Une attention soutenue a été accordée au renforcement de la stabilité sur l’ensemble du territoire du Caucase et du bassin de la mer Noire ”.  Le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue Turc, Recip Erdogan, ont passé deux jours ensemble à Sotchi, au bord de la Mer Noire, dimanche et lundi dernier. Au-delà des objectifs d’échanges commerciaux – faire passer leur volume de 10 à 25 milliards de dollars – Vladimir Poutine continue à tisser des liens utiles au désenclavement russe, partage de la Mer Noire, routes de l’énergie pour exporter gaz et pétrole (comme on le sait, une vraie guerre est en cours avec les Etats-Unis sur le parcours des oléoducs), accords politiques. Les relations entre les deux anciens ennemis de la guerre froide (la Turquie, membre de l’OTAN, a été un allié sans faille des Etats-Unis jusqu’à l’invasion de l’Irak) progressent donc sur plusieurs fronts. Derrière les déclarations de principe (“ Une nouvelle fois, nous avons affirmé notre volonté commune de combattre le terrorisme international qui frappe des innocents, des femmes et des enfants sans défense « , Recip Erdogan), il y a un travail géopolitique constant des Russes : renforcer leur emprise sur leur pourtour, d’ouest en est, en profitant, à l’ouest, de l’inertie politique de l’Union européenne, au sud de l’enlisement américain en Irak pour stopper la progression de Washington dans leurs régions frontalières, à l’est des besoins chinois en énergie et en sécurité, et en réglant à l’extrême est les problèmes latents avec le Japon (îles Kouriles en particulier). Tour d’horizon.A l’ouest, fermeté et… coopération
Qui est concerné à l’ouest ? Des pays plus que l’Union, Vladimir Poutine s’appuyant sur les relations politiques qu’il entretient avec l’Allemagne, la France ou la Grande-Bretagne plus que sur l’Union elle-même. Avec les anciens pays de l’Est, Estonie, Lettonie, Lituanie, Ukraine, Moldavie, la plus extrême fermeté est de mise. Poutine affirme régulièrement son soutien aux populations russophones, continue à s’intéresser au traité frontalier et met à exécution une menace annoncée : il relève, jusqu’à son cours de marché, le prix du gaz et du pétrole livré aux pays baltes, à la Moldavie et à l’Ukraine (comme d’ailleurs à la Géorgie). La nouvelle est très mauvaise pour les intéressés, qui n’ont comme soutien réel que le président polonais, Alexander Kwasniewski, qui ne peut faire figure de médiateur (il a pris, dans la querelle frontalière, une position de soutien inconditionnel à l’Estonie).
La politique offensive de Poutine se traduit, dans le même temps, en termes économiques : la société nationale russe Gazprom se propose d’acquérir le contrôle des raffineries Mazeiku nafta en Lituanie, ce qui est naturellement légal en économie libre, mais fait hurler les medias et le leader de l’opposition, Andrius Kubilius, en Lituanie. Les pays baltes n’ignorent pas l’importance énergétique de la Russie pour l’Europe et appellent à la résistance “ l’Europe ferait bien de résister à l’enivrement causé par le pétrole et le gaz importés de Russie (…) La dépendance de l’UE vis à vis du pays qui, ces dix dernières années, fait invariablement l’objet de nombreuses leçons et critiques de la part des politiques européens, ne cesse de croître à une vitesse vertigineuse” (Biznes&Baltia, 8 juillet 2005).
Mais l’Europe a besoin d’énergie et certains ne voient pas les choses de la même manière. L’Allemagne (qui ne dispose pas, rappelons le, de l’énergie nucléaire), multiplie les accords avec les Russes, et c’est la Deutsche Bank elle-même qui a offert ses services à Gazprom pour ses opérations d’expansion. Elle lui a, par exemple, accordé en 2004 un premier crédit de 200 millions de dollars et travaillé à la constitution de consortium, comprenant les plus grands groupes allemands, indispensables aux énormes investissements nécessaires pour que le géant russe, qui contrôle d’ores et déjà 94 % du gaz en Russie, atteigne le tout premier rang parmi les entreprises pétrolières du monde, avec BP, Chevron Texaco ou Exxon-Mobil.
Que pèsent les pays Baltes face à la nécessité d’un “partenariat stratégique” avec les Russes en matière d’énergie, partenariat voulu par les puissants du coeur de l’Europe ? La petite Moldavie, quatre millions et demi d’habitants, le vérifie à ses dépens, quand l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) détourne son regard des pressions russes sur le gouvernement de Chisinau (la capitale) pour le règlement de la Transnitrie, république autoproclamée en territoire moldave à population russophone. L’Ukraine se débat seule dans ses négociations difficiles avec l’ours russe sur le même problème, complexe et vital pour elle, de l’énergie. Les promesses américaines et les rêves polonais ne se mettent pas en place. L’heure est au réalisme.
Au sud, reprise en main
Voyons le sort de l’Arménie, de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan, pris entre la mer Noire et la Caspienne, d’abord.
En Géorgie, comme d’habitude, le “débat est vif”, comme disent les diplomates. On sait que la région de l’Abkhazie s’est autoproclamée république indépendante. La perspective d’une “ liaison directe par chemin de fer à travers la république autoproclamée d’Abkhazie, ce qui pourrait relier la Russie aux états du Caucase sud et à l’Iran ” (Abkhazia.org, le 7 juillet 2005) est violemment dénoncée par les médias, entre autres choses, pour ne rien dire de l’Ossétie du Sud. Mais on sait que le président Bush, il l’a montré lors de son bref voyage en mai dernier à l’occasion de la commémoration de la fin de la deuxième guerre mondiale, s’est montré prudent avec les desiderata guerriers du président, Mikhaïl Saakachvili : “ Concernant les querelles régionales ou les bases (militaires russes), je peux apporter mon aide. Mais la meilleure façon de traiter cela est de le faire pacifiquement entre la Russie et la Géorgie ”. Or l’étau russe se fait plus dur : “Tout porte à croire que la Russie veut une fois de plus manifester sa puissance aux yeux des états qui s’alignent sur l’Occident, tout en leur rappelant que leur approvisionnement en énergie ne dépend que d’elle et d’elle seule ”. (Abkhali versia, 6 juillet). On ne saurait mieux dire.
En Azerbaïdjan, capitale Bakou, sur la rive ouest de la mer Caspienne, terre imprégnée de pétrole, les temps sont durs : la présence américaine autorisée ne prévient pas le risque le plus grave, celui des attentats contre les oléoducs nord sud et est-ouest – Bakou-Tbilissi (capitale de l’Arménie)-Ceyhan. Juste au nord de Bakou, le Daghestan vit une situation chaotique, liée en partie au problème tchétchène (2). Qui peut garantir une sécurité relative ? Les Russes. Et c’est ainsi que l’envisage Vladimir Poutine : “Nous allons nous renforcer au Daghestan. Nous allons régler ce problème. Nous connaissons la situation qui y prévaut et il faut régler ce problème. Nous allons le régler « .
L’Arménie, quant à elle, se sait enjeu entre Russes et Américains et se montre prudente entre deux joueurs dont elle a le sentiment que leurs offres d’aide ne servent, des deux côtés, que des intérêts étrangers aux leurs. Quand on lit les journaux, elle craint à la fois le soutien de la Russie et l’aide financière américaine dont le montant va être examiné par le Sénat à Washington. Mais enfin, et comme il faut bien vivre, elle sait que l’essentiel de ses échanges commerciaux se fait avec la Russie : “ En 2004, la Russie est devenue le plus gros partenaire commercial de l’Arménie ” écrit Aiastani Anrapetutun, le 6 juillet dernier. Dont acte.
L’ensemble de la région est toujours aux prises avec ses divisions ethniques, qui suscitent d’innombrables conflits, mais elle reste stratégique pour ses corridors de transport d’énergie et parce qu’elle borde, au sud, la Turquie et l’Iran – riverain lui aussi de la Caspienne, objet de l’attention des Russes, si important pour les Américains pour la résolution de la situation irakienne. Le premier enthousiasme pour la bannière étoilée, après la chute de l’URSS, est toutefois dissipé, et les relations avec Moscou de facto renouées, même si ce n’est pas dans l’enthousiasme.
Sud-est et extrême est : intérêts communs
Russie, Chine, Kazakhstan (3) au nord est de la Caspienne, Kirghizistan (4) et Tadjikistan, au sud du Kazakhstan, le premier frontalier avec la Chine, le second avec l’Afghanistan, ont formé, avec l’Ouzbékistan, une Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui vient de se réunir à Astana. Le communiqué final demande à l’OTAN et aux Etats-Unis de fixer un délai à leur présence : “ Toute présence sur une terre étrangère a une limite ”, expliquait le ministre kirghize des affaires étrangères par intérim, le 8 juillet dernier. “ C’est pourquoi nous, membres de l’OCS, avons posé la question des délais ”. Il faut dire que la région, proche de l’Afghanistan et du Pakistan, est également riveraine de la Chine, plus exactement du Xinjiang, nom chinois du Turkestan oriental. Et que les Chinois, qui ont des problèmes avec des indépendantistes musulmans (soufistes) qui parlent une langue matricielle du turc souhaitent verrouiller leur frontière et éviter la contagion des revendications violentes.
L’Ouzbékistan, capitale Tachkent, s’est tourné franchement vers Moscou en acceptant de recevoir des militaires russes “ si la situation se dégradait en Asie Centrale ” pour y maintenir une stabilité. Ce qui a provoqué une vive réaction du Congrès américain qui a voté, par 393 voix contre 32, l’exclusion de l’Ouzbékistan du programme de financement militaire US à l’étranger. Comme la déclaration finale de l’OCS avait porté le Général américain B. Myers à accuser la Russie d’avoir “ tyrannisé ” des petits pays pour obtenir ce communiqué final avant de repréciser que les bases américaines dans la région avaient pour objectif le maintien de l’ordre en Afghanistan – et que celui-ci était encore précaire. Les “ ONG ” américaines et la fondation Soros auraient-ils dépensé beaucoup d’argent pour rien (5) ?
Le “ grand jeu ” dans la région se joue à trois avec la Chine. Russes et Chinois ont réglé leurs problèmes de frontières (4300km), se prononcent l’un pour l’autre sur un certain nombre de questions internationales (dont Taiwan), concluent, ce qui est vital pour la Chine, des accords énergétiques au détriment, d’ailleurs, du Japon. Nécessité fait loi : l’investissement américain, à tous les sens du terme, marque un coup d’arrêt.
Mais le Japon ? Il aplanit ses litiges sur les îles Kouriles (6) avec la Russie, négocie des livraisons en pétrole, coopère avec les Russes sur divers projets industriels, dont la construction d’un site destiné à traiter les moteurs des sous-marins nucléaires retirés de la mer. Pour les deux parties, il y a convergence d’intérêts. Vladimir Poutine s’efforce, non sans succès, peu à peu, de raffermir sa main.
Et si l’on réfléchit à la situation russe il y a seulement 15 ans, les progrès sont considérables. Regardons les faits : en 1989, chute du mur. En 1991, écroulement de l’URSS. Jusqu’en 2003, le cours très bas du pétrole contraint la Russie, dont l’économie est pétro dépendante, à presque mettre un genou à terre. Puis il y a l’Irak : dans les plans (et les écrits) américains, la composante énergétique est omniprésente : nous allons faire descendre le cours du baril à 20 dollars, voire au dessous, et les Russes demanderont grâce, leur économie ne supportera pas un cours à moins de 18 à 20 dollars disaient les experts. L’Irak n’est que la première étape d’un plan plus vaste, écrivaient les stratèges. Les pays du pourtour russe se tournent vers les Américains, leur offrent bases militaires et facilités. Mais la réalité de la situation apparaît, deux ans plus tard, bien différente : l’armée américaine est fixée en Irak pour longtemps. Le pétrole irakien ne coule guère plus que sous Saddam, et le cours flirte avec les 60 dollars le baril. Vladimir Poutine a le temps de remettre la main sur l’arme stratégique de l’énergie dans son pays et de régler ses problèmes avec ses voisins asiatiques, Chine, Japon, demandeurs d’or noir. Le champ du désordre ouvert avec l’Irak est contagieux, il apporte l’instabilité plus que la démocratie – et la prospérité économique. “ (…) Les Américains nous donnent de l’argent (…) mais la Russie nous donne du travail ” disait le général Félix Koulov, patron des forces de sécurité au Kirghizstan, au journal français Libération, le 28 mars dernier. La lecture du nouveau contexte géopolitique qui se dessine est passionnante : elle permet de questionner, en dehors de tout esprit partisan, le coût réel de l’aventure irakienne pour les Américains – et de s’interroger sur l’absence politique de l’Union européenne dans ce contexte.
Par-delà tout le reste, la Russie a été, est et sera une puissance européenne majeure ” a dit Vladimir Poutine dans son discours à l’Assemblée fédérale russe, le 25 avril dernier. L’affaire est en cours, avec toutes les incertitudes afférentes. A suivre.

Hélène Nouaille

 

Notes et cartes :
(1) Caucase et Asie centrale, carte : http://www.lib.utexas.edu/maps/commonwealth/caucasus_cntrl_asia_pol_00.jpg
(2) (…) “ le Daghestan est une république multiethnique, où les élites ethniques veillent jalousement sur leur propre représentation dans les organes du pouvoir. Officiellement, 14 peuples de souche vivent au Daghestan tandis que les ethnographes en recensent une bonne quarantaine. Le problème de la restauration du district Aaoukhovski, source de confrontation entre trois ethnies du Daghestan, lui aussi est en suspens. A l’époque de Staline les Tchétchènes qui y vivaient avaient été déportés. Des Lakes s’étaient installés à leur place. Maintenant les Tchétchènes exigent que leurs territoires historiques leur soient restitués. Seulement maintenant les Lakes et les Avars qui y vivent font traîner en longueur leur réinstallation en d’autres lieux”. (Akhmet Iarlykapov, chercheur de l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie relevant de l’Académie des sciences de Russie – RIA Novosti, le 18 juillet 2005).
(3) Carte : http://www.lib.utexas.edu/maps/commonwealth/kazakhstan_pol01.jpg
(4) Le Kirghizstan : à l’est, il fait frontière avec la province chinoise du Xinjiang (Turkestan oriental), le pays des Ouïgours (1), terminant en quelque sorte le puzzle de la frontière sud de la Russie actuelle, où, de la mer Noire (Géorgie) à la mer Caspienne puis à la frontière chinoise, les Américains installent des bases militaires. Au Kirghizstan, ils sont installés à l’aéroport de Manas, avec une base qui sert de soutien logistique aux opérations menées en Afghanistan et au nord du Pakistan. Les Russes, eux, disposent d’une base à Kant, non loin de la capitale (Léosthène n°108 du 29 mars 2005).
(5) Voir Léosthène n° 108 du 29 mars 2005 à propos du Kirghizstan : Radio France Internationale (RFI) rapporte, le 28 février, sous la plume de Richard Labévière : “ Comme en Ukraine, la fondation Soros a dépensé beaucoup d’argent pour accompagner, sinon susciter cette révolution des citrons. La radio américaine «Liberté» qui  émet en langue kirghize s’est puissamment mobilisée jusqu’à voir ses programmes suspendus. Mais c’est surtout l’imposant collège des ONG américaines actif en Serbie, en Géorgie et en Ukraine qui s’est installé à Bichkek afin de conseiller les partis d’opposition. Cette ingérence de la diplomatie américaine «privatisée» a suscité une protestation de Vladimir Poutine lors de sa dernière rencontre avec George Bush, la semaine dernière à Bratislava (…). On continue d’assister – dans cette région d’Asie  centrale – au «grand jeu» pour reprendre l’expression de Rudyard Kipling, au bras de fer des grandes puissances pour le contrôle de la route de la soie ”.
(6) Les litiges sur les Kouriles (si l’on omet les revendications franco-anglaises de la fin de la guerre de Crimée, restées lettre morte) :
–  1855, le traité de Shimoda entre la Russie et le Japon partage les Kouriles, le nord à la Russie, le sud au Japon. Sakhaline est sous contrôle mixte.
– 1875 : Le traité de Saint Pétersbourg donne l’ensemble des Kouriles au Japon et Sakhaline à la Russie.
– 1905 : guerre russo-japonaise. Le Japon garde les Kouriles et reprend la moitié sud de Sakhaline.
– 1945 : Staline reprend l’ensemble Kouriles/Sakhaline en trois semaines, après la capitulation du Japon. Le traité de paix entre Russie et Japon n’est pas signé, 60 ans après la fin de la guerre.
Voir Léosthène n° 75 du 24 novembre 2004.