En maximisant la dépendance énergétique de l’Europe, la Russie acquiert un levier financier et politique. Cela peut éroder la solidarité de l’OTAN et séparer l’Europe des Etats-Unis et de l’OTAN ”. Ainsi parle un certain Vladimir Socor, analyste (fellow) à la Jamestown fondation (1) basée à Munich, pour le Washington Post du 22 avril dernier. Un exemple parmi d’autres, illustrant la formidable campagne, lancée depuis les Etats-Unis, contre la construction d’un gazoduc nord européen (GNE) signée par Gerhard Schröder avant son départ des affaires, en Allemagne.Non que les observateurs les plus hostiles ignorent que Washington n’a pas d’alternative à proposer aux Européens : ils en conviennent, ils ne peuvent pas fournir l’énergie dont l’Europe a besoin, tout est dit sur les enjeux.
Plus encore, ils sont en situation de concurrence directe : “ les Etats-Unis se sont engagés dans un grand jeu face à l’Union européenne pour le contrôle des ressources énergétiques. (… Ils) ne placent pas l’Europe au coeur de leurs préoccupations. (…) Si l’Europe apparaissait comme un concurrent ou un obstacle à la défense des intérêts stratégiques et énergétiques américains, la course aux ressources pourrait devenir un nouveau point de friction dans les relations transatlantiques ”. (2) (Rapport du Sénat français, 15 mars 2006).
De fait, pourquoi tant d’inquiétudes, sinon d’anathèmes ? De quoi parlons-nous ?
Chacun a entendu parler du projet : il s’agit de construire un gazoduc de près de 3000km qui reliera la Russie (avec son réseau existant) à l’Allemagne en passant sous la mer Baltique (1189km) depuis le port de Vyborg (près de Saint Petersbourg) jusqu’à Greifswald, au nord-est de l’Allemagne (3). Le projet est signé : il l’a été le 8 septembre 2005, dans la capitale allemande, entre les partenaires russes (Gazprom) et allemands (BASF et EON) pour un montant d’un peu plus de 4 milliards d’euros. Le démarrage opérationnel est prévu en 2010, avec 27 milliards de m3 de gaz qui pourraient être portés à 55 milliards à terme. Pour l’heure, le projet est bilatéral, du côté allemand avec Wintershall (filiale du chimiste BASF) et EON Ruhrgas (24,5 % des parts chacun), du coté russe avec Gazprom (qui détient 51 % incompressibles du consortium créé).
Le quotidien économique français les Echos (31 mars) et le quotidien russe Vedomosti (29 mars) ont confirmé l’intérêt manifesté par deux autres acteurs, le français GDF et  le néerlandais Gasuni. “ Le géant gazier russe Gazprom mène avec la société Gaz de France des négociations sur la participation de celle-ci à la construction du Gazoduc Nord-Européen (GNE), a fait savoir le chef du gouvernement russe, interrogé sur la possibilité pour les entreprises françaises de participer aux projets énergétiques russes. Total a manifesté son intérêt pour la mise en valeur du gisement gazier de Chtokman, a-t-il également rappelé ” (Ria Novosti, 14 février 2006) (4).
“ La participation de la Finlande à la construction du Gazoduc nord-européen figure à l’ordre du jour de la visite que le premier ministre russe, Mikhaïl Fradkov, entame mardi dans ce pays, a annoncé une source au sein du gouvernement russe” (Ria Novosti, 18 avril 2006). Abrégeons : d’autres encore sont sur les rangs, à des titres divers, participation au projet ou demande d’approvisionnement en gaz (Italie). Si l’Union européenne consomme 17 % de l’énergie mondiale (5) et que la situation de ses pays membres est disparate, elle est pauvre en énergie – elle importe aujourd’hui 50 % de sa consommation. Selon les projections de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), elle devra, à l’horizon 2030, faire appel à l’extérieur pour 70 % de ses besoins (90 % pour le pétrole, 70 % pour le gaz, 100 % pour le charbon).
Bon. Ainsi posée, l’équation est simple : le voisin russe, lui, dispose de 30 % des réserves mondiales de gaz (de 10 % des réserves de pétrole et de 15 % des réserves d’uranium). On voir mal comment l’Europe pourrait y être indifférente – chaque pays selon sa situation particulière. Et l’Allemagne, qui est le plus gros consommateur européen, est spécialement vulnérable : “ La coalition SPD-Verts parvenue au pouvoir au mois d’octobre 1998 a engagé l’Allemagne vers une sortie progressive du nucléaire” nous rappelle le Sénat (6). De cela, Gerhard Schröder était tout à fait conscient. Il a donc voulu, en l’absence d’une politique énergétique coordonnée dans l’Union européenne, assurer l’avenir des besoins allemands (en gaz); qui pourrait, de bonne foi, le lui reprocher ?
Parce que, soyons clairs, où est l’alternative ? Où sont les producteurs ?
Au Moyen-Orient. Qui détient 65 % des réserves mondiales de pétrole et 35 % pour le gaz. On sait comment les Etats-Unis ont envahi l’Irak (les Français et les Russes y avaient conclu des accords) et on voit pourquoi ils ne souhaitent pas un réchauffement des relations entre l’Iran et l’UE (6), alors que c’est l’Union qui assure 46 % des échanges avec l’Iran, au contraire de Washington, qui lui a imposé des sanctions économiques (loi sur les sanctions contre l’Iran et la Libye le 5 août 1996). Si la course aux hydrocarbures n’explique pas toute la politique étrangère américaine, elle en éclaire vivement quelques aspects : réconciliation spectaculaire avec le producteur libyen, liens spéciaux avec l’Arabie Séoudite (depuis 1945), rapprochement avec l’Algérie, implantation en Afrique, entre autres (7).
Les opposants américains les plus critiques sur le projet russo-allemand en conviennent : le poids et l’appétit américains au Moyen-Orient comme les aventures lancées dans la périphérie russe (chemin des oléoducs vers l’Europe) avec les révolutions colorées ont des conséquences qui “ ne devraient pas surprendre les Etats-Unis. A dire vrai, la politique américaine envers l’Ukraine avait quelque chose du voeu pieu. Les moyens d’influence dont Washington dispose en Ukraine et en Russie sont peu nombreux et (Washington) ne peut même pas prétendre offrir une alternative en fournisseur d’énergie aux Européens ou aux Ukrainiens. De fait, quelques-unes des politiques américaines ont même encouragé la dépendance européenne à l’énergie russe : l’alternative au gaz russe la plus viable pour le continent est l’Iran (…)…” (Stratfor, le 6 janvier 2006).
Nous y voilà. Pour parfaire le tableau et la colère américaine (celle d’une opposition intérieure allemande, aussi), l’ancien Chancelier Gerhard Schröder a pris la tête du consortium créé pour construire l’oléoduc russo-allemand. Il en a d’ailleurs été élu, le 30 mars, président du conseil de surveillance. “ Le service de presse de Gazprom indique que les négociations avec l’ex-chancelier allemand Gerhard Schröder pour lui offrir le poste de président du comité des actionnaires de NEGP Company (opérateur du GNE – gazoduc nord européen) ont eu lieu le 9 décembre 2005, lorsqu’il avait déjà achevé sa carrière politique ” précise Ria Novosti le 3 avril, en réponse à de multiples attaques venues, des deux côtés de l’Atlantique, contre le projet et la personne de l’ex-Chancelier.
La position annoncée comme “ atlantiste ” de la nouvelle Chancelière, Angela Merkel, n’y change rien. Les enjeux sont vitaux. Elle est trop réaliste et elle se comporte avant tout, ici comme ailleurs, en comptable des intérêts allemands. “ (…) loin de ses discours de campagne sur la nécessité de rééquilibrage des relations de son pays avec la Russie et de l’attention qu’elle porterait, une fois élue, aux pays de l’est de l’Europe, (elle) a tenu à assurer le président russe, dans sa langue, (elle parle, comme Gerhard Schröder, le russe), de son attachement à ce ‘partenariat stratégique’ essentiel pour l’Allemagne ”, écrivions nous en octobre dernier (8). Les protestations de la Pologne, de l’Ukraine et de la Biélorussie, que le parcours du GNE évite, ont été vaines.
C’est que l’opération sanctionne, si l’on peut dire, un profond bouleversement géopolitique, avec le GNE et au-delà.
Ecoutons le ministre des Affaires étrangères norvégien poser les termes de l’équation (9) : “ Nous savons que la conception traditionnelle du monde, classiquement définie avec l’Europe au milieu, l’Amérique et l’Asie comme deux ailes extérieures, est seulement l’une des façons de lire la carte. Si, en lieu et place, nous mettons les zones nordiques au centre, la perspective change de manière spectaculaire ”. Et, continue notre confrère EU Observer, qui rapporte les propos du ministre, “ Oslo pense que les probabilités de découverte de nouvelles réserves de gaz et de pétrole dans la mer arctique sont mieux que bonnes et initieront une coopération plus rapprochée entre la Suède, la Finlande et la Russie pour décider des droits de forage et de la répartition des licences entre les compagnies énergétiques étrangères ”.
Et encore : “ Moscou a déclaré vouloir construire un gazoduc entre la mer de Barents et la mer Baltique, où il pourrait être connecté à l’autre gazoduc planifié (le GNE) pour alimenter l’Allemagne en gaz naturel ”. Bien sûr, nous ne sommes pas à Bakou et les difficultés d’exploitation sont grandes : mais si l’on considère le prix de l’énergie aujourd’hui, et sa raréfaction prévisible, rien n’est impossible. Et si les différents pays européens doivent veiller à gérer avec bon sens la diversification de leurs ressources énergétiques, la source russe mérite toute leur attention. “ En dépit des préoccupations européennes sur sa dépendance à l’énergie russe ”, écrit l’International Herald Tribune du 25 avril “ les deux côtés auront vraisemblablement besoin l’un de l’autre dans les années à venir ”.
En effet. Voyons les chiffres : “ (…) la Russie fournit près de 50 % du gaz naturel et 20 % du pétrole consommés dans l’Union européenne. Ces proportions pourraient même augmenter si une crise géopolitique survenait dans les prochaines années au Moyen-Orient ou dans toute autre zone majeure de production ”, constate le rapport du Sénat déjà cité. “ L’Europe est le partenaire majeur pour le secteur énergétique russe. Près de 78 % du pétrole russe et plus de 90 % du gaz russe partent vers l’Union européenne. La dépendance est donc à double sens. L’adaptation du réseau russe aux marchés mondiaux ne peut être immédiate. La Russie est tributaire du marché européen. Près de 40 % des recettes de l’État russe et 75 à 80 % des recettes d’exportation de ce pays dépendent directement du seul marché de l’énergie européen ”.
La prudence donc est elle aussi à double sens. Faut-il rappeler que l’Union européenne est, par ailleurs, le premier investisseur en Russie et son premier partenaire économique, avec, en tête, l’Allemagne ? Voilà qui éclaire le jeu réel des intérêts russo-européens actuels et futurs et renvoie au passé les grandes peurs de l’ours soviétique – entretenues encore, il faut bien le constater, par l’administration Bush, certains think tanks américains, leurs corollaires implantés en Europe et leurs émissaires. Que la Pologne et les nouveaux états membres de l’UE soient réservés, cela se comprend (8). Mais que Russie et Europe doivent se comporter en partenaires adultes et conscients de leurs intérêts réciproques paraît bien être le sens de l’histoire.
Ce qui suppose de réexaminer politiquement leurs relations – dont les frontières communes, on voit d’ailleurs bien que l’expansion de l’UE vers l’est n’est plus prioritaire, même sur l’agenda de la Commission, la “crise” russo-ukrainienne aidant – comme le piètre résultat de la “ révolution orange ” (10). Comme les promesses, les difficultés sont des deux côtés : la perspective (l’imminence ?) d’un troisième choc pétrolier peut contribuer à ouvrir les yeux de chacun – Russie, pays membres et Union européenne – sur la réalité de la nouvelle carte du monde en dépit des pressions extérieures qui se multiplient à propos du GNE et ailleurs.
La question de l’énergie a été à l’ordre du jour du sommet européen de printemps qui s’est tenu à Bruxelles les 23 et 24 mars 2006. Il y a urgence à agir. L’envol des cours des hydrocarbures sur les marchés mondiaux l’an dernier est venu rappeler à l’Europe sa dépendance économique en matière énergétique. La crise du gaz entre la Russie et l’Ukraine en début d’année a souligné la grande vulnérabilité géostratégique qui en découle. Le paradoxe est que la sécurité énergétique fut en partie à la base de la construction européenne, qui a débuté par la signature du traité CECA en 1951 et du traité Euratom en 1957. Mais force est de constater que la Communauté européenne, en dépit des grands progrès réalisés depuis 1958, n’a pas su développer une politique de l’énergie digne de ce nom ”.
Aymeri de Montesquiou, auteur du rapport du Sénat, a raison : il est temps de se mettre au travail autour de la sauvegarde des intérêts européens – le gazoduc nord européen en fait partie. Quant à l’ampleur du mouvement géopolitique, nous aurons, bien sûr, l’occasion d’y revenir.

Hélène Nouaille

 

Notes :
(1) Fondée en 1984 pour soutenir les transfuges de haut rang soviétiques, la Jamestown fondation a reçu l’appui de William Casey, directeur de la CIA de l’époque. Pour en savoir plus, voir (en anglais) le site de Right Web Profile, IRC Right Web (Silver City, NM: International Relations Center, March 2005) à l’adresse : http://rightweb.irc-online.org/org/jamestown.php
(2) Rapport d’information n° 259 fait au nom de la délégation pour l’Union européenne sur la politique européenne de l’énergie, par M. Aymeri de Montesquiou, sénateur. Le rapport, très clair et facile à lire, est gratuitement accessible et téléchargeable (HTML ou PDF) à l’adresse : http://www.senat.fr/rap/r05-259/r05-259.html où l’on trouve le sommaire du document. Il est illustré de cartes et graphiques.
(3) Une carte est accessible dans le rapport du Sénat. Lien direct : http://www.senat.fr/rap/r05-259/r05-25927.html#toc235
(4) Article consultable en ligne et en français à l’adresse : http://fr.rian.ru/russia/20060214/43538954.html
(5) Tous les chiffres cités sont ceux du rapport du Sénat, voir note 2. Les Etats-Unis sont le plus gros consommateur mondial d’énergie avec 29 % du total. L’Asie a dépassé l’Europe avec 20 % du total, dont 11 % pour la Chine et 4 % pour l’Inde. L’Amérique latine consomme 6 % de l’énergie mondiale et l’Afrique 3 %.
(6) L’Iran possède 11% des réserves mondiales de pétrole et 18% des réserves du gaz et produit aujourd’hui presque trois fois plus de pétrole que l’Irak (chiffres russes 2005).
(7) Pour ne pas parler de la guerre des oléoducs : il ne suffit pas d’extraire pétrole ou gaz, il faut les transporter, de préférence au travers de pays sur lesquels on peut avoir une influence, évidemment.
(8) Voir Léosthène n° 154 du 5 octobre 2005, Pologne, vieilles peurs et constantes géopolitiques. Nous y précisions : “ Dans le même temps, le principal conseiller d’Angela Merkel pour les Affaires étrangères, Wolfgang Schaeuble, déclarait que l’évitement de la Pologne et des pays baltes était “ une catastrophe ”.
(9) EUObserver, édition électronique du 24 avril 2006, en anglais, http://euobserver.com Titre de l’article : “ EU should look north for energy, Norwegian minister says ”.
(10) Voir sur ce sujet Léosthène n° 76, le 27 novembre 2004 : Ukraine, l’illusion du grand soir démocratique, n° 179, le 14 janvier 2006, Ukraine, Géorgie, Moldavie : la fin de la charité gazière et n° 198, le 22 mars 2006, Biélorussie, statu quo sur la Bérézina