit un cadre pour la présence semi permanente, “en rotation”, de troupes américaines et de matériel militaire aux Philippines ». Comment est perçue dans la région l’alliance américaine, qui a fortement fluctué depuis la fin de la Guerre froide, et qui n’est pas stable ? Pour Rémi Perelman (Asie 21) la Chine va tester « la réactivité occidentale en risquant des conflits limités avec le Vietnam et les Philippines, probablement pas avec un Japon gouverné à droite, tout en accentuant son entrisme dans les pays de son voisinage qui ne lui sont pas hostiles ». A suivre, semble-t-il pour longtemps.
  16. (2) Léosthène n° 547/2010, du 27 janvier 2010, Good morning, India…
  17. http://archives.cerium.ca/Inde-Etats-Unis-arrieres-pensees