Le récent voyage de Vladimir Poutine en Allemagne a été à tous les points de vue un grand succès pour la Russie. Le dialogue énergétique théorique a donné naissance à une alliance énergétique réelle entre l’Occident et la Russie (…). Le président russe a réussi une nouvelle percée en politique extérieure et a tiré les relations russo-européennes d’une phase critique « . C’est le directeur des programmes russes au Conseil allemand de la politique extérieure, Alexander Rar, qui le dit dans les Izvestia du 15 septembre dernier à propos de la signature du gazoduc nord européen (GNE) à Berlin, le 8 septembre. Pendant ce temps, la Pologne pleure : “ Nous ne sommes pas très heureux de cette situation. Elle nous pose un énorme problème qu’il va falloir gérer ” protestait le Premier ministre Marek Belka (1). “ Cela ressemble à un problème plus politique qu’économique, une démonstration de force du président Poutine et de la Russie ”.Le GNE, qui reliera la Russie à l’Allemagne par la Baltique, faisait concurrence à un autre parcours (projet Amber), défendu par la Pologne, à travers son territoire, l’Ukraine, la Lettonie et la Lituanie, proposition déclinée par la Commission européenne. L’amertume polonaise, comme celle de l’Ukraine, n’ont pas seulement pour origine la perte des droits de transit, qui ne sont pas négligeables. Elle pose aussi la question de la position de ces pays, en particulier de la Pologne qui appartient à l’Union européenne, dans le jeu géopolitique entre la Russie et l’UE.
L’enjeu économique
Le gazoduc nord européen doit relier Vyborg, près de Saint-Pétersbourg, à Greifswald, sur la côte nord de l’Allemagne : un parcours de 1200km sous la mer Baltique, pour un coût de 4 milliards d’euros, une artère vitale pour l’Allemagne déjà cliente de la Russie pour 32 % de son énergie, opérationnelle en 2010 avec un débit initial de 27,5 milliards de mètres cubes par an qui sera ultérieurement porté à 55 milliards avec une seconde conduite. C’est le Chancelier Gerhard Schröder qui a signé l’accord final à Berlin avec Vladimir Poutine. Angela Merkel, loin de ses discours de campagne sur la nécessité de rééquilibrage des relations de son pays avec la Russie et de l’attention qu’elle porterait, une fois élue, aux pays de l’est de l’Europe, a tenu à assurer le président russe, dans sa langue, (elle parle, comme Gerhard Schröder, le russe), de son attachement à ce “ partenariat stratégique ” essentiel pour l’Allemagne (2).
Le coût économique de cet accord “ historique ”, profondément ressenti comme une défaite, est élevé pour la Pologne, les Pays baltes et l’Ukraine : les Russes ont en effet décidé de réduire leurs frais sur le parcours actuel du gazoduc qui transite par l’Ukraine. Selon eux, ces frais se montent à 20 %, “ 13% du volume transporté sont destinés à Kiev à titre de paiement pour le transit et plus 7% sont destinés à maintenir la pression dans les tubes ” explique l’agence de presse russe Ria Novosti. “ Il y a aussi des frais de transit et des pertes d’exploitation en Biélorussie et en Pologne ”. Outre la perte financière, les Polonais craignent pour la sécurité de leur approvisionnement en énergie. “ La menace – potentielle – de se voir priver des revenus du transit, accompagnée du risque de réduction des livraisons ”, est “ probable dans un proche avenir ” commentait l’économiste russe Igor Tomberg, le 16 septembre dernier, pour la même agence.
Les entreprises polonaises ne sont de surcroît engagées en rien dans le projet : ce sont EON, le géant de l’énergie allemand (24,5%) et le chimiste BASF (24,5 %) qui seront en charge avec le russe Gazprom (51 %) de la construction du gazoduc probablement alimenté par le gisement de gaz de Chtokman, au nord de la Russie. L’exploitation, aujourd’hui devenu rentable en raison des cours mondiaux stabilisés à la hausse, serait confiée, d’après RIA Novosti, aux norvégiens Hydro et Statoil, au français Total et aux américains Chevron et ConocoPhillips. Et des extensions du réseau dont à l’étude, pour fournir la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, le Danemark ainsi que la Scandinavie – on sait que les réserves de la mer du Nord s’épuisent. C’est dans ce contexte que Vladimir Poutine était le 4 octobre à Londres, pour parler “ business et changement climatique ”, mais surtout, on le voit aux déclarations de Peter Mandelson, Commissaire européen au Commerce, business : “ Les relations commerciales et les investissements entre la Russie et l’UE se renforcent tous les jours (…). Nous devons faire en sorte de les rendre aussi aisées que possible et de lever les barrières inutiles ”.
Oui, l’enjeu est de taille : selon certains experts, l’UE dépendra très rapidement de la Russie pour la moitié de son énergie. Aux protestations polonaises, les Russes répondent qu’après 2009, il sera envisagé un lien, depuis la Baltique, vers la Pologne. Ce qui ne rassure nullement les Polonais qui n’hésitent pas à parler d’un “ nouveau pacte Ribbentrop-Molotov ” (3).
L’enjeu géopolitique
Excès de langage ? Peut-être. Mais rappelons-nous la position de la Pologne après la première guerre mondiale et la chute des empires russe, allemand, ottoman et austro-hongrois : comme ses frères d’Europe centrale, de la Baltique aux Balkans, la Pologne s’est retrouvée prise entre deux géants, l’Allemagne à l’ouest et la nouvelle Union soviétique à l’est. Jacques Bainville le dénonçait avec une grande lucidité dans son Journal, à l’époque : la sottise du Traité de Versailles ne permettait pas l’émergence d’un contrepoids sérieux à l’Allemagne unifiée et la Russie, en tant que telle, avait disparu : “ Quelques jours vont décider de la suite du siècle, et dire si notre victoire aura des résultats durables ou si elle n’aura été qu’une victoire à la Pyrrhus. Si la République allemande se stabilise, les héritiers de Bismarck en auront fait un Etat aussi redoutable que celui d’hier, et dont nous supporterons désormais tout le poids, car il n’y aura désormais plus de Russie, il n’y aura même plus notre ancienne et décevante alliée ! ”.
On sait ce qu’il est advenu de la Tchécoslovaquie et de la Pologne liées par un traité impraticable à la France et à la Grande-Bretagne, géographiquement séparées de leurs alliées par l’Allemagne. L’après deuxième guerre mondiale laisse l’Europe centrale et toute la zone tampon entre URSS et Europe de l’Ouest dans une situation de subordination économique et politique à l’autre géant, l’URSS – avec la perspective de devenir le champ de bataille d’une guerre qui n’avait rien d’improbable entre l’Est et l’Ouest. La chute de l’empire soviétique les libère du joug mais permet aussi une réunification de l’Allemagne observée avec des sentiments divers et avec la plus grande réserve en Pologne. Bien sûr, la nouvelle Allemagne est pacifique, démocratique et même alliée à la Pologne dans l’OTAN. Mais une crainte demeure, c’est que les deux compères, Russes et Allemands, ne s’entendent par dessus les intérêts polonais.
Ce qui se vérifie avec le GNE. Tout est prétexte à méfiance : les liens personnels de Schröder et Poutine, le double langage d’Angela Merkel, l’indifférence de la Commission européenne aux propositions polonaises – et à la mise en garde de l’Agence internationale de l’Energie qui souligne le risque de dépendance énergétique de l’UE à la Russie si la situation venait à se tendre. La Pologne est en malaise dans l’Union : les états-membres ne partagent pas ses préventions contre la Russie, réalisme économique oblige, et la laissent isolée sur à peu près tous les points de contentieux qui divisent Vladimir Poutine et les dirigeants des Pays Baltes, par exemple, auxquels les Polonais ont apporté leur soutien, comme ils l’avaient fait en Ukraine avec les résultats que l’on sait, comme ils le font aujourd’hui en intervenant dans les affaires biélorusses.
Leur soutien marqué aux Etats-Unis les ont mis en porte-à-faux avec une partie de l’Union hostile à l’invasion de l’Irak avec le couple franco-allemand – et leur fait adopter des positions étranges, par exemple le soutien à l’adhésion de la Turquie, voulue par Washington, eux qui réclamaient une référence à l’Europe chrétienne dans l’ex-future constitution européenne.
A la troisième puissance du monde, l’Allemagne, la Pologne préfère donc la première, les Etats-Unis et une Union européenne où se noieraient les états nations – une manière, pour elle, de contenir définitivement l’Allemagne. Les refus français et néerlandais, en mai dernier, d’une Constitution conçue dans cet esprit l’ont profondément déçue. On voit aujourd’hui le projet européiste marquer le pas et l’élargissement vers l’est devenir moins séduisant. Encore une fois, et peut-être pour longtemps, la Pologne, inquiète, se retrouve en zone frontière d’un univers qui pourrait lui être hostile. Comme l’inquiète la paralysie qui affecte l’OTAN depuis 2003, après le refus franco-allemand d’engager l’organisation en tant que telle dans l’aventure irakienne.
Ce sont ces vieilles craintes, compréhensibles lorsqu’on comprend son histoire et sa position géopolitique malcommode qui ont poussé la Pologne dans le giron américain. Les intérêts de Washington sont toutefois, à terme, bien différents de ceux des Polonais : le jeu a consisté à “ déconstruire ” les pourtours russes en manipulant au passage les aspirations légitimes des populations à plus de liberté et de démocratie. Jusqu’en 2003, la Russie, économiquement asphyxiée, a partout reculé. Mais, après 2003 et la hausse des cours du pétrole, l’ours russe a eu le temps de se redresser, de s’organiser et de réagir à la fois sur ses frontières est, sud et ouest (4). De remettre, aussi, la main sur ses hydrocarbures, dont la Russie joue comme d’une arme : l’Ukraine en sait quelque chose. Les anciens pays satellites de l’URSS ont appris la prudence. Les sables irakiens ont terni le lustre américain. Au delà des discours, Washington est empêché d’agir et de tenir ses promesses. D’autre part, les alliances peuvent changer, surtout lorsqu’il est question d’énergie et les Américains, on s’en doute, privilégieront leurs intérêts. La Pologne, elle, restera en Europe, dans la même situation – une constante géopolitique. L’histoire du gazoduc nord européen montre que c’est en Europe qu’elle doit jouer sa partie, faire entendre sa voix et défendre ses propres intérêts, qui ne sont pas nord-américains.

Hélène Nouaille

Notes :
(1) Lors du 15ème Forum économique polonais qui s’est tenu à Krynica, dans le sud de la Pologne.
(2) Dans le même temps, le principal conseiller d’Angela Merkel pour les Affaires étrangères, Wolfgang Schaeuble, déclarait que l’évitement de la Pologne et des pays baltes était “ une catastrophe ”.
(3) Le pacte Ribbentrop-Molotov a conduit, en 1939, à l’annexion des Pays Baltes par l’URSS.
(4) Voir les Léosthène n° 140 du 20 juillet 2005 (“Russie, progression raisonnée sur tous les fronts”) et 148 du 14 septembre 2005 (“ Chine, Inde, Russie, conjonction d’intérêts ”)