Le 14 novembre dernier, Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russes, faisait savoir qu’il envisageait la restitution de deux des quatre grandes îles Kouriles (1), au nord du Japon : leur occupation ainsi que celle de l’île de Sakhaline est en litige depuis 1945 – et n’a pas permis encore la ratification d’un traité de paix entre les deux puissances. Les manifestations dans les rues de Tokyo n’ont jamais cessé depuis la guerre : les enjeux autour des îles et de la mer sont à la fois économiques (pêche et pétrole) et géostratégiques (routes maritimes, bases militaires), même si la fin de l’Union soviétique a marqué une baisse des tensions sécuritaires (Tokyo était à 4 minutes des bombardiers soviétiques). Mais les relations changent entre Russie et Japon avec la montée en puissance de la Chine, dont les deux nations ont des raisons de se protéger, et avec la richesse en pétrole de la Sibérie et de Sakhaline. En dépit de leur conception particulière de l’espace, les Japonais seront – peut-être – amenés à conclure enfin un accord avec les Russes.Des îles brumeuses et glacées, enjeu durable
« La mer d’Okhotsk, au large de l’île Sakhaline, pose des défis considérables à la production de pétrole et de gaz en haute mer. Sise aux confins de ce que l’on appelle l’anneau de feu du Pacifique, elle est recouverte de glace pendant la moitié de l’année et soumise à de fortes vagues durant la période sans glace, elle demeure l’une des régions sismiques les plus actives au monde. La valorisation des ressources gisant sous ces eaux exigera une conception exceptionnelle des plates-formes qui trouvera le point d’équilibre parmi ces trois types de charges : vagues, glaces, sismiques » (2).
Il y a, selon les auteurs, entre 3500 et 6900 îles, en plus des quatre grandes qui constituent le cœur de l’archipel japonais, un l’arc qui s’étendrait en Europe de la Finlande à Gibraltar. Tout au nord, les Kouriles, un univers de brouillards épais, de courants violents, de montagnes, de marmites de soufre, de bambous et de grandes forêts de conifères – 32 îles conquises par l’Armée rouge de Staline avec Sakhaline, trois jours après la capitulation du Japon, en 1945. La population (17000 personnes), expulsée, se réfugie à Namuro, de l’autre côté du détroit. Elle y attend encore. Comme tous les Japonais des 430 îles habitées, elle garde en mémoire une déchirure dans cet espace fluide et sacré que l’on voit créé par les Dieux dans les premières gestes écrites du Japon (le Kojichi, 712 de notre ère, le Nihon shoki, 720). De la mer viennent, avec les vagues, bienfaits et malheurs dans un univers diffus et précis, où l’on prend l’indispensable et qu’il faut protéger et défendre : lorsque le petit-fils de Gengis Khan, Kubilaï, qui venait de conquérir la Chine et la Corée, arrive avec 100000 hommes, les Samouraïs repoussent la première attaque puis un « vent divin » (Kamikaze), un typhon, noie les hommes et les 5000 navires qui les portaient (15 août 1281).
Les Japonais vivent dans l’étroitesse des îles, des terres et des maisons, séparés et ensemble dans un espace immense, extensible selon les époques, perméable et personnel. Leur « fermeture » au monde extérieur, durant un peu plus de deux siècles (1643 1864), pour échapper aux bienfaits de l’évangélisation jésuite, n’était pas complète. De l’extérieur sont venus les matériaux de leur culture, les idéogrammes chinois, par exemple, qu’ils ont transformés et non pas copiés. Ainsi va la mémoire d’un peuple éthniquement cohérent (2), qui vit, avec la zone maritime côtière de 200 miles qui lui appartient, sur un territoire six fois grand comme la France. Les conflits aux « frontières » sont donc durables, celui avec la Russie (3), mais aussi avec la Chine et Taiwan pour les petites îles de Senkaku et avec la Corée pour l’îlot de Takeshima. Avec les Kouriles, il y a aussi l’enjeu des ressources, traditionnelles (la pêche, l’or, l’argent, le fer) et contemporaines (le titane et le pétrole). Selon les chiffres avancés par les Russes dans la négociation (rapportés par les Izvestia), les réserves en pétrole des Kouriles s’élèveraient à 1,6 milliards de tonnes – et les ressources minières à 35 milliards d’euros. Les produits halieutiques du territoire marin sont estimés à 800000 tonnes (1,5 milliards d’euros) selon la même source.
Énergie et changements en Chine, une négociation devient nécessaire
Il a fallu étudier « une variété de structures extra côtières, ancrées au fond ou flottantes, y compris des plates-formes flottantes de production, stockage et déchargement (FPSO). Nous avons établi les critères de conception sismique et calculé les charges sismiques pour une variété de structures de plates-formes potentielles utilisant l’acier et le béton. En outre, lors de mandats réalisés pour divers clients, nos ingénieurs ont étudié les régimes des vagues et des glaces, ainsi que les mouvements côtiers dynamiques de plusieurs endroits au large de l’île Sakhaline » (2).
Quant à Sakhaline et à sa zone maritime, qui restent russes, pétrole et gaz y intéressent tout le monde. La Chine, bien sûr – un oléoduc a été construit entre l’île et la côte à sa destination – la Corée, le Japon, évidemment – qui était impliqué dans les premières explorations dès le début du 20e siècle – les États-Unis, qui cherchent à se désengager de l’Arabie Séoudite (16 % de leur énergie). Neuf zones d’exploration ont été déterminées (les deux premières sont en phase de développement et de production après 10 milliards de dollars d’investissement étrangers) dans lesquelles travaille un consortium international où l’on retrouve les Japonais (Itochu Corporation et Marubeni Corporation dans la première, Mitsui & Co et Mitsubishi Corporation dans la deuxième). À la mi-août, le ministre japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie Shoichi Nakagawa, premier revenu à Sakhaline depuis la guerre, confessait son émotion mais aussi que « Les projets gazo-pétroliers ont le plus de perspectives dans le développement des relations économiques russo-japonaises ». Vladimir Poutine devrait se rendre au Japon début 2005. Il est temps de dépasser, des deux côtés, les blocages idéologiques pour parvenir à un accord.
D’autant que pour la Russie, l’extrême Est, comme la Sibérie, sont à protéger. Avec seulement sept millions de Russes, l’extrême Est se voit progressivement « envahi » par les immigrants Chinois, ce qui ne rassure pas Moscou. N’oublions pas que le nord de la Chine, surpeuplé, borde une Sibérie presque vide (36 millions d’habitants) et gorgée d’hydrocarbures (4). La Sibérie est le nord de l’Asie et la colonisation russe n’y a que trois cents ans. « Quand la Russie dominait la Chine et l’Asie Centrale en termes de développement et de modernisation, elle a affermi sa position en Sibérie et assuré le développement initial en apportant un système de gouvernement mature et une civilisation. Cependant, avec la modernisation des pays asiatiques voisins, la Russie perd des avantages dans la région. En termes historiques, la Sibérie échappe à la sphère d’influence européenne » (5). Des progrès en matière de coopération économique, le renforcement des transports (un oléoduc Sibérie Japon, le développement du rail) et des investissements japonais sont attendus par les Russes. Un accès au gaz et au pétrole de Sakhaline est indispensable au Japon.
La Russie a donc proposé de rendre Shikotan et Habomai au Japon, conformément à ce qu’elle avait proposé en 1956 (Déclaration commune). Tokyo, qui refuse d’être spolié d’Iturup et Kunashiri et pleure Sakhaline, sait qu’il faut clore, pour défendre les intérêts de l’espace commun japonais, un litige vieux de 60 ans. Le Premier ministre japonais, Junichiro Koizumi, paraît disposé à affronter le nationalisme d’une partie de sa classe politique pour trouver un compromis favorable aux deux parties. Le temps n’est plus, comme au début du 20e siècle, de l’expansion territoriale (annexion de Formose/Taiwan, de la Corée en 1910, de la Manchourie transformée en Mandchoukouo) comme si les Japonais décompensaient deux siècles de fermeture au monde, achevés en 1864. L’heure est à l’adaptation de l’économie, des relations extérieures et de l’outil militaire aux perspectives ouvertes par la croissance de la région Asie dans un monde que l’opinion publique japonaise souhaite multipolaire. Le Japon dépendant encore des États-Unis pour sa sécurité, Junichiro Koizumi aime à ne pas mécontenter le Président Bush.

Hélène Nouaille, Jean Vinatier

 

Carte : http://www.populationdata.net/cartes/japon_kouriles.html
1- Îles Chishima en japonais. Le nom Kourile vient du russe Kurit, fumer, en raison du caractère volcanique de la région.
2 – Compagnie canadienne Sandwell : http://www.sandwell.com/Business/offshore/tsakhalin.htm(3) La population indigène des îles Kouriles, les Aïnous, (environ 25000 personnes vivant aujourd’hui dans la grande île d’Hokkaido) n’a été reconnue comme minorité ethnique japonaise par le gouvernement qu’en 1997.(4) Les litiges sur les Kouriles (si l’on omet les revendications franco-anglaises de la fin de la guerre de Crimée, restées lettre morte).- 1875 : Le traité de Saint Pétersbourg donne l’ensemble des Kouriles au Japon et Sakhaline à la Russie.- 1945 : Staline reprend l’ensemble Kouriles/Sakhaline en trois semaines, après la capitulation du Japon. Le traité de paix entre Russie et Japon n’est pas signé, 60 ans après la fin de la guerre.(5) Voir Léosthène n° 52 : Russie, la terre et la mer.
3 – 1905 : guerre russo-japonaise. Le Japon garde les Kouriles et reprend la moitié sud de Sakhaline.
4 – 1855, le traité de Shimoda entre la Russie et le Japon partage les Kouriles, le nord à la Russie, le sud au Japon. Sakhaline est sous contrôle mixte.
(6) Igor Yakovenko, dans Léosthène n° 31 : Fédération de Russie, scénarios et perspectives.