La rencontre entre Recep Erdogan, Premier ministre turc et Vladimir Poutine, prévue dans les premiers jours de septembre en Turquie a été reportée en raison de l’attentat de Beslan, en Ossétie.Sa tenue devrait marquer les progrès d’une coopération qui indique un changement important dans la géopolitique de la Mer Noire où Russes et Turcs s’affrontent depuis Pierre Le Grand et Catherine II. Ce changement affecte à la fois l’Union européenne, dont elle est la frontière sud-est avec l’intégration de la Bulgarie et de la Roumanie en 2007, l’Ukraine, mais aussi la zone caucasienne avec la Géorgie riveraine et son arrière-pays jusqu’à la mer Caspienne.
L’étrange absence de l’Europe
Roumanie et Bulgarie sont riveraines de la Mer Noire. L’Europe – mais peut-être pas encore les Européens – a les pieds dans l’eau sur les plages des stations balnéaires de Vénus et de Mamaia. Par le Danube et le Rhin (via le Main), le port de Rotterdam est relié au Pont-Euxin des Grecs anciens, partie ouest de la Mer Noire, quand, à l’est, la mer Cimmérienne baignait le territoire des Amazones. Mais curieusement incapable de se définir des frontières même quand elles sont naturelles, l’Union européenne laisse à d’autres acteurs historiques (la Turquie, la Russie) ou plus récents (les États-Unis) la construction d’une géopolitique cohérente, au mépris de ses intérêts culturels, économiques, militaires et politiques.
L’Union européenne en tant que telle est donc absente de l’Organisation de la Coopération de la Mer Noire, qui succède en 1998, à Yalta, à Coopération économique de la Mer Noire (CEMN) lancé en 1992 par la Turquie. Tous les pays riverains en sont membres (Bulgarie, Roumanie, Ukraine, Russie, Géorgie et Turquie) ainsi que des états voisins (la Moldavie et l’Arménie sans accès à une mer, l’Azerbaïdjan riverain de la Caspienne, mais aussi la Grèce et même l’Albanie de l’Adriatique) qui se sont déclarés intéressés. Les objectifs de l’entreprise, outre la perspective d’une zone économique de libre-échange qui relierait utilement les richesses enclavées de la Caspienne à l’Europe, comprennent la résolution pacifique des conflits, la promotion de la démocratie et des droits de l’homme.
Tout occupée à des contorsions géographiques consistant à faire entrer la Turquie d’Asie en Europe occidentale, l’Union européenne s’est contentée de lancer en 1997 une  » initiative  » vers le CEMN – financement de centres d’études, aides aux pays concernés, à la modernisation des oléoducs et gazoducs de la région, au projet de corridor de transport entre l’Asie, la Caucase et l’Europe (TRACECA). Dans une zone de passage vitale pour son approvisionnement énergétique en provenance de Russie (par le port russe de Novorossisk) et du Caucase, un accord de coopération navale (Blackseafor) est entré en vigueur le 1er janvier 2003 : la force est composée des flottes turque, ukrainienne, russe, géorgienne, bulgare et roumaine. Où est l’Union Européenne ?
L’ouverture sud de la Russie
Chacun sait la place occupée par la Crimée dans l’imaginaire Russe : Léon Tolstoï jeune lieutenant s’est engagé pour la guerre de Crimée (1) et s’est battu à Sébastopol (1854-1855) – grand port naval donné à l’Ukraine avec la Crimée en 1954 par Nikita Kroutchev. La fin de l’URSS a laissé une façade maritime étroite à la Russie qui a pourtant trouvé un accord sur la flotte de la Mer Noire, dont elle a récupéré 83 % (388 navires) et sur le port lui-même où l’Ukraine lui a loué pour 20 ans, en 1997, des facilités avec le droit d’y mouiller. Depuis, Vladimir Poutine et Léonid Kuchma, président de l’Ukraine, ont signé, selon la BBC, un accord sur la mer d’Azov, le 26 décembre 2003. Par le Bosphore, donc, où transitent 50000 navires par an, les Russes ont accès à la Méditerranée.
Cette ouverture est essentielle pour leur présence militaire dans les mers du monde. Elle l’est aussi pour l’exportation de leur pétrole – et gaz. Les oléoducs existants desservaient l’URSS et les pays du COMECON. Les capacités du port de Novorossisk (560000 barils jours aujourd’hui) devraient être doublées. Un gazoduc (ouvert depuis février 2003) repose sous la Mer Noire reliant Izobilnoye en Russie à Dzhugba puis le port turc de Samsun et Ankara. Des projets en cours avec la Bulgarie, la Grèce et l’incontournable Turquie attendent la signature des Russes. Impliqués partout dans la région avec des communautés importantes, en Ukraine, mais aussi en Moldavie et bien sûr dans le Caucase, les Russes tiennent fortement à leur emprise sur la Mer Noire.
Ils ont donc besoin des Turcs détenteurs depuis 1936 (Convention de Montreux) de la surveillance des détroits – Bosphore, Dardanelles – et pilier de la défense américaine au sud de la Russie depuis le début de la guerre froide. Cependant, l’indéfectible alliance Washington-Ankara a montré ses limites lors de l’invasion de l’Irak. Malgré les fortes pressions exercées sur leur allié financièrement affaibli depuis la crise économique qui l’a frappée en 2001 (le PIB a reculé de 7,4 %), le gouvernement turc a refusé le passage aux troupes américaines. Les projets de partition de l’Irak et d’indépendance des Kurdes sont pour les Turcs porteurs d’une instabilité grave en raison des revendications des Kurdes de Turquie. Rappelons qu’Ankara a récemment rappelé son ambassadeur en Israël. Tel-Aviv est soupçonnée d’ingérence dans les affaires Kurdes. L’ancienneté de leur alliance militaire s’affaiblirait-elle? Les lignes bougent depuis la fin de l’URSS et le chaos irakien.
L’aire d’influence turque
Diogène est né à Sinope, sur la côte méridionale aujourd’hui turque de la Mer Noire – peut-être son tonneau ouvrait-il sur la vague. Trébizonde a été un camp militaire romain important. Constantin a donné son nom à Byzance. La Turquie est héritière de la zone d’influence grecque ancienne vers l’est – sous les rois de Bactriane, vers 150 av. J. C., la vallée du Caboul se trouve en Europe, comme Antioche, comme Alexandrie (2) – d’une partie de l’empire latin d’Orient mais aussi de l’empire ottoman. On parle turc au bord de la Caspienne, en Azerbaïdjan, au Turkménistan, vers l’Asie. Comme nous l’avons déjà relevé dans les discours même de Recep Ergovan (3), la Turquie se sent un destin eurasien, de trait d’union, rien ne dit qu’elle ne se sentirait pas à l’étroit comme simple membre de l’Union européenne.
C’est par sa situation géopolitique que la Turquie peut agir et non par sa puissance économique. Malgré son taux de croissance annuelle de 3,7 % entre 1991 et 2000 et une instabilité politique maîtrisée après la dévaluation de 2001, l’inflation reste à plus de 11 % en 2004, le pays manque d’investissements étrangers, (IDE dix fois moindre en 2003 qu’en 2002), les touristes sont réticents (14 millions en 2003), l’économie  » noire  » importante, les inégalités fortes entre rural et urbain, le secteur public n’est pas efficace et la balance des paiements en déséquilibre. En revanche, elle supervise les exercices navals en mer Noire avec les états riverains, vend son expérience militaire en Azerbaïdjan (4) ou en Géorgie (5), passe des accords de coopération militaire avec l’Ukraine et la Russie (6) – mais aussi avec la Moldavie (7) – tout en étant protégée par l’OTAN, dont elle est membre.
Son habileté à exploiter les exigences de son puissant voisin, l’Union européenne, en obtenant d’elle un partenariat économique privilégié tout en se modernisant contre une partie de sa propre population est exemplaire. Dans le temps où l’Europe a perdu sa mémoire historique et le sens de son rôle géopolitique, la Turquie mène son jeu dans la zone frontière même du continent – parce qu’il y a une frontière, une limite à l’Union. Elle le mène encore face aux États-Unis, de mille manières, en protégeant fermement ses intérêts essentiels : le ministre des affaires étrangères, Abdulhah Gül, vient de prévenir directement Colin Powell que son pays cesserait toute collaboration avec les États-Unis en Irak si les attaques menées par l’armée américaine provoquaient à nouveau des pertes civiles dans des régions frontalières où vivent des Turcs (cela vient de se produire dans le Nord de l’Irak, à Tall Afar).
Washington imaginait, pour l’invasion de l’Irak, se servir de la base turque et user de son alliée, plus encore que de plateau logistique, pour consolider la partition des anciens pays soviétiques. Le rapprochement russo-turc, s’il se confirme, pourrait contrarier cette vision porteuse de conflits potentiels, survivance de la guerre froide. S’il est vrai que Condoleeza Rice est d’une expertise sans égal sur l’Union soviétique, l’URSS a disparu en 1991. En l’absence de toute conception arrêtée en Europe en matière de frontières, de rôle et de moyens, c’est donc chez les nouveaux membres à venir, Roumanie et Bulgarie (8), que les troupes américaines ont repris leurs marques et envisagent de les consolider. L’Europe perd à la fois de sa personnalité et de son influence pour régler ses problèmes internes dans les Balkans et apporter sa présence pacifique dans une région frontalière qui en a prioritairement besoin.
La Turquie joue donc parfaitement son jeu, pour ses intérêts et à sa dimension, qui est insuffisante en face de la Russie et des enjeux de l’Asie centrale. La question de son adhésion à l’UE, telle qu’elle occupe médias et discours dans l’Union européenne, ne répond pas à l’intéressante complexité de la position et des aspirations turques. Ce doute est d’ailleurs exprimé par les gouvernants et le peuple turc lui-même. Il suffit d’écouter Recep Erdogan, de lire la presse turque. L’Union européenne se cherche : elle a, pour l’heure, perdu sa mémoire et le sens politique de sa responsabilité. À dessiner des monuments imaginaires sur ses billets de banque, à refuser de se définir, à commencer par ses limites, elle laisse toute la place aux autres joueurs. En ne prenant pas sa place, elle se met en danger – met les autres en danger. Où est l’Europe ?
S’il se confirme, l’approfondissement des liens russo-turcs et l’évolution des relations de la Turquie avec les États-Unis mériteront d’être suivis avec attention.

Hélène Nouaille

 

Carte de la région : http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/middleeast_ref01.JPG

Notes :
(1) Affecté d’abord à l’armée du Danube qui se battait contre les Turcs, Léon Tolstoï demanda à être affecté à Sébastopol, assiégée par les alliés Anglais et Français. Arrivé le 7 novembre, il fut attaché à la 3e batterie légère de la 4è brigade d’artillerie. Il écrivait, du bord de la rivière Belbek, le 3 juillet 1855 :
 » Le 1er novembre, j’ai demandé la permission d’aller de Kichinev en Crimée, un peu parce que je voulais m’évader de l’état-major de Serjpoutov, qui ne me plaisait pas, et plus encore par patriotisme, sentiment qui, je l’avoue, m’envahit assez fortement (…) « .
(Léon Tolstoï, lettre au comte Serge Tolstoï, le 3 juillet 1855).
(2) René Grousset, la question d’Orient
(3) Voir Léosthène n° 25, Turquie : un arrière-pays extraordinaire
(4) Liens militaires formellement établis depuis juillet 1996. La Turquie forme des officiers, conseille le pays sur la modernisation de l’enseignement militaire et apporte, depuis avril 2001, son aide dans le secteur logistique.
(5) La coopération avec la Géorgie date de 1995. Elle a conduit à l’ouverture d’une Académie militaire turco-géorgienne, de centres de formation, d’une brigade d’élite (Brigade Koda) et de la formation de quatre générations de commandos. Un traité d’assistance et de coopération a été signé en 1997.
(6) La coopération russo-turque est ancienne et importante. En matière d’armement, elle a débuté en 1980. Une commission de coopération militaire, comprenant un programme de production d’équipements, a été mise en place en 2000. Les chefs d’état-major russe et turc ont signé en 2002 un accord de coopération bilatérale.
(7) Accords de coopération signés en août 2000.
(8) Les Bulgares ont mis l’aéroport militaire de Saraforo à la disposition des Américains. La Roumanie leur a ouvert le port de Constanza.