Le 7 septembre dernier, le président égyptien Hosni Moubarak, 77 ans, obtenait son quatrième mandat au cours de la première élection présidentielle pluraliste de l’histoire de l’Egypte. Il est au pouvoir depuis 1981. Seul Mehmet Ali a régné plus longtemps, 43 ans entre 1805 et 1848. Des législatives suivaient l’élection, destinées à renouveler le Parlement égyptien (454 sièges). Commencées le 9 novembre, elles ont été marquées par des violences (11 morts) et par une participation faible, officiellement de 34 %. Le parti du président, le parti national démocrate, PND, garde une forte majorité, mais les Frères musulmans, qui se présentaient individuellement, ont finalement gagné 88 sièges. Ils en détenaient 15 précédemment. Le parti banni écrase l’opposition légale, celle des nassérites (gauche) comme celle du parti Ghad (libéral) dont les deux chefs, Din Dawoud et Ayman Nour, ont perdu leur siège.Marée islamiste ou promesse de pluralisme ? Les commentaires sont divisés. Pour Al Hayat (basé à Londres), les Frères musulmans sont au pied du mur : s’ils déçoivent leurs électeurs, ils ne seront pas reconduits. Ibrahim Nafie, de Al-Ahram (hebdomadaire égyptien publié en français) souligne le côté positif de “ l’expérience démocratique ” tout en en dénonçant les incohérences : “ … les candidats du courant religieux ont utilisé des slogans se réclamant de la religion. Ce phénomène est extrêmement dangereux pour l’avenir de notre expérience démocratique. Il est indispensable d’interdire l’emploi de ces slogans dans le processus politique afin de préserver le caractère sacré de la religion (…). La solution est simple. Il suffit de mettre en application la loi égyptienne qui ne permet pas de tels slogans ” (1).
Mais Hosni Moubarak a, de fait, toléré le slogan lapidaire et racoleur, affiché partout en Egypte : “ L’Islam est la solution ”. Ce qui a fait dire à certains qu’il a laissé gagner assez de sièges aux Frères musulmans pour s’en servir de repoussoir et affermir son propre pouvoir – ce que soutenait le quotidien gouvernemental Al Goumhouriya avec un titre alarmistes : “ les Mollah arrivent ! ”.
Peut-être faut-il, pour comprendre mieux le phénomène, se pencher sur l’histoire de ceux qui se présentent, une fois élus, comme les “ députés de Dieu ” – avec toute la “ légitimité ” sous entendue dans la formule.
Donnons la parole à Hassan el Banna, qui fonda le mouvement des Frères musulmans en 1928 à Ismaïliyya, sur le canal de Suez, où il était maître d’école et partageait la vie traditionnelle de la population, se mêlant aux hommes dans leurs lieux de réunion, mosquées et cafés, offrant ses conseils à tout un petit peuple souvent employé par les Britanniques : “ Je crois que mon peuple, en raison des changements politiques et sociaux qu’il traverse, de l’impact de la civilisation occidentale (…), de la philosophie matérialiste et des traditions étrangères, s’est écarté des objectifs de la foi ” (2). Lui veut transmettre “ les moyens de leur bien être et de leur bonheur dans la vie ” à ces hommes comme à ses jeunes élèves en s’inspirant de l’exemple d’Ibn Séoud qui rassemble ses partisans et sa famille autour des idées et de la foi d’un puritain, Abd al Wahhab, dans ce qui deviendra en 1932 le royaume d’Arabie Séoudite.
El Banna ne cache pas le pourquoi de son ambition : “ Nous méprisons cette vie, vie d’humiliation et d’esclavage ; les Arabes et les musulmans, ici, dans ce pays, n’ont pas de place ni de dignité et il ne font rien contre leur état de salariés à la merci de ces étrangers (…). Notre groupement, ce sera en premier et foncièrement une Idée (…). Nous sommes des frères au service de l’Islam, nous sommes donc les “ Frères musulmans ”. Son objectif, comme celui de ses prédécesseurs (3) qui observaient, depuis l‘expédition de Napoléon en 1798, la faiblesse du monde musulman, est d’instaurer une justice sociale conduite par les principes de l’Islam : “ Il faut diminuer les grands domaines mais accorder de justes compensations à leurs propriétaires (…). Il faut encourager les petites propriétés ”. Il faut enfin répartir l’impôt selon la richesse – et en dispenser les pauvres tout en aidant les indigents. Et cela n’est possible que si l’Islam est l’Etat.
Le slogan “ l’Islam est la solution ” (et “ le Coran est notre Constitution”) est de lui. Son programme a-t-il pris une ride ?
Sa méthode ? Appuyé et relayé par les cercles qu’il avait connu lors de ses études au Caire, il essaime, toujours par les cafés, les mosquées, puis en créant des écoles, des associations charitables, d’abord à Isamïliyya, puis à Assiout, au Caire, Nag Hammadi, Benha. En financier avisé, il accepte l’argent des Britanniques qui achètent un moment leur tranquillité. Il s’installe au Caire en 1932. En dix ans, il conquiert une véritable écoute dans le pays, soutient la “ grande révolte ” en Palestine (1936 1939), obtient le soutien du jeune roi Farouk qui voit en lui un lien fort avec un peuple dont il est isolé. Les Britanniques comprennent le danger et font écarter le mouvement des élections en 1942. Les Frères en sont absents aussi en 1945. Mais ils ont un million d’adhérents (plus les sympathisants) en 1946.
Lorsque le mouvement est dissous fin 1948 – après des incidents encore liés aux combats en Palestine, et que Banna est assassiné par la police politique du roi Farouk (12 février 1949), il y a en Egypte 2 millions de Frères répartis en 2000 antennes.
L’organisation est pyramidale, bien structurée entre une administration centrale et un encadrement de terrain entre lesquels l’information circule, sous la férule d’un Guide suprême élu, en principe, parmi les membres d’un Conseil consultatif. Les aléas mêmes de la vie politique des Frères (interdits sous Nasser en 1957 puis persécutés) n’ont pas cassé le fonctionnement des comités et sections (constituées par professions, pour les étudiants, les paysans, les ouvriers, les jeunes et même les femmes), des branches et des “ familles ” qui renforcent la solidarité et la cohésion du mouvement. L’effort porte sur l’éducation (des enfants et des travailleurs), la santé, l’information – par une presse légale ou non, selon les périodes. Par ailleurs, des combattants sont formés très tôt (pour la Palestine) avec les “Bataillons de Dieu”.
Ce n’est qu’après la mort de Nasser que les Frères reviennent progressivement sur la scène politique, à partir de 1971, puis publiquement en 1974 – parce qu’Anouar el Sadate a besoin d’eux. Ils sont affaiblis mais vivants. Ils exposeront leurs idées jusqu’en 1981 dans une revue légale, al Daawa, jusqu’à son interdiction un mois avant la mort de Sadate. S’ils y diabolisent Israël, ils préconisent l’islamisation des mentalités et la persuasion (et non la violence) pour parvenir à leur but.
1980 : “ La charia est la source principale de toute la législation ”. La révision de la constitution de 1971 (article 2) est, pour eux, une belle victoire. Le temps de la coexistence pacifique avec Sadate est cependant terminé depuis son voyage à Jérusalem en 1977 et la signature des accords de camp David en mars 1979. Les Frères vont soutenir les groupes radicaux étudiants – c’est l’un d’entre eux qui assassine Anouar el Sadate en 1981. Celui-ci a pourtant permis le renforcement de leur influence et l’islamisation du pays qui va se confirmer sous le président Moubarak.
Ils ne sont pourtant toujours que tolérés (la loi n° 40 de 1977 interdit les partis qui se réfèrent du religieux) et leur journal ne reparaît pas. Hosni Moubarak entrouvre la porte à une opposition – et à un Islam modéré qui leur retire le monopole de la contestation. Ils choisissent alors de s’investir dans le syndicalisme (à partir de 1984) et le travail social (exemple de l’association caritative très connue Gamiyya chariyya) et radicalisent leur violence intellectuelle – jusqu’à l’assassinat d’écrivains, d’essayistes ou de commentateurs du Coran. La liberté de conscience ne fait pas partie de leur programme et ils réclament la censure religieuse.
Le bras de fer entre Hosni Moubarak et les Frères, politiquement inscrit avec les élections législatives de 1982 (toujours interdits, les Frères passent des alliances avec des partis autorisés) se poursuit sans désemparer. En 1990, ils appellent au boycott. En 1995, ils n’obtiennent qu’un siège. En 2000, leur ténacité paye : 15 parlementaires sont élus. Et aujourd’hui 88. Voilà qui met en perspective les difficultés à venir du président égyptien qui n’est pas, rappelons-le, un jeune homme (il est né en 1928).
A ceci, ajoutons que l’organisation dispose de financements abondants, à la fois par toute une série d’acteurs économiques égyptiens (commerces de détail, PME mais aussi sociétés de distribution) et par leurs amis d’Arabie Séoudite et du Koweït. L’argent est géré par une pléiade de banques (dont la banque al Taqwa, interdite en Egypte en 1988) qui acceptent de reverser une partie de leurs bénéfices aux organisations caritatives islamistes (en paiement de l’impôt religieux, la zakat, conformément au Coran). Et il fructifie au travers de sociétés de placements de fonds (al Charif par exemple) dont la puissance financière est considérable.
Hosni Moubarak a mis en oeuvre une répression méthodique (arrestations de syndicalistes – dont médecins et avocats, emprisonnement de leaders), bureaucratique, législative, financière. Il a littéralement harcelé le mouvement qui n’a, rappelons-le, ni existence ni organes légaux d’expression hors des oeuvres sociales et caritatives. Mais il a été desservi par les événements régionaux depuis l’invasion de l’Irak et sa proximité avec les Américains, dont la présence au Moyen-Orient rappelle fâcheusement aux Egyptiens l’insupportable présence coloniale de l’époque précédente. Et c’est la classe moyenne qui le dit, professeurs et ingénieurs que l’on retrouve aujourd’hui dans les rangs des Frères.
La mise en perspective serait incomplète si l’on omettait l’essaimage des Frères musulmans dans la région et ailleurs où ils ont tissé d’innombrables liens (leurs premières aventures hors des frontières de l’Egypte datent des années 1930 et 1940). Dans les Territoires palestiniens, avec le Hamas. En Jordanie (voir Léosthène n°167), mais aussi en Syrie et au Liban, dans le golfe (Koweït), en Afrique du Nord (Algérie, Maroc et Mauritanie), au Yémen, au Soudan et jusqu’au Nigeria. On peut aussi suivre leur progression au Caucase et en Afghanistan. Enfin, bien sûr, en Europe même (Grande-Bretagne, Allemagne, France), avec les mêmes moyens – banques et ONG, les mêmes objectifs d’islamisation par la base.
Mais laissons conclure Samar al-Gamal, d’Al Ahram, qui résumait admirablement la situation intérieure, le 7 décembre dernier : “ Difficile aujourd’hui d’ignorer que la confrérie est le premier mouvement d’opposition du pays. « L’alternative au parti du gouvernement », comme l’affirme l’historien Milad Hanna, qui tire la sonnette d’alarme contre cet état des choses et affirme qu’on passe par « un moment crucial de l’histoire de l’Egypte ». Selon lui, les Egyptiens ont, depuis 1919, testé tous les partis politiques, de la gauche à la droite, et ne leur font plus confiance. Il est temps donc de passer à l’autre côté. Une confrérie qui parle d’islam, donc pieuse et honnête. En plus, elle est interdite par le pouvoir et donc n’est pas institutionnelle comme les autres formations … « La tentation de l’interdit », dit un diplomate européen qui a requis l’anonymat. Mais loin des raisons d’un triomphe encore relatif, les islamistes sont presque les seuls que connaissent les Egyptiens, surtout les jeunes, présents dans les mosquées, et encore par des œuvres sociales caritatives qui sont des plus remarquables (…). Une école ici et un hôpital là, un centre pour handicapés mentaux, un club sportif … Ils sont là où le gouvernement signe absent. Un moyen efficace de pêcher des voix même si pour eux « l’intention doit être purement à Dieu ». Une montée qui serait aussi similaire à celle des années 1930 et 40 car, comme le précise le chercheur Tewfiq Aclimandos dans son livre Officiers et Frères musulmans, entre un régime « autoritaire à légitimité semi-religieuse et un parti majoritaire semi-laïque, les années quarante sont celles de l’irrésistible montée en puissance des Frères musulmans ». Une théorie valable encore aujourd’hui ” (4).
Difficile donc de prévoir si les Frères musulmans entreront en politique dans un jeu pluraliste – et ce que réussira à faire la nouvelle génération de ses leaders – ou s’il faut penser à l’expérience algérienne de 1991 par exemple. Et dans ce contexte, que ferait l’armée ?

Hélène Nouaille

Notes :
Rapide chronologie de l’Egypte “moderne” :
1882 : Les Ottomans dominent toujours le pays. Expédition militaire britannique. Les troupes restent en Egypte qui passe, de fait, sous domination britannique.
1922 : indépendance officielle. Les Britanniques conservent leur influence.
1953 : première république d’Egypte
1954 à 1970 : Gamal Abdel Nasser
1970 à 1981 : Anouar el Sadate
depuis 1981 : Hosni Moubarak
(1) Consultable en ligne, en français : http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2005/11/23/comm0.htm (2) Les citations sont tirées des ouvrages suivants :
Olivier Carré et Michel Seurat, les Frères Musulmans, L’Harmattan, Paris 2001.
R. Labévière, les dollars de la terreur, les Etats-Unis et les Islamistes, Grasset & Fasquelle, paris 1999
(3) On peut en citer trois, le persan Jamal al Din al Afghani (mort en 1898), l’Egyptien Mohammad Abdouh (mort en 1905) et le syrien Rachid Rida, mort en 1935. (4) L’article (La nébuleuse se cristallise) est consultable en ligne et en français à l’adresse : http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2005/12/7/leve1.htm